Il est tard. Je suis dedans. La journée a été dense, et rude. Il y avait, au moment où l’énorme porte blindée s’est ouverte, un silence lourd. Aucun de nous, futurs compagnons d’attente, n’émettait le moindre murmure, le moindre souffle. Désormais, demain n’existe plus. Il n’y aura qu’une suite de jours artificiels, avec de fausses lumières et des nuits factices. Je n’ai pas voulu embrasser ce grand-père qui m’a conduite, et qui a participé à cette monstruosité.
Le Bunker est un modèle de cynisme. Il est vaste et ressemble à ces maisons d’arrêts modernes, en étoile. Au cœur, c’est la salle commune, celle où des canapés confortables nous attendent pour de conviviales soirées. Tu parles ! Si ça se trouve, je n’aurai rien à leur dire, à mes colocs.
Chaque branche de l’étoile part vers une zone dont la finalité est déterminée : prise des repas, culture et loisirs, musique, ... Le plus sordide, ce sont les chambres closes, celles où les couples qui se créeraient pourront s’isoler. Il y en une bonne douzaine, je n’ai pas encore compté. Pour cinquante appariements possibles. Je rigole. Nos ancêtres nous connaissent mal. Je suis sûre que parmi nous il y a d’infinies combinaisons et appétences. Mais ça, ça échappe à leurs esprits formatés.
Ce qui m’a agréablement surprise, si « agréable » est possible, c’est que je ne me retrouve pas avec ce microcosme étroit dans lequel ma mère, régulièrement, m’immergeait, cherchant à tout prix à me marier dans mon monde. Je ne connais personne. Au moins, j’aurais quelques semaines intéressantes à découvrir mes congénères. D’autant que, manifestement, nous venons de tous les pays du globe. C’était une organisation planétaire, cette entreprise de protection de la progéniture.
J’ai repéré la bibliothèque. Il y a des milliers de bouquins. N’empêche, je prends le pari qu’il n’y a aucun ouvrage subversif. Ce qui me ferait marrer, ce serait de retrouver « Le meilleur des mondes ».
Et puis il y a les dortoirs. Des décuries, oui ! dix par dix. Pas de mixité. Normal, il faut que la morale soit sauve. Ils ont fait un effort, quand même, ceux qui ont conçus les cellules. Deux salles de bain, un jacusi. Et chacun de nous a une armoire astucieuse où se loge le coffre perso. Une fois qu’il a été inséré, il devient inamovible.
Je n’ai pas eu le courage de tout visiter. J’ai le temps. Je me suis réfugiée dans mon lit, avec de quoi écrire. Il y avait posé, sur la couette, un manuel pratique de vie dans le Bunker. Pas eu envie de l’ouvrir.
Je les hais !




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