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Istanbul, Lundi 31 mai
1920
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Douce Olympe,
Je prends la plume une dernière fois. Ici, le soleil brûle, il inonde de lumière les ors de la Basilique
Sainte-Sophie. J’ai marché toute la nuit, étoilée d’un printemps flamboyant, et ma route m’a conduit jusqu’à la Mosquée Bleue, dont j’aurais aimé partager la majesté avec vous.
C’est en fin d’après-midi, hier, que j’ai appris la nouvelle. Le Divan, vous le savez, qui est notre
parlement, vient de conclure une alliance avec l’un de nos vizirs d’une province éloignée. Et, pour sceller ce précieux traité, je devrais, avant la fin de l’été, épouser la fille de ce prince.
Me voici désormais engagé, et perdu pour notre rêve.
Jamais je ne quitterai les rives du Bosphore pour naviguer vers votre monde moderne, votre jardin de fleurs
et vos bals éclatants. Vous ne m’apprendrez pas la valse et nous n’irons pas, déguisés, grimés pour rester invisibles, déguster quelque friture dans une guinguette.
Jamais vous ne glisserez votre main dans la mienne pour flâner dans cette Constantinople encore habitée de sa
prodigieuse histoire. Vous ne toucherez pas cet orient que je voulais vous apprendre. Vous ne vous courberez pas, à mon côté, au pied d’Allah, envahie de joie, par sa grâce.
Ah ! Que ces épousailles m’anéantissent, même si, je le sais, cette tourterelle d’Asie qui sera mienne,
est d’une incomparable beauté. Elle aura cette peau de miel épicée de paprika, quand je voulais goûter le sucre de la vôtre. Ses cheveux, épais et sombres ne pourront consoler votre blondeur que
j’imagine soyeuse et légère. Son regard, noir comme l’est celui des femmes de chez nous, si noir que l’on distingue à peine la pupille de l’iris, saura alterner la douceur et l’immense violence
de nos passions violentes. Mais qu’il m’aurait été reposant de plonger dans la vague bleue du vôtre, une mer calme d’un turquoise limpide. Votre silhouette, altière et gracile, qui rappelle la
biche au bois, dans la brume d’un matin, ne sera jamais l’ombre de mon pas, dans les grands couloirs de Topkapi.
Ô Aimée, vous le savez, un peuple est à conduire sur les chemins de l’avenir, mon peuple, indomptable et
versatile. Mon devoir, au-delà de mes aspirations, m’ordonne de lui vouer une existence entre obligations et labeur.
Vos lettres me manqueront, si riches de vos impertinentes remarques sur la déliquescence des civilisations,
sur la tristesse des destins de l’humanité. J’aimais à découvrir vos potins, la dernière frasque de Mme de … ou encore le scandale d’une liaison adultérine. J’aimais à me plonger dans vos
descriptions des outrances de la république. J’aimais à contempler cette aristocratie vieillissante, pervertie, que l’acuité de votre esprit, la drôlerie de vos saillies peignaient à touches
précises et, parfois, cyniques.
Que nos univers me semblent soudain étrangers ! Quand le mien se feutre d’intrigues de palais, le vôtre
résonne encore du fracas des canons ou des envolées lyriques de vos tribuns. J’aurais volontiers offert mon poids de kurus afin d’assister à quelque discours de Clemenceau.
Mais je suis faible, affaibli du dernier sang des Kayi. Et je ne me résous pas à fuir ma patrie. Et je
n’imagine pas, devenu pauvre d’entre les pauvres, être l’attraction de vos soirées mondaines. Dépouillé de ma mission, de mon rang, je ne suis rien.
Vous resterez l’étoile d’un ciel de ma jeunesse. Quand, au soir de ma vie, je serai face à mon juge, mon
Dieu, je l’implorerai, humblement, que vous soyez au nombre des houris qui m’accueilleront, je n’en doute point.
Je vous laisse l’ultime mot, non ! je vous supplie, de me faire la joie d’une dernière lettre, aux bons
soins de nos émissaires respectifs. De me faire l’aumône, une dernière fois, de votre amour, avant que je ne disparaisse dans les limbes de l’histoire. Prenez soin de vous.
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Kanûnî Sultan Süleyman
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Rambouillet, Mercredi 9 juin
1920
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Mon Sultan,
Je reçois ce jour votre déchirante missive, qui m’anéantit, qui me brise, et l’âme, et le cœur. Je comprends
votre devoir, et, même, j’envie votre capacité à embrasser le destin de votre nation. Notre douloureuse inclination ne pouvait se terminer autrement. Ni vous, ni moi, ne sommes de ce terreau dont
on fait les héros. Pas plus que vous je ne puis quitter ma forêt, qui, l’automne, retentit du brame du cerf. Que deviendrais-je, dans votre monde, cachée aux yeux de tous, condamnée à n’avoir
pour compagne que vos autres épouses, ne sortant du harem que pour rejoindre le hammam ?
Je m’étais, pour vous, gardée pure. Cette fleur, cet hymen, je vous le choyais comme le plus beau des
présents. Je nous imaginais, vous si sombre, moi si blanche, contrarier nos peaux dans l’intime d’un lit. Vos mains auraient ouvert mon chemin dans un râle, et ma gorge se serait tendue sous vos
assauts. J’aurais plongé mon regard clair dans le vôtre, si profond, et, d’un éclat surpris, cédé là ma dernière innocence. Je sentais déjà l’odeur de votre épiderme cuivré, la sueur qui perlait
à votre front et venait se perdre sur mes lèvres. Je devinais le plaisir dont vous n’auriez pas manqué de me combler. J’aurais été lyre, vous auriez été musicien.
J’ai tant dessiné sur l’écran de mes rêves vos intérieurs chatoyants, vos soies rutilantes, vos coussins
accueillants... Je me voyais, Sultane Validé, siégeant derrière la porte du Divan, vous contemplant, parfois, à travers la petite fenêtre.
Je regardais les enfants, nos enfants, anges métisses, découvrir Topkapi et ses mystères, s’imprégner d’une
lourde tâche, celle de vous succéder, un jour, que je voulais lointain.
Mais tout cela n’était que chimères. Car, comme vous vous devez à vos turcs, je me dois à mon titre, à ces
parents que les ans courbent et qui me cherchent un époux fortuné. L’entretien de notre vaste demeure devient un poids désormais, en ces temps où les privilèges abolis ruinent nos dynasties. Je
me destine à n’être qu’une monnaie d’échange, à valoriser quelque parvenu qui, contre mon frais minois et mon sang bleu, paiera la réfection du toit. Voyez ma triste route !
Jamais je ne remonterai les Champs-Elysées, blottie contre votre grand corps sculpté, sous une couverture de
fourrure, l’hiver, quand les frimas couvrent l’avenue d’une neige si vite salie. Jamais au Luxembourg, nous n’irons contempler les premiers bourgeons et la venue des hirondelles. Jamais je ne
vous conterai l’histoire de ma civilisation au fil de nos déambulations dans les allées du Louvre. Jamais je ne pourrai vous éblouir de l’immense bonté de mon Dieu qui a, par amour de nous,
pauvres humains, donné son fils unique.
Les marmots que je ferai seront bien plus occupés à croître dans l’opulence que dans la gloire, dans l’objet
que dans la méditation, ils seront les rejetons de leur père. Et, quand mon heure sonnera, mon glas sera délivrance, car, à genou, je prierai mon Dieu de nous réunir.
Désormais mes souvenirs seront mon cloître, car je ne veux plus ressentir la douce violence d’un amour. Mon
cœur saigne de perdre vos mots, votre quotidien qui devenait, au fil des lettres, le mien. Je suis vôtre à jamais, proche de votre belle pensée, dans ce jardin où les aubépines fleurissent, si
loin de vos eucalyptus, si loin de vous.
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Marie-Olympe de Scoraille de Roussille, Duchesse de
Fontanges
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Un étudiant, malingre, trop mal nourri, poste sa lettre avec, dans le regard, l’infinie tristesse de ces
êtres qui ne vivent que de leurs rêves. Il retourne dans sa tanière, minuscule soupente noircie d’années de poêle à charbon, humide et ravagée de salpêtre. Il a marché longtemps dans Paris pour
confier sa missive à quelque bureau distant, le plus possible, de chez lui. Sur le chemin du retour, il croise une replète libraire, dont l’œil fuit le monde des hommes. Et puis, à la lueur
tremblotante d’une bougie, il épluche les annonces qui parlent de rencontres. La grande guerre a vidée le pays des son élément mâle et, depuis peu, les mariages s’organisent par voie de presse.
Il pourra encore vagabonder dans une autre peau, lui, si chétif et si ladre…
¯°¯
Quelques jours plus tard, une libraire, ronde et charnue, noiraude, mais encore laiteuse des derniers jours
de l’enfance, traverse Paris pour déposer, loin de sa librairie, une enveloppe pourpre, délicatement parfumée de lavande. Elle marche tranquillement, d’un pas chaloupé. Elle a croisé un étudiant
décharné, accablé de misère, qui pique du nez, fixant douloureusement le bout de ses chaussures. Elle ne l’a pas vu, accaparée par son univers onirique. Elle va d’une allure rapide faire paraître
une annonce. Elle sera, pour cette fois, une jeune délurée osant assumer une vie dissolue, une demi-mondaine en quête d’une fin.
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Mosquée bleue – Source Wikipédia
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Merci à Cassandrali pour
m'avoir aiguillée sur ce joli sujet, alors que je n'avais plus de mots.
Vos murmures...