C’était un petit vieux chenu et voûté. Un tremblement, lié à son grand âge, ne le quittait que rarement. Il aimait se tenir au coin du feu, un grand châle tricoté par son épouse défunte posé sur ses épaules creusées, et contempler, durant de longues heures, la flamme dansante. Parfois il soupirait quand les souvenirs venaient secouer ses émotions, allumer une étincelle au fond de son regard délavé. Il avait 98 ans, et il se jurait chaque matin que, mordicus, il tiendrait jusqu’au siècle. Après, il pourrait partir. Tenir jusqu’à 100 ans, c’était gagner son dernier combat, lui qui était tant tombé, qui avait tant mordu la poussière politique. Et avait tant brassé de caca.
Tous ses ennemis nourrissaient les vers ou avaient terminé leur carrière en phosphate, au pied des cerisiers du jardin du Luxembourg. Empty Ducond était à la fosse commune, son Pan Cervela de fils ayant préféré boire l’héritage plutôt que renouveler la concession au cimetière. Homlette, contre toute attente, survivait à son Ducond, mais le fil ténu de sa vie devait plus à la tente à oxygène, et aux progrès de la médecine, qu’à un héritage génétique exceptionnel. Elle avait perdu le sens et ne parlait que de soldes et petits crédits qui pourrissaient sur des étagères. Les infirmières étaient dubitatives et le psychiatre avait renoncé à comprendre. La seule chose que l’Homlette conservait de son existence était une convention obsèques de luxe, offerte à un Noël par Empty, et qui n’attendait plus que de servir… Enfin, la convention, pas Empty, bien trop mort pour servir encore.
On ne fabriquait plus de tensio-actifs pour émulsionner la vinaigrette depuis qu’une allergie d’origine douteuse avait décimé près de la moitié de la population de Saint-Paul-En-Cornillon. Un dosage foiré était suspecté. Les Savonneries industrielles et chimiques de l’Ondaine s’étaient reconverties. Désormais, elles fabriquaient des sucettes à redresser le palais pour enfants suceurs de pouce. Quant aux Vinaigrettes et Sauces du Bassin Houiller de la Loire, elles avaient bu le bouillon. Mais le petit vieux, devant son feu, n’avait jamais entendu parler des Vinaigrettes et Sauces du Bassin Houiller de la Loire.
Le chafouin chenu grommelait tout en chauffant ses mains ratatinées au feu de l’âtre. Il se racontait, pour occuper ses nuits blanches et ses jours sans fin, tous ses titres de gloires. Il se refaisait ses mois, ses années, sa vie. Il n’avait pas beaucoup changé. Sa femme de ménage craignait les saillies méchantes du bonhomme. Autant que les coups de cannes dont il se délectait quand un mollet venait, par inadvertance, traverser son champ de vision. Qu’il avait fortement rétréci, le champ de vision. La paupière tombant jusqu’à recouvrir l’œil, affaissé, lui donnait une vague ressemblance avec Droopy. Mais qui se souvenait de Droopy, en ces temps de disette…
Ce vieux Droopy, donc, n’avait que des plaisirs de son âge. Son petit bulbe rabougri, ratatiné comme un escargot dans sa coquille, ne frémissait même plus à l’évocation de ses turpitudes de jeunesse. Même la photo de Parla, dénudée et en splendeur, ne pouvait réveiller son membre avachi qui ne servait, désormais, qu’à la vidange, mal maîtrisée au demeurant. Il ne lui restait que le boulier. Compter était devenu son obsession. Compter sa richesse. Qu’il avait fort épaisse, surtout constituée de jolies résidences, louées à prix d’or, aux fils de ses anciens redevables. Ses retraites ressemblaient à des dames bouffies et boursouflées, tant il avait accumulé de fonctions durant sa carrière. Il avait été Maire (et père), Ministre, Député, et même Président. C’est dire le cumul ! Surtout, ce qui l’amusait, quand il triait sa vie comme on trie des lentilles, c’est de se moquer de tous ceux qu’il avait bernés. Il s’était voulu propre et transparent, mais avait toujours réussi à dissimuler un petit tableau par-ci, un appartement propret par-là, à la vindicte hargneuse de Monsieur le Fisc. Lequel Monsieur le Fisc déplorait qu’il ne paie pas ses impôts, l’apôtre de l’honnêteté. Et qui enrageait du sourire narquois suggérant qu’un redressement fiscal à Président, ce serait une première. Comme un bras d’honneur spirituel.
Il avait d’ailleurs fini par inventer cette jolie formule, Nictoplasme -car c’est de lui qu’il s’agit- formule que le tout-venant utilisait quand il sentait poindre le désespoir, sans se souvenir de son illustre auteur :
-« Il y a la France qui bosse, et celle qui amasse… Amassez ! Amassez et faites bosser ! Soyez rosses avec ceux qui bossent, soyez soumis avec ceux qui amassent. L’amasseur suce le bosseur, comme l’amateur ma sœur !».
Mais c’est une autre histoire.
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Vous fûtes plusieurs... 2 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Ducond and Co - Communauté : Les chroniques de la meute
















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