Me reste plus que ça. J’ai plus envie. Je suis en panne d’envies. J’ai la vessie natatoire qui ressemble à une vieille outre ratatinée. Genre panse de brebis qui aurait l’âge de la Reine des Angles. Je radasse comme une bécasse en passe de gober des strass. Je contemple les jours qui se succèdent avec autant d’appétit qu’un oiseau qui a subit une ablation de l’estomac. C’est dire !

Va falloir que je réapprenne à frétiller, à jouer de la paupière, à sourire d’un air niais. Passe que j’ai pas l’intention de rester une tanche esseulée dans le fond de mon antre. Ma nature profonde, certes complexe, me porte à la convivialité, à l’échange, au partage. J’aime les confidences d’œil rond à œil rond. J’aime les frottements de bedon et les ondulations gracieuses.

En attendant, faire porchardon (*) est une solution. Ça dérouille les neurones, ça titille l’humour, ça provoque la répartie. Mais faut pas abuser, sinon de faire pochardon à tour de nageoire, on risque de finir pocharde, voire clocharde. C’est pour ça, je maîtrise, je surveille mon envie d’aller noyer dans la liqueur de concombre, mon grand vide intérieur.

Mais bon, je ne vais faire que des petits pochardons, j’ai passé l’âge des états comateux. Surtout côté récupération.

Je dis ça, mais j’ai même pas envie. Et pis j’ai pas envie non plus d’avoir les stigmates des lendemains de porchardon : poches gonflées, regard éteint, vivacité brouillée.

Ya pas à dire, je suis en panne.

La Tanche, le 1er février 2010


La petite phrase du jour

Quand la tanche fait porchardon, le gardon fait la manche.

Pénélope Haque

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(*) Porchardon (expression populaire '"faire pochardon") : Compulsion consistant à s'alcooliser copieusement afin de se débarrasser de ses épines dans le pied.

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Pauvre tanche que je suis, frigorifiée dans mon antre. Mon antre ? Nan ! L’antre de Mère-Tanche plutôt, vu que ma nouvelle tanière sous les algues n’est pas encore prête. L’hiver s’incruste. Pouah ! Du froid, de la neige, du blizzard. Pour naviguer dans les artères du marais, il faut se protéger les nageoires avec de grosses godasses en poil d’anémone, se fourrer la truffe dans un cache-blaze et se couvrir la crête d’infâmes coques de concombre de mer. De quoi faire une silhouette élégante et raffinée.

Alors, je me planque et je taquine la muse, tout en me recroquevillant sous trois couches de polaire. Je me poétiole (*). J’invente des vers bancals, j’alexandrise mon quotidien, je déclame en bramant de rage contre ce temps peu clément. Faut bien que saison se passe !

Accessoirement, je commence à me dire que le yéti va refaire sa réapparition dans ces fonds congelés. Je veux partir sous des mers chaudes !!!!!!!!!!!!! Je veux que revienne le printemps et son cortège de bourgeons, de jonquilles et de muguet.

Me reste plus qu’à butiner la fiole, à faire la guignole, à magner l’hyperbole ou la parabole. Dans ma geôle piscicole, je faribole, je dégringole, je m’envole d’une carmagnole. Je me rafistole la parole en guise de gaudriole, sans gloriole. Je cabriole, j’ai la guibole qui diastole. Je rafistole la babiole. Je batifole de la chignole. Je cajole mon auréole fofolle.

Faut ça.

La Tanche, le 31 janvier 2010

 


La petite phrase du jour

Quand la tanche se poétiole, le vairon se gondole.

Calamity Roll

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(*) Poétioler (se) : Se ratatiner avec grâce, et en n'omettant jamais de prononcer quelques vers de circonstance.

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archi6

Arriver dans cette ville incroyable, ce fût, pour moi, éprouver l’impression d’une tome-poucette au pays des géants.

archi20

Et, d’ailleurs, je crois que c’est l’aspect de la ville que je préfère : l’architecture. Se balader, le nez en l’air, entre les flèches qui trouvent le ciel. Contempler de miroitantes tours coincées entre les encorbellements vieillots des maisons du début du 20ème siècle. Manhattan est magique, puisque je n’ai pas eu le temps de déborder de cette île primitive.

dans la rue 13

De quartier en quartier, Chelsea, Chinatown, Little Italie, Tribeca, Soho, Greenwich, les villages se succèdent, chacun avec sa spécificité, sa personnalité. De détail en détail, on a l’impression de se retrouver dans un film de Scorsese. Rencontrer De Niro ou Harvey Keitel (Aaaahhhh !!!) n’aurait rien d’incongru. Et puis, je me suis, presque, attendue à observer quelque monte-en-l’air, dégringolant quatre à quatre ces escaliers de secours qui signent les façades.

archi15

Il est assez aisé de se déplacer dans New York, les « Streets » prenant la perpendiculaire des avenues. Le tout consciencieusement numéroté.

direction

Ça bouge, ça roule, ça vrombit, ça court, ça bruisse, ça rugit, ça cavale, ça bouscule, ça crie, ça couine, ça klaxonne, ça pétarade, ça … C’est New-York.

empire state2

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Apprendre à regarder, au-delà du voir. D’une ride on fabrique une histoire. Et l’œil battu sonne le glas d’un frémissement. L’âge est là qui imprime son sceau quand la jeunesse est l’image d’un bonheur promis. Le corps est culte. La parole est mise en scène. Que sommes nous devenus, sinon ces marionnettes agitées au mirage de l’apparence ? Piégés. Le monde s’organise en vaste casino dont le manche, à la triple cerise, invente le vainqueur, accable le vaincu. Tout, peu à peu, s’enrobe d’une gelée rosie qui aseptise la différence. Regarde, mon enfant, regarde la misère marquée au sourire résigné. Observe la détresse dans la pupille morte. Passer dans la rue, accroché à l’autre qui parle dans un combiné. Absence à la foule, à peine touchée par celui qui chancelle sur le trottoir. Une torche brûle jusqu’à la dernière parcelle d’humanité, au nom d’une incroyable escroquerie : l’information, que d’aucuns rebaptisent communication. Mais, communiquer, c’est mettre en commun. C’est partager. Et le monde, inculte, qui a oublié, croit qu’aller butiner des potins, est festin partagé. Un voile diaphane, vaporeux, endort peu à peu les consciences. Je voudrais me souvenir : apprendre à voir, au-delà du regard.

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Je traine encore la fatigue de deux décalages horaires. Une semaine à New-York, ou presque. Et me voici revenue, étrange étrangère au pays des cow-boys. Je suis partie pétrie d’idées toutes faites, un peu hostile même, adoptant une attitude circonspecte. Comme pour dire : « vous ne m’aurez pas, je n’ai pas envie d’être séduite ». Alors, même si je suis rentrée avec un brin d’un antagonisme qui ne cèdera pas, cette visite éclair sous les lumières de la ville gigantesque me laisse comme un goût d’y revenir. Avec des sourires, tendres ou sarcastiques, avec de vrais étonnements et quelques histoires à raconter…

Un album de photos et un film déjà monté, en attendant que me viennent les mots.

 


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Enfin demain, si les poissons qui aiguillent le ciel ne mettent pas trop la pagaille. I’m going à the big apple. La grosse pomme ! et voui. Je ne pensais pas qu’un jour je franchirai en frétillant l’océan. I’m very afraid because je n’aime pas les flying machines. Et pis il a fallu beaucoup de diplomatie à la poissonne panée pour me convaincre de me lancer dans cette eau froide. D’abord, je suis une tanche frileuse, alors autant dire que les neiges de Broadway, ça me gèle à l’avance, ça me congèle même. Ensuite, i’m allergique au libéralisme. I’don’t eat MacDo, parce que c’est pas bon. I hate the ketchup, parce que c’est sucré.

Bien sûr, je vais faire la tanche moyenne, celle qui fait le city-tour, qui va walker jusqu’à Liberty’statue et qui va shoppinguer chez Macy’s pour se trouver une doudoune bien couvrante. Je vais revenir avec clichés et rushs. Pour sûr.

Mais d’abord, va falloir se payer huit heures de plane. Je crois que Melle Exomil va me faire piquer un roupillon de tanche angoissée. Au moins. Sinon, mon alerte personnelle, à savoir l’avant dernier petit doigt du pied gauche, celui qui correspond à l’annulaire, va me faire souffrir. C’est ça les tanches ! Ya des ablettes qui ont mal à la citrouille quand elles stressent. Moi c’est le petit doigt de pied avant dernier du pied gauche.

D’ailleurs, durant le trajet jusqu’à l’antre de la poissonne panée, j’ai bien cru que j’allais devoir m’arrêter, tant il me lançait. Ya fallu que je le pince fortement pour qu’il condescende à me foutre la paix. Heureusement qu’il y avait des embouteillages sur l’autoroute, sinon l’action aurait été risquée.

Bon je cause, c’est juste histoire de décompresser.

La Tanche, le 13 janvier 2010


La petite phrase du jour

Les voyages forment la jeunesse. Ils excitent la vieillesse et angoissent les tanches ordinaires.

Calamity Tanche

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Se sentir brûlée de l’intérieur. Comme par un incendie qui, sous le souffle violent d’un vent d’été, aurait rongé de flammes jusqu’à la moindre brindille. Où que le regard se porte, des cendres calcinées recouvrent de grisaille les paysages autrefois verdoyants. Les arbres rabougris, chétifs, tentent de subsister quand la braise rougeoie encore à l’ombre d’un fossé. Parfois, l’âme est ainsi que ces désastres. Mais que vienne une brise légère, une pluie douce, et la nature foisonne à nouveau. Peu à peu, le chant d’un oiseau troue ce silence de mort si pesant. Peu à peu, les bourgeons éclatent, parfumant l’air d’un printemps nouveau. Qui peut dire le temps qu’il faudra pour qu’un rire, cristallin, ne crépite d’une joie lâchée. Parfois l’âme survit aux désastres. Et que renaisse la lumière, alors, de brûlée, on se découvre brûlante.

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Ma première bulle datait du 1er janvier de cette année. En ce temps là, j’étais une tanche pleine d’espoirs, pleine de révoltes aussi. Aujourd’hui, je me sens lasse et lassée. Sans doute un coup de louze hivernal. Un an de tanchinades parfois acerbes, parfois tendres, souvent désespérées. Même si l’humour ne fut pas absent. Qui a dit que l’humour était la politesse du désespoir ? Je ne sais plus.

D’ici, vu du marais, les années se suivent et se ressemblent parce qu’elles ne permettent jamais de penser que le monde sera meilleur demain. Que des poissons de bonne volonté porteront, enfin, la parole du menu fretin que nous sommes. Ben ! Force est de constater que nous sommes, nous autres qui naviguons au fond, menés par des Tritons de peu d’envergure, qui pensent bien plus à leur ferrachariote, la rouge avec un hippocampe, qu’à l’auge de l’ablette abandonnée ou du mérou malingre. Bref, rien de nouveau sous l’onde, claire ou boueuse. Que de la vase, du glauque, du méthane qui bouillonne à la surface de la mare.

Ça n’empêche pas de souhaiter du tout bon à tous les poissons. A tous ? Non ! Sauf aux Tritons, qu’ils se cassent la nageoire caudale ! Qu’on leur coupe la queue ! Qu’on les vide comme on vide la friture, en leur pressant sur le ventre ! Qu’on leur enfonce deux doigts vengeurs dans les ouïes ! Qu’on les épluche ! Qu’on les écaille ! Qu’on les éviscère ! Qu’on les lobotomise ! Qu’on leur tire le filet pour en faire des sushis !!!

Mais si vous n’êtes pas un Triton assoiffé de pouvoir et accro aux honneurs des médias, alors …

 


La Tanche, le 31 décembre 2009

 


La petite phrase du jour

La quenelle est le poisson le plus mal connu de la faune maritime.

Francis Blanche

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De ma lettre au Père Marcel, c’est de saison.

« Cher Père Marcel,

J’imagine que tu débordes de sollicitations et que ta boîte à lettres regorge de bafouilles. Je vais pas t’embêter très longtemps. Mais, comme c’est la période, ben faut que je me fende de ma petite missive de fond de marais.

Tu me connais bien, maintenant. Ça fait cinquante ans que je te réclame des tas de choses. Quand j’étais un alevin à peine éclos, c’était toujours des babioles. De toutes les façons je m’amusais mieux avec les cartons d’emballage qu’avec les contenants. Et comme je cassais tout, en bonne tanche gauche comme un droitier à qui on a coupé la nageoire droite, les joujoux ne duraient que le temps d’une fonte de neige.

Ya pas si longtemps, je voulais que tu me trouves un doudou d’amour. Et t’avais pas ça en stock. C’est une denrée rare, le doudou d’amour. Aussi rare que du bon caviar.

Aujourd’hui, je ne sais plus ce que je veux, mais ce que je ne veux pas, ah ! ça ! oui !

Je ne veux plus d’objets qui vont mourir sur des étagères et qui vont m’attacher à un lieu, un souvenir, qui vont m’enchaîner. Les objets, en ce moment, je les jette ou je les donne, vu que je vais changer de frayère. Et pis, ya déjà trop de poissons qui se ruinent à sacrifier au mode de consommation qu’on nous fait prendre pour du bonheur. Je ne veux plus contribuer à cette gabegie là.

Je ne veux plus de thon qui s’affranchit de sa thonne et qui vient manger dans mon auge le temps de reconstituer son stock de fifrelins. Je ne veux plus de poisson-volant qui s’offre un bol d’air à mes dépens. Ni de chanteur trop marié qui déglingue sa moitié avant de retourner sagement au bercail, la vessie natatoire piteuse et l’ouïe frétillante. Je ne veux plus de merlu ronchon qui me cantonne au rôle de grosse oreille.

En fait, je ne veux plus rien… ou enfin si, de tous petits bonheurs. Celui d’être surprise. Un sourire. Un gentil message. Et le courage d’écrire encore.

Merci d’avance, cher Père Marcel. Prends des forces avant d’atteler tes hippocampes à ta chariote et d’entamer ta longue tournée. »

La Tanche, le 23 décembre 2009


La petite phrase du jour

Le père Noël ne fait jamais de réveillon dans sa maison, car il rentre au mois de mai ; ce n'est plus la saison.

Francis Blanche

perenoel

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Les fenêtres font des rêves qui voyagent au-delà des rideaux. Elles contemplent la rue. Du caniveau, elles sont des regards clos, qui observent les errances du monde. Du caniveau, elles sont des vies qui s’agitent à l’ombre des allées. Elles se racontent d’une cerise, rougissant à l’ourlet d’un voilage. Elles murmurent dans le tombé d’un velours mordoré. Elles témoignent d’existences blessées autant que d’amours à peines nées. La crasse du quotidien les couvre de poussière, quand la neige les tache de froidure. Fines peaux de verre, elles s’envolent quand le soleil les réchauffe, vers des désirs d’ailleurs. Aller s’ouvrir sur d’autres horizons, aller briller sous d’autres rayons. Il suffit qu’un air de printemps les caresse pour qu’elles frémissent d’un étrange frisson. Comme si, d’aventures en aventures, l’histoire venait cogner aux carreaux. Les vies d’hommes sont comme ces fenêtres dont le coin d’une maison mange l’espace. De transparence ou d’opaque, elles griffonnent des destins comme le graffiti bricolé dans la buée. Elles griffonnent des rêves. Et les rêves sont des fenêtres qui voyagent au-delà des rideaux.

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