Et puis, bac en poche, il prend le grand taxi pour Oujda. Son bagage est maigre, quelques vêtements, et de quoi écrire. Il
doit faire son droit…
Droit, c’est la volonté de ses parents. Eux, les paysans, ils grattent la terre, l’arrosent de leur sueur. Chaque jour
qu’Allah offre, ils se lèvent avec le jour. Mais ils remercient. Métayers, leur vie est bien moins rude que celle de leurs amis. Ils se nourrissent de leur travail, et économisent depuis
toujours, dirham après dirham, pour que les enfants échappent aux champs. Chaque soir, quand le crépuscule baigne la ferme d’une ombre mauve, le père sort une chaise sur le pas de la métairie. Il
savoure un thé en marmonnant. Souvent, il prie, en silence, humblement, juste pour que la famille garde la santé. Et le rire.
Les parents voudraient qu’il devienne avocat. Abdou, lui, est attiré par l’histoire ou la psychologie. Mais il sait qu’il
n’aura pas de débouchés s’il s’obstine au choix du cœur et de l’âme. Il sera comme ces dizaines de jeunes gens, érudits et diplômés, qui trimballent des brouettes de cailloux pour trois
cacahuètes… Alors il se résigne à avaler toutes les lois de tous les codes. Il traverse ces années d’université sans joie, mais sans hâte non plus. Parfois, il a quelques discussions animées avec
ses congénères des sciences humaines. Il commence à noter, dans des carnets, les réflexions qu’il entend. Il s’initie au calme. Des années plus tard, il lui restera des bribes de phrases.
Oujda est une ville selon son cœur : suffisamment grande pour qu’il se balade, anonyme et tranquille, mais jamais
inhumaine. La mosquée côtoie la cathédrale, et ça l’amuse. Aux heures chaudes, lorsque son emploi du temps l’autorise, il flâne au souk. Il mange peu. C’est au souk qu’il s’approvisionne. La
plupart du temps, son budget ne lui permet que le pain et le thé. Alors il ne rentre pas souvent chez lui. Au moment des congés scolaires, lorsqu’il n’a pas trouvé de petit boulot, il revient à
la ferme. Et il garde les moutons.
Brillant, il obtient sa maîtrise avec les félicitations du jury. Il retourne à Berkane. Il s’offre quelques mois à
réfléchir. Il faut désormais qu’il trouve un emploi, et qu’il aide, pour que son petit frère puisse, à son tour, partir à la fac. Durant tout le temps qu’il a passé à Oujda, il n’a pas vu ses
parents vieillir, et son cadet changer.
Parfois, il s’assoie à la terrasse d’un café, et il regarde sa ville, dont il ne reconnaît plus l’âme. Les gens du sud
errent en quémandant une pièce. Ils attendent qu’un jour, un bateau les emmène.
Parfois, Abdou disserte avec Noah, son petit frère. Il essaie de comprendre ce jeune homme, dont les méandres émotifs lui
font naître un malaise. Il s’est laissé embarquer dans de sordides histoires où le matériel est au cœur de la vie. Et Sultane, l’herbe qui ralentit le geste, et qui isole, est devenue son amie,
sa compagne. Ce frère tant aimé est l’étranger, agressif, méfiant, accusateur. Il ne veut pas d’un avenir laborieux, il veut courir les chemins de vie dans le facile et le festif. Jolies voitures
et jolies filles. Abdou tente de le raisonner, en vain.
-« Ne sois pas si pressé… Si tu as un bon métier, tu auras toutes ces choses qui te plaisent. Tu as de bonnes notes au
lycée. »
-« Lâche-moi. Je veux partir. Avec des potes, on va monter des affaires. Ça sert à rien, les études. Regarde-toi, tu viens
de t’en farcir cinq ans, et tu n’as pas de travail. Tu vas faire quoi ? Fonctionnaire ? Flic ? Et tu vas finir dans un petit costume râpé, avec une femme qui te fera trois gosses. J’en veux pas,
de cette vie-là. Moi, je veux voir le monde, partir aux US. Je veux pas moisir ici. C’est un trou, cette ville. Ya rien à faire.»
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La Déchéance de
l'Ange
Vos murmures