Ce matin, Dieu s'est réveillé enfiévré, malmené par une nuit mouvementée. Hargneux, le Dieu. Avec l'envie
d'exploser deux ou trois galaxies, pour se défouler. En tant que grand architecte de l'univers, il est un face à un problème d'équilibre. Sa dernière création est tordue, il manque quelque chose.
Il a tout prévu : le passé, le présent, le futur. Il a programmé les espèces, leur survie, leurs habitudes, leur évolution. Il est Dieu ! Nom de Dieu !
Il a dessiné les bestioles et les fleurs, les arbres et les métaux. Il a parfumé l'air et imaginé des fruits.
Il a mis en culture des systèmes de reproduction inédits. Il est d'ailleurs très fier de ses esquisses, délicatement aquarellées. Sauf qu'il n'a toujours pas résolu la question de l'alimentation
des grands prédateurs, de ces jolies bêtes au pelage doux et aux crocs acérés. Il faut nourrir le reptile qui dormira au fond des marigots. Et que vont manger les louveteaux quand ils
commenceront à se faire les canines ? Dans l'ensemble, la construction de la chaîne alimentaire fonctionne. Mais il manque une créature qui serait à la fois faible physiquement, mais suffisamment
vive et maligne pour échapper à l'appétit d'une faune affamée. C'est comme pour la pêche, il est important que la nourriture se reproduise avant d'être mangée, sinon, très vite, les provisions
vont s'épuiser. Et puis, un peu de difficulté à capturer son repas permet au vorace de développer de l'astuce et de l'endurance. C'est bon pour l'amélioration de l'espèce. Depuis trois jours Dieu
modèle, avec un peu de terre, un prototype de viande à consommation pour grands prédateurs. Il organise réunion sur réunion avec ses assistants. C'est que, quand un projet s'achève, il est
nécessaire d'établir une nomenclature, une description taxonomique, exhaustive de la nouvelle création. Histoire de reproduire les réussites, après quelques siècles d'observation, et d'éviter de
commettre les inévitables erreurs. Même Dieu ne réussit pas toujours du premier coup !
Donc, l'ébauche de créature est là, il faut mettre les mots. Tout le monde sait que le verbe c'est la vie,
que la vie c'est le verbe incarné. Enfin, le verbe... le nom commun, l'adjectif, la préposition, etc... La vie est une grammaire. Et pour la friandise à carnassiers, c'est la bagarre sémantique.
Certains veulent l'appeler « machin », d'autres « chose ». Chacun y va de ses arguments. Dieu, fatigué du débat, prend une décision. Il l'appellera « singe », il lui donnera un corps. Un corps
tendre et mou, succulent, recherché. De toute façon, la créature ne devrait pas durer plus de deux à trois siècles, face au tigre à dent de sabre.
Et oui, même Dieu fait des conneries !
Vous en dites...