Je me suis sentie absente toute la journée. Là-haut, si ça se trouve, c’est fini. N’ont survécus que les chanceux qui étaient perchés, les montagnards, les isolés dans leurs villages. Et si ça se trouve la vie est égale à elle-même : trépidante au septentrion, harassante sous les tropiques.
Dans le Bunker, pas un mot n’a été échangé, du moins, je n’ai rien entendu. Comme si la solennité de l’instant avait muselé les velléités mondaines, que d’aucuns ne manqueront pas de remettre à la mode, même à plusieurs centaines de mètres sous les cailloux.
Bizarrement, je n’ai pas de chagrin, je ne ressens plus rien. Je me demande simplement si mon Ginkgo a été arraché par les tempêtes promises, les cataclysmes annoncés. Un arbre... La civilisation part en volcans et météorites et je pense à mon arbre. J’ai cherché la graine longtemps dans les catalogues des jardineries. J’avais lu quelque part que le Ginkgo avait survécu à Hiroshima, et j’ai voulu en planter un exemplaire.
La précieuse graine est arrivée dans un sachet de kraft brun. Je l’ai faite tremper, je l’ai couvée en pépinière et, tous les matins, guetté la germination. Un printemps, je l’ai mise en terre et mon Ginkgo a grandit tranquillement. Lorsqu’au premier automne, il a revêtu son feuillage doré, je crois que j’ai pleuré. Et puis, mon père, pour un de mes anniversaires, a cru devoir m’en offrir un exemplaire adulte, fièrement érigé dans le parc, comme un trophée de chasse. Le con ! J’aime mieux ma tige rachitique.
Finalement, je l’ai ouvert, ce manuel. En première page, il y a le plan du Bunker. C’est un vrai labyrinthe. L’étoile plonge profond dans le sol. Il ressemble à un atome, en fait, tel qu’on le représente dans les cours de physique. Où à l’Atomium. Carbone ? La base de la vie terrestre.
Quelle ironie !
Ils ont vraiment tout prévu. Il y a des salles de jeux, de sport, d’informatique, de cinéma, un auditorium… un paradis pour solitaire, mais qu’il faut partager.
C’est en fin d’après-midi que j’ai réalisé que je n’avais plus rien mangé depuis la surface. Furtivement, je me suis glissée jusqu’à la cuisine. Une merveille de technologie, un vrai laboratoire à nourrir une colonie. Des tonnes d’instructions sont placardées, en français, anglais, espagnol et allemand. Nous sommes sensés parler au moins l’une de ces langues. J’ai grignoté un bout de pain. J’ai ramassé les miettes et les ai jetées dans l’incinérateur, comme c’était écrit.
J’ai tout bien fait, mais j’ai un goût amer au fond de la gorge.




A votre avis...