Mignardises et macarons

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Le pianiste jouait toujours la même ritournelle sur son clavier, quelques notes acidulées, tristounettes, une musique comme un sanglot étouffé. Du matin au soir, devant sa fenêtre ouverte, il alignait les notes. Dans le quartier, on avait pris l’habitude d’entendre ce chant de larmes. Les enfants inventaient des paroles sur la mélodie et, souvent, un adulte l’emportait jusqu’à son travail, jurant, grand Dieu, qu’il en avait ras le bol de la fredonner. Le pianiste n’en avait cure. Il lui fallait, après son café, coûte que coûte, aller tirer de son piano cette plainte douloureuse, souvenir d’un autre temps, d’une jeunesse.

A côté du lutrin il y avait deux photos, chacune dans un cadre, qui se contemplaient. C’étaient celles d’un homme et d’une femme, jeunes. Ils avaient été sans doute beaux. Il était sombre avec un regard si noir qu’on percevait à peine l’iris. Il semblait regarder au-dessus du monde. Un sourire d’une incroyable chaleur adoucissait ce visage là qui aurait été ténébreux sans lui. La femme, elle, ressemblait à un lutin, menue, avec un minois de chat mangé par deux yeux immenses et mélancoliques.

Avec le temps, les mains du pianiste avaient de plus en plus de difficultés à accrocher les touches noires et blanches, et la mélodie se ralentissait, prenait des sons plus amples encore d’être ardus à faire naître. La peau se tachait de ces auréoles brunâtres qui racontent que le temps est passé. Les yeux se délavaient peu à peu, s’éclairant d’une ombre dorée là où, autrefois, un noir profond camouflait les émotions.

Lorsqu’il ne jouait pas, il marchait sur la plage battue par l’océan. Il marchait et parfois s’arrêtait. Il scrutait l’horizon semblant attendre une voile, une mouette.

Personne ne savait l’histoire. Mais c’était une histoire bien banale, et bien ancienne. C’était l’éternelle ritournelle de deux amants qui se croisent, qui auraient pu partager le temps du vécu, qui auraient pu construire une maison sous les arbres, mais qui ne savaient pas ou qui n’avaient pas deviné. Parce que, de toutes les histoires d’amour qui naissent, peu ont vu le voyage s’achever main dans la main, quand celles qui ne sont pas nées portaient tant de promesses.

Le pianiste, autrefois, avait croisé une petite bonne femme, un peu terne dans ce monde brillant qu’il côtoyait. Il était alors absorbé par une vie de concerts, ici là, demain ailleurs. Il portait Mozart ou Brahms jusqu’aux fins fond des campagnes, comme les jésuites portaient, au temps des colonies, la bonne parole. Et, sur ce chemin, il avait tout balayé. Elle avait été là, la petite bonne femme, quelques mois dans son sillage, toujours souriant, et tenant la tasse de café chaude sur un coin de cuisinière. Elle avait été là, sans trop rien dire, présente ou absente au gré du musicien, sans trop rien demander.

Un matin, il avait reçu un mot laconique qui disait « le café est froid ». Le papier gondolait d’avoir été mouillé sans doute. Mais le spectacle devait continuer.

C’est bien des années plus tard que lui revint l’image de la petite bonne femme. Et cette image lui fit mal. Il était seul désormais, seul et âgé. Il avait laissé quelques enfants ici et là à qui il envoyait ses vœux, accompagnés d’une chèque, à chaque Noël. Il avait conquis le monde, mais le monde est bien triste quand on est seul à en jouir.

Alors, il fit une chose insensée. Il écrivit quelques mots sur son plus beau papier à lettre, celui qui donnait son nom en filigrane, et qui s’ornait de portées musicales. Il roula la feuille, l’inséra dans une bouteille. Un jour de tempête, il alla jeter la bouteille au plus loin qu’il pouvait, dans l’océan déchaîné. Et il se mit à attendre, en jouant une mélodie tristounette.

Ce qu’il ne sut jamais, c’est qu’une vieille dame, au bout du monde, trouva la bouteille, l’ouvrit et lut le message. Un sourire mélancolique éclaira son visage de chat et ses yeux, qu’elle avait gardés immenses, malgré les outrages du temps. Bien sûr qu’il y avait toujours une tasse de café chaud sur le coin de la cuisinière. Mais elle n’avait plus le courage de lui dire.

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C'était ma participation au jeu  "vacances de la toussaint" de l'équipe de choc.

Vous fûtes plusieurs... 3 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs

L’Evêque, vieillard chenu, était allongé nu sur le lit, à côté d’une forme indistincte. D’un geste las, il se saisit d’un paquet de clopes, à moitié vide, posé sur la table de chevet. Ayant allumé sa dernière cigarette - mais il l’ignorait encore -, il se passa la main, geste mécanique, dans ce que les années avaient épargné de sa chevelure autrefois abondante. La forme indistincte bougea, c’était un punk teint d’une charmante couleur rose. Il s’agissait là d’un savant camouflage. En réalité, l’énergumène se nommait Jules Longuais, et se trouvait être Inspecteur Chef à la Crim’. Il enrageait d’avoir ainsi dû sacrifier sa tignasse brune. Il dégaina son arme, un Smith et Wesson calibre 38, planqué dans son slip kangourou. Il tira droit dans la tête de l’évêque, en lui crachant ces mots :
-« Tiens mon salaud, attrape ce pruneau, au nom de tous les mômes qui crèvent dans les bouges d’Anvers ou de Tombouctou ! »-

Le crâne de l’éminence explosa tel un fruit trop mûr violemment balancé contre un mur. Longuais se saisit du téléphone et composa le numéro du bureau :

-« Ouais, C’est Jules ... Non, pas lui, l’autre, Longuais... Ouais. Envoie-moi une ambulance chez l’évêque, il a eu un petit problème ... Ouais, c’était lui le cerveau du trafic de gamins ... Ouais, oublie pas de rencarder l’appareil judiciaire ... Ouais, à tout d’suite ! »-

 -oOo-

 

Le juge d’instruction, jeune, brillant, costume trois pièces, bien propre sur lui, était en train d’écrire quand la sonnerie du bigophone, stridente et déchirant le silence, interrompit le travail épistolaire du bonhomme. Il lui fallait se rendre, à contre cœur, chez l’évêque où il aurait, une fois de plus, à supporter ce malotru de Longuais. Se saisissant du dossier ad-hoc, il sortit. Ce faisant, dans l’allée ombragée de platanes déjà parés de leur rousseur automnale, il croisa la fifille à sa mémère immuablement vêtue de sa jupe bleue, d’un pull de la même couleur, d’un corsage blanc col Claudine assorti à de sages socquettes. La fifille en pinçait pour le magistrat, elle stoppa net :

-« B’jour M’sieur l’Juge. Drôle de temps, trouvez pas ? »- balbutia-t-elle en rougissant violemment.
A part lui le juge pensa : -« Cette petite, je me la coincerai un de ces jours... Elle est quand même un peu cruche ! »-
Il rétorqua cependant, et fort civilement : -« Vous savez, gente demoiselle, l’automne est la saison de tous les mystères, alternant pluie et soleil. Saison propice aux nostalgies qui bercent un cœur simple, et exaltant les sentiments. Mais je suis pressé et bien marri de ne pouvoir poursuivre plus avant cette aimable conversation. A bientôt Mam’zelle Cunégonde ! »-
La fifille, béate d’admiration, contempla son juge accélérer le pas et s’éloigner sans se retourner. Prise d’une pulsion dévastatrice, elle décida de la suivre.
-oOo-

Quand le juge émergea du métro, toujours suivi à son insu par la fifille, à deux enjambées de chez l’évêque, déjà la ville était recouverte d’un épais brouillard de type londonien. La circulation devenait difficile et les trottoirs glissants. Allez savoir pourquoi les trottoirs s’étaient mis à glisser, une lubie sans doute ...
En attendant que le prévôt se pointe, Longuais avait été casser une petite graine dans le restaurant le plus proche. Il mangeait un steak visiblement trop cru. En sortant du restaurant, il croisa un homme dans la rue et resta interdit.
-« Bon Dieu, ce visage, mais c’est ... ! »-
Et le visage ne lui revint pas.
C’était un jockey qui avait un peu grossi ces derniers temps, depuis qu’il s’était fait coffrer pour avoir dopé sa monture. Le jockey, lui, avait fort bien reconnu ce putain de flic qui l’avait envoyé dans le box des accusés quelques années auparavant. D’ailleurs, le souvenir de son avocat lui tapotant l’épaule lui restait en travers de la gorge. L’occasion était trop belle d’enfin tirer vengeance du poulet qui avait brisé sa carrière. Il décida de se poster au pied de l’évêché et d’attendre.
-oOo-
 
-« Ouais M’sieur L’Juge. C’est comme je vous dis. C’est c’t’affreux qu’avait monté c’te traite de p’tits drôles ! »-
Et le magistrat de penser : -« Décidément, quel langage vulgaire ! Tout est grossier chez cet homme, son allure, son esprit et jusqu'à cette chevelure rose, d’un rose presque rouge. Remarque, la couleur est assortie aux débris de l’évêque, un certain esthétisme dans l’horreur... »-.
Et le juge de se remémorer sa dernière visite au Louvre alors qu’il débitait mécaniquement toute la panoplie verbale et juridique appropriée aux circonstances.

 

-oOo-
 
Les croque-morts rassemblaient, tant bien que mal, en se conformant aux instructions d’un médecin légiste, les restes éparpillés de l’éminence. Parmi ces acharnés travailleurs, il y avait un croque-notes, un poil reconnaissable à quelques vers au bout des lèvres, dont le sordide métier ne brisait pas la verve. Il se composait déjà, sous son crâne lunaire, une ode à l’hémoglobine.

O Dieux que dans vos foudres
N’ayez pas réduit en poudre
Rouge sang du sang des enfants
Que sur ses mains ce trafiquant
Livra à la Soldatesque
Se condamnant rouge éclatant
A un châtiment Dantesque
Un enfer rouge flamboyant
etc... etc...

Il était capable, le rimailleur, besogneux de la rime qu’elle soit riche ou pauvre, de pondre d’interminables et médiocres oraisons, funèbres et dédiées à ces cadavres qu’il emballait dans des sacs poubelles toute la sainte journée.
Alors qu’il descendait l’un des plastiques soigneusement étiqueté, se dirigeant vers le corbillard, il aperçut la miss amoureuse. Et le bleu pervenche, le bleu revanche dont la petite trouait le brouillard, en fragile équilibre sur le trottoir sournoisement glissant, lui creva le cœur. Cœur amoureux n’a qu’un œil. Cœur amoureux se précipitait vers la donzelle, lui asséna du bout des ses lèvres émues tout un ramassant un billet de train orphelin, un compliment tout de son cru.
-« Trou du cul ! »- s’insurgea le juge en contemplant, incrédule, impuissant, la petite soudain suivre conquise le croque mots qui de mots la grisait.
Le magistrat sentait monter en lui l’incoercible regret de ce qui aurait pu être et ne serait jamais.

-oOo-
 
C’est au beau milieu de cette scène poignante, alors que se brisait un amour et qu’un autre naissait, dans la lumière blafarde d’une journée d’automne, que Longuais apparut dans le champ de vision du jockey rondouillard. Lequel jockey, n’écoutant que son adrénaline, dégaina sa cravache et se précipita sur l’inspecteur.
Fort heureusement pour ce brillant flic, un douanier arriva juste à temps, assomma sans sommation le larron lardé avec son carnet d’injonction de payer. Car nul n’ignore que la douane et la maison poulagat sont copines comme cochonnes, se rendant service à l’occasion. D’ailleurs le douanier, qui n’était pas un imbécile , venait réclamer les droits afférents aux bénéfices réalisés par l’évêque, et non réglés, le tout agrémenté d’amendes diverses et variées pour passage de marchandise en fraude. Il arrivait un peu tard, ce que lui expliquèrent gentiment le poulet et le corbeau.

Vous fûtes plusieurs... 5 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs

Il était une fois, dans une grotte perdue, un gentil géant qui menait une vie tranquille. Il avait organisé ses jours autour de la seule passion qui l’animait, faire la cuisine. D’ailleurs, l’essentiel de sa décoration intérieure tournait autour du piano où mijotaient d’innombrables plats. Son lit avait été relégué dans un angle un peu humide, à côté de la galerie qui menait aux lieux d’aisances.

Mais le coin cuisine ! Ah ! Le coin cuisine, un modèle d’organisation et d’équipement qui ferait envie à Deuxmaigres(*) lui-même. Les batteries en cuivre brillaient de mille feux. Les couteaux, à désosser, à légumes, à julienne, à oignons, à fromage, à gâteaux, à steak, à rôti, à saucisson, à trancher, à hacher, à détailler, … enfin, tous les couteaux qu’il est possible de dégoter, s’alignaient sagement dans des écrins de velours rouge. Et que dire de l’étagère à épices, un plaidoyer pour de lointains voyages, des flacons d’huiles aux mille parfums, qui chantaient la Provence autant que l’Andalousie.

 

Le géant invitait souvent quelques amis à découvrir ses innovations culinaires. D’ailleurs, à l’entrée de la grotte, trônait une immense table où le couvert était toujours dressé, où la corbeille offrait de multiples pains et où un vin, un nectar plutôt, décantait dans sa jolie carafe.

 

Lorsqu’on pénétrait dans la grotte pour la première fois, on était surpris par les odeurs, coriandre et muscade, cumin et curry. Puis, c’était l’oreille qui était très vite sollicitée : le glouglou de la sauce qui mijote, le frémissement des légumes qui suent dans la cocotte, le grésillement des grillades entrain de dorer. Cette grotte là, c’était un hymne à la papille.

 

Un jour, alors que le géant s’apprêtait à cuisiner trois énormes choux, en fricassée, accompagnés de beaux boudins bien gras, pour l’habituel festin du samedi, lui parvint, d’un fort lointain pays une nouvelle affligeante. Sa sœur, la géante Poupoule, venait de mettre au monde deux enfants nains. Il compris qu’il fallait, sur le champ, quitter ses marmites pour apporter un peu de réconfort à cette pauvre Poupoule. Il rangea en vitesse ses ustensiles, et, ne se résolvant pas à jeter ses victuailles, enferma le chou dans un tonneau, avec du gros sel, et pendit les boudins à un clou.

 

Puis, il prit son bâton de pèlerin et s’en fut par les chemins rejoindre sa cadette. Le périple s’avéra bien pénible, émaillé d’incidents désagréables. Il traversa des contrées hostiles aux géants, des plaines infinies où la nourriture était bien passable. Il gravit des montagnes enneigées, et des dunes de sable. Il arriva enfin pour rencontrer ses neveux. Ils étaient bien mignons, ces géants miniatures. Ils avaient toutes les caractéristiques de la race, sauf la taille. Le bonhomme resta un bon mois dans sa famille. Lorsqu’il constata que sa sœur se remettait de ses émois maternels, il pris le chemin du retour, heureux à l’idée de retrouver son quotidien aux fourneaux.

 

La grotte était toujours au même endroit à attendre son occupant. Mais l’odeur, l’odeur… ça sentait le fermenté, le chou jusque dans les moindres recoins. Même les pierres s’étaient imprégnées de cette émanation forte et tenace. Le géant se précipita sur le tonneau, qui faillit lui exploser au visage, tant les gaz s’étaient accumulés à l’intérieur. Il allait jeter le tonneau et son contenu, mais la curiosité fut la plus forte. Il goûta le chou fermenté. C’est que c’était bon ! Il se dit que réchauffer ce chou fermenté avec un peu d’un excellent vin blanc, quelques baies de genièvre et de la bonne saucisse, serait un met digne de séduire les plus gourmets de ses amis. Il lança les invitations et puis s’en alla, content de lui, piquer un petit roupillon.

 

Or, il advint que passait par là un voleur, un alsacien qui avait été pourchassé par la maréchaussée jusqu’en ces contrées reculées. Attiré par l’odeur, affamé, il osa pénétrer dans la grotte, et voler le tonneau. Il se carapata bien vite afin de profiter seul de son larcin. Lorsqu’il comprit qu’il tenait entre ses mains un trésor gustatif, un plat inconnu, une merveille gastronomique, il s’empressa de rejoindre, clandestinement, sa région, et de déposer un brevet.

 

C’est ainsi que la choucroute apparut sur nos tables. Mais ce que l’histoire ne dit pas, c’est que le géant, quand il se réveilla, constatant le vol, en devint vert de rage, et qu'il le resta.


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(*) - Deuxmaigres : chef étoilé qui exerce son art quelque par entre le Yétibet et l’ouest parisien.

 


Vous fûtes plusieurs... 2 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs
Le grand nuage, à droite de la voix lactée, pavoisait, sombre et menaçant. C’était jour de procès dans la Maison Dieu. Toute une armée d’avocats s’activait fébrilement, époussetait les tenues, relisait les notes. A l’intérieur du tribunal régnait une ambiance retenue, quasi religieuse. Le public prenait place peu à peu sur les bancs. Ça se bousculait bien un peu pour, vite, vite, trouver le meilleur angle de vue, s’asseoir là où rien ne pourrait échapper des plaidoiries et autres envolées.

Les journalistes tentaient de se faufiler dans la salle, mais il était strictement interdit de filmer les débats et ces derniers étaient impitoyablement refoulés par les angéliques gardiens de ce temple là.

Enfin arriva l’heure du procès. Le Président entra, en majesté. Tout le monde l’appelait « Seigneur ». Il était impressionnant de calme, et de froideur aussi, probablement incapable de la moindre émotion. Il incarnait la justice, qui, comme chacun sait, n’est ni bien, ni mal, mais « est », tout simplement. De son marteau, il frappa sur l’autel où il trônait. Immédiatement, un religieux silence s’installa. A sa droite, siégeait un barbu famélique, c’était l’avocat commis d’office à la défense. A sa gauche, l’avocat du Diable, un homme séduisant, diaphane et d’une belle carnation, souriait et semblait bien sûr de son fait. Il représentait l’accusation et serait chargé des réquisitoires.
Ce jour là, il y avait trois cas à étudier, ce qui était peu, par rapport à la charge habituelle. Mais le troisième procès était supposé, en principe, s’éterniser et demander de longs temps de polémique, c’est pourquoi le programme n’avait pas été trop rempli.

La première planète mise en jugement ne posait pas de problème particulier. C’était un cas connu. C’était un planète en gestation, qui venait de démarrer son cycle de vie. Elle était sortie de l’état fœtal et commençait à se couvrir de grandes forêts primaires et luxuriantes. Quelques créatures avaient cependant eu le culot de vouloir évoluer trop vite et un semblant d’intelligence tentait de prendre le pouvoir. C’était bien trop tôt. L’avocat du Diable, comme à son habitude, demanda la destruction. Le Famélique plaida pour une semonce sérieuse. Il obtint gain de cause et l’envoi d’une météorite géante fut le verdict émis, aussitôt exécutoire, par le Seigneur.

Le deuxième procès concernait un astre évoluant autour d’une géante gazeuse. Il essayait, en douce, de se donner une atmosphère et un embryon de protozoaire s’agitait dans les lacs de méthanol qui le couvraient. Les astres n’étant pas autorisés par le règlement à changer de destination, il fut purement et simplement anéanti, sur requête de l’accusation. Le Famélique ne tenta pas de défendre le renégat, c’était une cause perdue d’avance.


Un frisson parcourut la salle. On allait enfin parler de la troisième planète. C’était pour elle que les notables du coin avaient patienté des heures. C’était pour elle que ces dames avaient sorti leurs plus jolis chapeaux. Le tribunal se donnait des airs de cocktail très « prout-prout », comme chaque fois qu’on vernissait un nouvel artiste tout juste débarqué de sa précédente vie.

Un assesseur résuma la situation et les griefs qui étaient faits à ladite planète.


-« Il est reproché à la Planète d’avoir versé dans la superstition, d’honorer la magie et de se vautrer dans le stupre et le lucre une fois l’an, lors d’une fête appelée Halloween. Planète devient chaque année plus audacieuse dans la célébration de ce jour là, au point que, dans le monde des ombres, on s’agite, on s’affole, on espère que cette activité va enfin libérer les âmes perdues de leurs limbes. La situation devient préoccupante »-

Il y eut un long défilé de témoins. Furent appelés à la barre les religieuses afin qu’elles relatent le laisser aller des mœurs. On entendit les parjures, les sans foi, les blasphémateurs, pour l’occasion tirés de leur enfer, conter, avec délectation, leurs débordements. Les innocents dirent les méchancetés qu’ils avaient à subir. Les témoins à charge ne manquaient certes pas.

Il fut plus difficile de trouver des témoins de la défense. Un pauvre homme vint expliquer que l’existence était bien dure sur Planète, et que cette nuit là permettait juste de défouler les angoisses, de rire à se faire peur et de distribuer des bonbons aux enfants. Un autre vint décrire ce qu’il avait vu. Mais au bout d’un moment, on se rendit compte que le bonhomme s’était trompé de procès. Il parlait du Diable Vauvert. Il fut renvoyé sur son cumulus manu militari.

Et puis vint le moment du réquisitoire de l’accusateur public et de la plaidoirie de la défense. L’assemblée frissonnait d’une espèce de plaisir un peu sadique. Beaucoup des présents avaient connus une existence, qui misérable, qui opulente, sur Planète. Certains avaient encore des attaches sentimentales là en bas. Ceux là, d’ailleurs, ne s’amusaient pas vraiment.

Comme à son habitude, l’avocat du Diable demanda la destruction pure et simple de Planète. D’ailleurs, il avait des arguments, le bougre. La cacophonie incessante qui montait de cette terre là, jusqu’aux nuages, devenait chaque jour plus insupportable. Les âmes arrivaient délabrées et les infirmiers se faisaient affecter à d’autres clients dès qu’ils avaient l’ancienneté requise. Et que dire de l’Enfer, l’enfer refusait certains délits, qu’il considérait mineurs, n’ayant plus ni place ni tortionnaires à affecter aux damnés originaires de Planète.

Le Famélique, comme à son habitude, défendit Planète, arguant du fait qu’il y avait longtemps qu’elle avait été abandonnée, oubliée. Seigneur ne lui avait pas envoyé de prophète depuis plus de cinq cents ans. C’était assez normal qu’elle versât dans la superstition et le spiritisme. Il évoqua, avec des larmes dans la voix, toutes les beautés de Planète et la bonté qui émanait de certains êtres. Il supplia d’épargner l’accusée. Il faut dire qu’elle lui tenait particulièrement à cœur, cette planète. Il avait eu l’occasion de faire un court séjour en ces lieux, il y a une paire de millénaires.

La cour, c’est à dire Seigneur, se retira dans son temple. Il était temps de casser une petite graine, les débats avaient traîné. Quand ce Juge suprême revint, reposé et repu, un bouillonnement fébrile attendait le verdict.

Planète fut lourdement condamnée. La prochaine fois qu’elle oserait fêter halloween, les sept cavaliers de l’apocalypse avaient pour mission de prendre les fêtards au mot. Ils auraient des sorcières à foison, des vampires à chaque coin de rue, des fantômes dans chaque lit. Ah ! ils voulaient de la peur, de la terreur, ils en auraient. Foi de Seigneur. Déjà, les squelettes lustraient leurs ossements. Les gnomes inventaient des tours pendables, gloussant par avance. Les zombies prenaient l’apéro en grignotant des rats.

Le verdict paru clément aux acharnés de la destruction, et particulièrement sévère à ceux qui regardaient avec tendresse ce monde là s’agiter. Mais tous, ils se précipitèrent pour rejoindre le théâtre des planètes. C’est là que les informations les plus importantes étaient envoyées sur grand écran. C’est là que les incidents des planètes étaient montrés en direct-live.

Sur Planète, un jour nouveau se levait : le 31 octobre 2007.


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Vous fûtes plusieurs... 5 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs
C’était la petite dernière, la titoune, la toute bleue. Elle était venue sur le tard, comme le cadeau de l'existence à des parents vieillissants. Ils l’avaient prénommée Luciole, parce qu’ils avaient décidés qu’elle éclairerait leur fin de vie.


La famille était nombreuse, comme peut l’être une famille d’honnêtes sorciers. L’aîné était parti dans le vaste monde vendre sortilèges et envoûtements. Il s’était fait une solide réputation de méchanceté et d’efficacité. Les cadets en terminaient avec les bases de leur sorcellerie bien tempérée. Il faut dire que cette tribu là, c’était de la crème de sorcier, de l’aristocratie, du haut de gamme, plusieurs générations à concocter onguents et charmes, malédictions et incantations. Le vieux et la vieille avaient eux-même éduqué leurs rejetons, n’accordant qu’une confiance limitée à toutes ces nouvelles écoles de sorcelleries et leurs méthodes modernes de pédagogie. Rien ne valait l’enseignement par l’exemple, l’apprentissage par l’erreur et la transmission par immersion, comme au temps béni du compagnonnage.

Les plus grands de la fratrie regardaient d’un œil noir, jaune parfois, cette petite bleue qui bénéficiait d’une indulgence dont ils auraient bien aimé goûter la clémence. Depuis peu, les parents lâchaient tellement de lest que l’éducation de la fillette laissait réellement à désirer… et bien plus qu’ils ne pouvaient imaginer…

Luciole passait un temps infini, cachée dans le placard de sa chambre. Chez les sorciers, c’est bien connu, le seul lieu qui est invisible et inaccessible aux autres confrères, est le placard magique, celui où se réfugient les parias ou les rêveurs. D’ailleurs, chaque maison a un placard magique, mais, souvent, les habitants du lieu en ignorent l’existence, et, souvent, ce placard abrite quelque sorcier exilé pour incompétence.

Luciole, elle, lisait. Elle s’approvisionnait dans toutes les librairies du monde et de l’histoire. C’est ainsi qu’elle connaissait la Guerre des Gaules par cœur, qu’elle avait retrouvé la trace des ouvrages détruits lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Elle avait lu Rimbaud et les Sœurs Brontë. Elle avait dévoré Shakespeare. Elle s’était noyée dans la littérature orientale et la poésie arabe. Bien entendu, elle cachait cette manie, cette addiction à la jolie lecture. Elle racontait qu’elle consultait les grimoires maléfiques qu’elle dégotait. Et ses parents, n’y voyant qu’un feu de l’enfer, imaginaient qu’elle aurait un jour une belle carrière d’universitaire ou de chercheur, finissant sans doute en gardienne du temple de la culture sorcière.

Luciole, elle, se destinait à devenir une gentille sorcière, et ça, la famille n’en savait rien, sinon, il y a bien un ou deux membres qui auraient fait une crise d’apoplexie. Mais c’est bien difficile de devenir une gentille sorcière dans une famille où le maléfice est élevé au rang d’art, où la méchanceté est un état d’esprit et où l’empoisonnement est le B-A BA des apprentissages. Il lui fallait se cacher en permanence, éviter les questions et mentir sans cesse, raconter des horreurs, alors qu’elle ne rêvait que d’horizons calmes et de jolis sortilèges. Elle s’était spécialisée, en douce, dans la transformation. Elle n’ignorait plus rien de la façon de modifier la structure moléculaire, psychologique et comportementale d’un objet contrefait, d’une créature mauvaise, pour en faire un objet d’art ou une créature délicieuse. Dans l’autre sens, par contre, ce n’était même pas la peine de lui poser la question… elle était totalement inapte à porter préjudice, ignare en matière de malveillance.

Cette année là, les vieux avaient décidé de concocter une surprise à leur benjamine adorée. Ils allaient lui confier l’organisation de la terreur pour la nuit d’Halloween dans la bourgade où ils avaient élus domicile. Il lui avaient donc acheté, en cachette, la panoplie nécessaire à semer la panique : crapauds venimeux, serpents gigantesques, vampires assoiffés de sang ; fantômes et autres esprits frappeurs ; mugissements, hurlements, gémissements, toute une gamme de cris plus glaçants les uns que les autres ; arbres tentaculaires destinés à gober les enfants ; des gadgets les plus sophistiqués possible, tout ce que la technologie offrait de contemporain sur le marché du frisson. Et puis, Luciole venant de fêter ses 15 ans, il était tant qu’elle possédât son chaudron personnel. Les parents avaient donc fait l’emplette d’un modèle récent, léger et portable. Dans une superbe malle décorée, ils avaient constitué la réserve d’ingrédients de filtres maléfiques la plus complète possible : mandragores, langues de salamandres, herbes de la Saint-Jean, bave de crapaud, pattes d’araignées, cendres de pendu, etc…

La veille du jour du grand effroi, très solennellement, ils offrirent à Luciole l’ensemble de ses cadeaux. La petite fit bonne figure, eut l’air agréablement surprise, fronça les sourcils pour indiquer qu’elle réfléchissait déjà à un usage optimisé de cette panoplie de parfaite méchante sorcière.


Vint l’Halloween. Les enfants du village se préparaient déjà à mourir de peur et se terraient sous la couette. Les adultes accrochaient des gousses d’ail aux portes, affûtaient leurs pieux en argent, chargeaient les fusils de balles en or, s’aspergeaient d’eau bénite. Et Luciole ne savait toujours pas par quel bout prendre le problème : comment faire peur et faire le mal quand on a l’âme essentiellement préoccupée d’amour et de bonté ? Elle décida de braver toutes les convenances et d’animer cette nuit d’halloween à sa manière. Elle se mit au chaudron, alluma un grand feu et ferma les yeux en penchant légèrement la tête, dans un geste d’une extrême tendresse. Elle était jolie, cette gamine, et son reflet bleu lui donnait, presque, l’allure d’un ange.

La nuit se décida, enfin, à tomber. Les dents se mirent à claquer, les fesses à se serrer, les cheveux à se dresser, la chair à faire la poule. Chacun attendait, le souffle court les joyeusetés de l’année.

Dans le crépuscule alourdit de nuages menaçants, une jolie lune, rousse la lune, se leva, chassant les miasmes orageux qui s’étaient accumulés, ayant l’habitude, ce soir là, d’être de la fête. La lune auréolait d’une chaude douceur les toits fumants du village angoissé.

Et ce fut l’explosion… On vit…

 

… les crapauds venimeux se transformer en princes charmants et courtiser les adolescentes, troublées, et frétillant du coup, bien aises d’avoir trouvé des amoureux.

 

… les serpents gigantesques s’enrouler en guirlande autour des réverbères et clignoter gentiment au rythme d’une musique venue de nulle part.

 

… les vampires se muer en dodues chauves-souris, s’accrocher aux portes cochères et se balancer dans le souffle tiède d’une brise odorante.

 

… les fantômes et autres esprits frappeurs danser deux à deux une gigue joyeuse dans les parcs et les jardins.

 

… les hurlements, gémissements et autres cris n’être plus que des gloussements joyeux, des rires cristallins, des comptines fredonnées par des enfants taquins.

 

… les arbres tentaculaires se courber vers les passants éberlués, et leur tendre une crème glacée, une pomme d’amour ou une barbe à papa.

 

Peu à peu, les habitants sortirent dans la rue. Ils contemplaient, émerveillés, les fontaines cracher du chocolat chaud, les barrières devenir des bâtons de guimauve, les bacs à sables se remplir de bonbons de toutes les couleurs, les pelouse se couvrir de fleurs exotiques. Une odeur de lait flottait dans l’air et une lumière diaphane éclairait tous les coins sombres. La peur avait vécue, elle était vaincue.

 

 

C’est peu dire que les parents de Luciole furent en colère. Ils piquèrent une rage, qui de mémoire de sorcier, fit trembler jusqu’au trône du Roi. Et puis, ils se souvinrent… Cette gamine, ils l’avaient conçue la seule nuit où ils échangèrent un regard d’amour. Ah ! Ils venaient de la payer cher, cette incartade ! Car c’est bien connu, chez les sorciers, l’insulte est de rigueur pendant la copulation, sous peine de mettre au monde un déviant ou une déviante.


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Ce sont mes 1270 mots de contribution à la proposition du staff over-blog qui se trouve là.
 

Vous fûtes plusieurs... 9 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs

 

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Il était une fois un astre qui tournait en orbite autour d’une planète bleue. C’était une jolie petite lune, argentée, affichant la bouille souriante d’un pierrot dans les nuits chaudes de l’été. De mémoire de planète, jamais il n’y eu satellite plus coquet, et plus fidèle. La lune contemplait sa terre avec toute l’admiration d’une cadette pour son aînée, attentive au moindre de ses soubresauts. Elle organisait les marées des vastes océans qui couvraient sa terre. Elle soignait la pousse des plantes et celle des cheveux. Elle donnait de l’âme aux amoureux, inspirait les amants, se décrochait, à l’occasion, quand il fallait donner un coup de main.
 
Elle avait connu le temps d’être accouchée d’une fulgurance. L’univers bouillonnait dans un feu d’enfer. Elle avait vu les galaxies tourbillonner, et, peu à peu s’éloigner. Elle avait fini par s’installer auprès de son aimée, au fin fond d’une voie laiteuse, lactée. Certains soirs, ceux là même où elle s’absentait, où elle se couchait, le ciel se paraît du nacre de l’huître en juillet. Ces soirs là, l’amour avait la saveur de la laitance légèrement âcre et acidulée du coquillage.
 
Elle avait contemplé, fascinée, le bouillonnement des amibes aux premiers temps de l’oxygène ; observé l’incroyable alchimie du protozoaire qui se déchire, pour libérer la création du vivant. Elle avait, par jeu, amplifié l’horloge des vagues, brassant l’eau comme on baratte le beurre, donnant de l’immense à la houle, juste pour mélanger les espèces, les pousser jusqu’à s’adapter, inventer des modes de survie. Elle avait rigolé de la maladresse d’une bestiole bancale cavalant sur la roche primaire.
 
Elle avait goûté le premier miel de la première abeille et regardé croître la première pimprenelle. Quand, dans les affres de l’enfantement, sa terre convulsait de volcans, vomissait ses entrailles, elle berçait les souffrances charnelles de cette jeunesse en devenir. Elle avait accompagné les luttes des premiers grands prédateurs, les courses effrénées de leurs proies. Elle avait soufflé sur le vol alangui de ces vaisseaux planant qu’étaient les ptérodactyles.
 
Elle avait accompagné les souffrances des derniers dinosaures, rampant sur un sol craquelé de chaleur. Une odeur de souffre brûlait le regard vide de ces géants en agonie. Impitoyable, le soleil séchait le sang froid des reptiles, qui s’enlisaient dans la boue oubliée d’une eau évaporée. Des millénaires durant, leurs squelettes allaient se dissoudre ou se pétrifier, graver le témoignage d’un monde disparu.
 
Et puis, un jour, elle avait regardé une créature bizarre se dandiner entre les herbes hautes d’une savane. La chose était poilue, pourvue de quatre grands bras, et poussait de drôles de cris, des rires coléreux, ponctués d’ahurissantes grimaces. C’était une nouvelle espèce qui se déplaçait en cohortes, qui vociférait, braillait, s’époumonait, piaillait. La lune se demandait souvent ce que deviendrait une telle engeance, cette bête malingre, pas même pourvue de la moindre canine mortelle, pas même équipée de poison fulgurant, tout juste bonne à s’agripper aux arbres en cas de danger. Les Dieux sont parfois inconséquents, qui lâchent dans la nature de ces avortons destinés à nourrir les fauves, sans voir plus loin que le bout de leurs augustes nez.
 
 
Les astres sont versatiles et s’ennuient vite si les semaines ressemblent aux semaines. La lune n’échappa pas à cette règle et, après avoir suivi les migrations de ces singes rachitiques, après s’être longtemps interrogée sur l’utilité d’une telle bestiole, elle reprit le cours de ses sélénites rêveries, l’organisation des saisons et la fabrication des tempêtes.
 
Et le temps passa…
 
La céleste songeuse un matin se réveilla de sa torpeur, tirée de sa contemplation par les frasques de la créature fragile, qui avait bien évolué depuis l’aube de l’histoire. Elle s’ébroua, piquée par un aiguillon qu’elle reçut en pleine mer de la tranquillité. Ça grattait, il y avait de ces petites choses qui lui couraient sur l’échine et qui plantaient un grand bâton avec, avachi dans le vide, un chiffon pendouillant, coloré, étoilé. La lune se pencha vers la terre et constata, sidérée, que le singe de l’origine s’appelait désormais un homme et que la planète bleue tirait vers un gris sale. Tout avait été saccagé. Les hommes guerroyaient sans cesse. La haine et la rapacité dominaient, quand les religions ne jetaient pas des hordes de combattants à s’entretuer là où les orangers auraient dû fleurir, là où la neige aurait dû rester immaculée.
 
Il y avait bien quelques lueurs d’espérance qui éclairaient faiblement cette humanité enragée. Une vénus callipyge racontait la maternité comblée. Le chant mélancolique d’un amant éconduit résonnait dans la nuit. Une flûte traversière égrenait ses notes aigrelettes. Un tableau flamboyait de couleurs qui parlaient aux émotions. Un poème témoignait de la douleur des amours mortes…
Il y avait quelques utopistes qui alertaient les peuples inconscients. Quelques philosophes devisaient, défaits, anéantis, lors de longues soirées inutiles.
Mais c’était bien peu, finalement, bien peu de beauté dans ce chaudron en perdition.
 
 
Tout aurait pu continuer ainsi : les batailles et les convoitises ; les morts et leurs assassins ; les prêtres et leurs esclaves ; les puissants et leurs grouillots. Mais, le 25 juin 2028, à très exactement 8 heures du matin, alors que l’été débutant offrait son bleu et la douceur d’un jour radieux, alors qu’une brise chaude câlinait la cime des rares arbres qui subsistaient encore, la mille deux cent quatre vingt deuxième expédition américaine s’apprêtait à décoller. Mille deux cent quatre vingt un drapeaux fichés un peu n’importe comment…
Et le clampin de service, appuyant sur le bouton poussoir, à la fin du compte à rebours s’exclama, fier de sa technologie, en s’adressant à sa fusée : « Va brouter la soubrette ! ».
 
La lune se sentit offensée, humiliée. Et toutes les vexations, indifférences, maltraitances lui revinrent en pleine face, déversant un trop plein d’amertume, un abyssal désespoir. Ces hommes, ces goinfres, élevaient des hordes de mammifères qui empoisonnaient son peu d’atmosphère de leurs flatulences putrides. Ces maudites créatures couvraient la terre de lumières violentes qui éblouissaient et dévoraient ses croissants ou sa rousseur. La surface des océans se piquait de tombereaux de sacs-poubelles, une déchèterie à ciel ouvert. Il ne subsistait des forêts verdoyantes que quelques arboretums géométriques.
 
La nuit, qui est son univers, son cocon, lui inspira une humeur-saudade, cette nostalgie triste et douce que murmure si bien le fado. A l’aube, sa décision était arrêtée. Elle jeta un coup d’œil à l’Everest où un télescope géant pointait son œil unique vers le cœur de la galaxie. Elle plongea sans regret, la tête la première dans l’Atlantique. On aperçut la gerbe jusqu’à la constellation de Cassiopée. Et ce fût la fin.

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C’était… il y a longtemps. Si longtemps, que la mer de glaces, dans les Alpes, n’est plus qu’un torrent de montagne… Si longtemps que la lune, n’est plus qu’un caillou dans le ciel… Si longtemps que le Kilimandjaro n’est plus qu’une colline verdoyante, un pâturage…
 
C’était un soir, j’ai ouvert ma boîte à messages et j’ai reçu une invitation curieuse, d’un certain Misterio13, une invitation à le rejoindre sur son site Internet. Il était question de destin, de sel et de routine… Il était question d’aventure. J’avais une quinzaine pour me décider à accepter, ou non, cette virtuelle main ; quelques jours pour changer de chemin. J’ai décidé de croire, absolument, à cette offre alléchante. Et j’ai commencé à rêver, à me laisser porter par des histoires romanesques, à me raconter des absolus de bonheur, à m’inventer des jardins éternellement fleuris, à me bercer d’illusions douces. Et puis, est venu le moment où toutes les douleurs accumulées ont envahi mon âme fragile.
J’étais déjà sauvage, je me suis coupée du monde. J’étais farouche, je suis devenue féroce. J’ai griffé qui voulait m’approcher, me tirer de ce songe incroyable que, d’un clic, j’allais basculer, changer d’histoire. Je me suis réfugiée au fond de mon lit, et j’ai, durant tous les jours qu’il me fallait patienter, bâti des mondes, vécu de terribles aventures, exploré d’improbables univers.
J’ai été Chimène, errant sur la plage à la recherche d’un amour mort au combat. L’air du large venait battre mon corps caché sous un voile blanc de deuil. Et les larmes salées qui mouillaient mon visage s’abîmaient dans la vague écumante. Je sentais le sable sous le pied, crissant, hurlant ma douleur de l’autre. Chaque pas était un pas de trop. Chaque souffle était calvaire d’avoir à respirer encore.
J’ai été Quasimodo guettant ma gitane, terrant mon visage de gargouille, et la bosse de mon dos, dans les recoins de Notre-Dame. J’ai porté sa dépouille frêle, au dernier moment, et me suis enfui là où nul ne m’a jamais retrouvé. J’ai préféré les affres de la faim et l’odeur de son cadavre décomposé, à ce monde brutal, ignorant de la beauté et sourd à la différence.
J’ai dérivé de personnage en pays, m’amenuisant à chaque heure un peu plus. Du rêve, ne subsistait plus que le souvenir, mes songes ont fabriqué des cauchemars. Mon teint est devenu terreau, ma peau a craquelé, et ma bouche gourmande, à la fin, ne fût plus qu’une fenêtre close sur des cris ravalés. J’avais cessé de m’alimenter, j’avais cessé de travailler, j’avais cessé de parler. Je ne regardais plus qu’un ailleurs attendu, perdue dans ce monde et perdue pour ce monde.
Rien que ce nom, Misterio, je le déclinais d’acronyme en énigme, de devinette en charade. Je le tournais et retournais nuit et jour, lui conférais quelque pouvoir incantatoire, magique, et je le murmurais comme une prière. Rien que ce chiffre, le 13, je lui cherchais des vertus ou de sombres desseins. Je m’enfonçais doucement dans une folie solitaire. Je m’étriquais dans un délire sulfureux, habité de désirs charnels, autant que par l’envie de n’être plus que pur esprit.
Obsession… sont revenus les trahisons et les mensonges, les humiliations et les dénis, les insultes et les coups. Obsession… j’ai ouvert le regard sur un néant déshumanisé, une humanité puante et pervertie. Obsession… j’ai été rattrapée, envahie par ces démons qui me talonnaient depuis mon enfance. J’ai hurlé, imploré mes anges d’un secours charitable. J’ai supplié les dieux de me délivrer du mal. Mais tous, ils ont été sourds, m’abandonnant à cette terrible vision d’un monde souillé. D’un monde que je n’avais jamais accepté de reconnaître.
Doucement, j’ai compris. J’avais, face à moi, l’horreur absurde d’une planète qui ne croyait, depuis longtemps, plus en rien, qui avait oublié le sens des jolis mots, des mots comme bonté, partage, tolérance. Et la boîte que j’avais ouverte, il y a tant et tant de siècles, il me fallait la refermer.
Au jour dit et à l’heure dite, tremblante et repentante, je me suis connectée. J’ai cliqué sur ce lien qui m’attendait depuis une éternité déjà. Je suis arrivée sur un écran noir où clignotait une toute petite fenêtre rougeoyante. Il fallait que j’écrive mon nom. J’ai respiré très fort, j’ai un moment humé cet air d’une fin d’été, que les pins parfument de résine. J’ai regardé, déjà nostalgique, la nuit s’éclairer d’étoiles. J’ai contemplé quelques secondes la ville pétillante des lumières aux fenêtres. Une pensée émue m’a traversé l’esprit… Désormais, ils seront heureux. Peut-être. Et j’ai saisi mon nom.
Depuis, je me promène dans des limbes ténébreux, ma boîte sous le bras. Mais je ne sais pas ce que ce monde est devenu. Je sais juste que la lune est un petit caillou dans le ciel.
Je m’appelle Pandore.

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Merci à Enriqueta et à sa joyeuse équipe pour cet atelier d'écriture.

Vous fûtes plusieurs... 19 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons

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Istanbul, Lundi 31 mai 1920

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Douce Olympe,

Je prends la plume une dernière fois. Ici, le soleil brûle, il inonde de lumière les ors de la Basilique Sainte-Sophie. J’ai marché toute la nuit, étoilée d’un printemps flamboyant, et ma route m’a conduit jusqu’à la Mosquée Bleue, dont j’aurais aimé partager la majesté avec vous.

C’est en fin d’après-midi, hier, que j’ai appris la nouvelle. Le Divan, vous le savez, qui est notre parlement, vient de conclure une alliance avec l’un de nos vizirs d’une province éloignée. Et, pour sceller ce précieux traité, je devrais, avant la fin de l’été, épouser la fille de ce prince. Me voici désormais engagé, et perdu pour notre rêve.

Jamais je ne quitterai les rives du Bosphore pour naviguer vers votre monde moderne, votre jardin de fleurs et vos bals éclatants. Vous ne m’apprendrez pas la valse et nous n’irons pas, déguisés, grimés pour rester invisibles, déguster quelque friture dans une guinguette.

Jamais vous ne glisserez votre main dans la mienne pour flâner dans cette Constantinople encore habitée de sa prodigieuse histoire. Vous ne toucherez pas cet orient que je voulais vous apprendre. Vous ne vous courberez pas, à mon côté, au pied d’Allah, envahie de joie, par sa grâce.

Ah ! Que ces épousailles m’anéantissent, même si, je le sais, cette tourterelle d’Asie qui sera mienne, est d’une incomparable beauté. Elle aura cette peau de miel épicée de paprika, quand je voulais goûter le sucre de la vôtre. Ses cheveux, épais et sombres ne pourront consoler votre blondeur que j’imagine soyeuse et légère. Son regard, noir comme l’est celui des femmes de chez nous, si noir que l’on distingue à peine la pupille de l’iris, saura alterner la douceur et l’immense violence de nos passions violentes. Mais qu’il m’aurait été reposant de plonger dans la vague bleue du vôtre, une mer calme d’un turquoise limpide. Votre silhouette, altière et gracile, qui rappelle la biche au bois, dans la brume d’un matin, ne sera jamais l’ombre de mon pas, dans les grands couloirs de Topkapi.

Ô Aimée, vous le savez, un peuple est à conduire sur les chemins de l’avenir, mon peuple, indomptable et versatile. Mon devoir, au-delà de mes aspirations, m’ordonne de lui vouer une existence entre obligations et labeur.

Vos lettres me manqueront, si riches de vos impertinentes remarques sur la déliquescence des civilisations, sur la tristesse des destins de l’humanité. J’aimais à découvrir vos potins, la dernière frasque de Mme de … ou encore le scandale d’une liaison adultérine. J’aimais à me plonger dans vos descriptions des outrances de la république. J’aimais à contempler cette aristocratie vieillissante, pervertie, que l’acuité de votre esprit, la drôlerie de vos saillies peignaient à touches précises et, parfois, cyniques.

Que nos univers me semblent soudain étrangers ! Quand le mien se feutre d’intrigues de palais, le vôtre résonne encore du fracas des canons ou des envolées lyriques de vos tribuns. J’aurais volontiers offert mon poids de kurus afin d’assister à quelque discours de Clemenceau.

Mais je suis faible, affaibli du dernier sang des Kayi. Et je ne me résous pas à fuir ma patrie. Et je n’imagine pas, devenu pauvre d’entre les pauvres, être l’attraction de vos soirées mondaines. Dépouillé de ma mission, de mon rang, je ne suis rien.

Vous resterez l’étoile d’un ciel de ma jeunesse. Quand, au soir de ma vie, je serai face à mon juge, mon Dieu, je l’implorerai, humblement, que vous soyez au nombre des houris qui m’accueilleront, je n’en doute point.

Je vous laisse l’ultime mot, non ! je vous supplie, de me faire la joie d’une dernière lettre, aux bons soins de nos émissaires respectifs. De me faire l’aumône, une dernière fois, de votre amour, avant que je ne disparaisse dans les limbes de l’histoire. Prenez soin de vous.

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Kanûnî Sultan Süleyman



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Rambouillet, Mercredi 9 juin 1920

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Mon Sultan,

Je reçois ce jour votre déchirante missive, qui m’anéantit, qui me brise, et l’âme, et le cœur. Je comprends votre devoir, et, même, j’envie votre capacité à embrasser le destin de votre nation. Notre douloureuse inclination ne pouvait se terminer autrement. Ni vous, ni moi, ne sommes de ce terreau dont on fait les héros. Pas plus que vous je ne puis quitter ma forêt, qui, l’automne, retentit du brame du cerf. Que deviendrais-je, dans votre monde, cachée aux yeux de tous, condamnée à n’avoir pour compagne que vos autres épouses, ne sortant du harem que pour rejoindre le hammam ?

Je m’étais, pour vous, gardée pure. Cette fleur, cet hymen, je vous le choyais comme le plus beau des présents. Je nous imaginais, vous si sombre, moi si blanche, contrarier nos peaux dans l’intime d’un lit. Vos mains auraient ouvert mon chemin dans un râle, et ma gorge se serait tendue sous vos assauts. J’aurais plongé mon regard clair dans le vôtre, si profond, et, d’un éclat surpris, cédé là ma dernière innocence. Je sentais déjà l’odeur de votre épiderme cuivré, la sueur qui perlait à votre front et venait se perdre sur mes lèvres. Je devinais le plaisir dont vous n’auriez pas manqué de me combler. J’aurais été lyre, vous auriez été musicien.

J’ai tant dessiné sur l’écran de mes rêves vos intérieurs chatoyants, vos soies rutilantes, vos coussins accueillants... Je me voyais, Sultane Validé, siégeant derrière la porte du Divan, vous contemplant, parfois, à travers la petite fenêtre.

Je regardais les enfants, nos enfants, anges métisses, découvrir Topkapi et ses mystères, s’imprégner d’une lourde tâche, celle de vous succéder, un jour, que je voulais lointain.

Mais tout cela n’était que chimères. Car, comme vous vous devez à vos turcs, je me dois à mon titre, à ces parents que les ans courbent et qui me cherchent un époux fortuné. L’entretien de notre vaste demeure devient un poids désormais, en ces temps où les privilèges abolis ruinent nos dynasties. Je me destine à n’être qu’une monnaie d’échange, à valoriser quelque parvenu qui, contre mon frais minois et mon sang bleu, paiera la réfection du toit. Voyez ma triste route !

Jamais je ne remonterai les Champs-Elysées, blottie contre votre grand corps sculpté, sous une couverture de fourrure, l’hiver, quand les frimas couvrent l’avenue d’une neige si vite salie. Jamais au Luxembourg, nous n’irons contempler les premiers bourgeons et la venue des hirondelles. Jamais je ne vous conterai l’histoire de ma civilisation au fil de nos déambulations dans les allées du Louvre. Jamais je ne pourrai vous éblouir de l’immense bonté de mon Dieu qui a, par amour de nous, pauvres humains, donné son fils unique.

Les marmots que je ferai seront bien plus occupés à croître dans l’opulence que dans la gloire, dans l’objet que dans la méditation, ils seront les rejetons de leur père. Et, quand mon heure sonnera, mon glas sera délivrance, car, à genou, je prierai mon Dieu de nous réunir.

Désormais mes souvenirs seront mon cloître, car je ne veux plus ressentir la douce violence d’un amour. Mon cœur saigne de perdre vos mots, votre quotidien qui devenait, au fil des lettres, le mien. Je suis vôtre à jamais, proche de votre belle pensée, dans ce jardin où les aubépines fleurissent, si loin de vos eucalyptus, si loin de vous.

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Marie-Olympe de Scoraille de Roussille, Duchesse de Fontanges



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Un étudiant, malingre, trop mal nourri, poste sa lettre avec, dans le regard, l’infinie tristesse de ces êtres qui ne vivent que de leurs rêves. Il retourne dans sa tanière, minuscule soupente noircie d’années de poêle à charbon, humide et ravagée de salpêtre. Il a marché longtemps dans Paris pour confier sa missive à quelque bureau distant, le plus possible, de chez lui. Sur le chemin du retour, il croise une replète libraire, dont l’œil fuit le monde des hommes. Et puis, à la lueur tremblotante d’une bougie, il épluche les annonces qui parlent de rencontres. La grande guerre a vidée le pays des son élément mâle et, depuis peu, les mariages s’organisent par voie de presse. Il pourra encore vagabonder dans une autre peau, lui, si chétif et si ladre…



¯°¯



Quelques jours plus tard, une libraire, ronde et charnue, noiraude, mais encore laiteuse des derniers jours de l’enfance, traverse Paris pour déposer, loin de sa librairie, une enveloppe pourpre, délicatement parfumée de lavande. Elle marche tranquillement, d’un pas chaloupé. Elle a croisé un étudiant décharné, accablé de misère, qui pique du nez, fixant douloureusement le bout de ses chaussures. Elle ne l’a pas vu, accaparée par son univers onirique. Elle va d’une allure rapide faire paraître une annonce. Elle sera, pour cette fois, une jeune délurée osant assumer une vie dissolue, une demi-mondaine en quête d’une fin.

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Mosquée bleue – Source Wikipédia

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Merci à Cassandrali pour m'avoir aiguillée sur ce joli sujet, alors que je n'avais plus de mots.


Vous fûtes plusieurs... 11 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons

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Le clocher émerge du brouillard. C’est un soir qui grisaille en Champagne. A peine éclairé de loupiottes au halo orangé, le village frissonne et s’assoupit dans le silence ouaté. Un corbeau, perché sur un fil, attend que la divine providence lui offre son repas. Et les bruits des véhicules sont assourdis par la froidure.

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La Pimbêche. Elle marche d’un pas vif, sec et ses talons claquent sur le pavé gelé. Elle a remonté son col roulé jusque sur ses oreilles. Elle porte un chignon si serré, tendu, qu’il lui tire le coin de l’œil, lui donnant un air asiatique. Et de grosses lunettes cachent son regard. Tout est rigide, figé chez cette femme, affublé d’une armure si épaisse qu’une larme paraîtrait incongrue, étrangère. Un homme l’a-t-il jamais touchée, découverte en nudité, renversée de plaisir ? Pas un homme n’a débusqué sa moiteur. Mais elle s’achemine vers une rencontre, elle a un rendez-vous.

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L’Hidalgo. Que fait un hidalgo, ténébreux, dont la sensuelle allure donnerait des frissons à une vierge, dans ces brumes hivernales ? Il va les rues du village, la démarche nonchalante. Ses yeux noirs notent tous les détails des espaces qu’il traverse. Il emmagasine de l’image, du son, de l’odeur. Il se déplace comme un félin, le corps noueux qui balance, qui danse. Ses cheveux, sombres, bouclés, bougent à peine lorsqu’il sautille pour éviter un obstacle, un objet qui traîne, une bouche d’incendie. Ils sont drus, épais, gominés. Il court, presque, il a un rendez-vous.

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La place grelotte sous la morsure de l’hiver. La salle des fêtes clignote d’une guirlande de lumières colorées. Elle dégueule une musique vieillotte qui ramène d’anciennes mélodies, de ces airs à se coller pour tournoyer sur la piste. A l’entrée, des couples se bécotent sous le porche qui offre un refuge discret. D’autres fument, absorbés dans des conversations animées. C’est un samedi soir au village.

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La Pimbêche. Elle rêve d’être basculée dans un lit de satin bleu, bleu comme une nuit d’été, constellé d’étoiles. Il enfouirait son visage dans ses cheveux dénoués. Elle quitterait, enfin, ses lunettes d’écaille, ces énormes binocles qui lui mangent le regard, qui l’abritent des autres. Sa chair crispée retrouverait le velouté et la tiédeur des corps palpitants. Elle se ferait désir. Elle attend un étreinte torride pour lâcher ses retenues, et l’attente la torture. Il serait l’envahisseur de son premier émoi.

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L’Hidalgo. Il rêve d’elle, discrète, jolie sans ostentation. Il l’attend cérébrale, pleine de mots et d’idées. Bavarde, elle babillerait durant les repas, racontant les potins qu’elle aurait glané ça et là, commentant d’un trait d’humour féroce ou d’une saillie attendrie. Un peu poète, elle laisserait traîner des phrases tendres, griffonnées sur des bouts de papier. Elle inventerait des jeux où l’imagination piquerait le quotidien de tentations sensuelles, des cache-cache se terminant sous la couette. Elle serait fureur parfois, désespoir clamé, bramé dans d’époustouflantes tirades et puis fondrait dans un rire surprenant. Elle serait la muse de son âme trop vide.

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Le baloche bat son plein. Le mauvais vin, la bière trop chaude réchauffent les fêtards, leur donnent de l’audace et le courage de laisser traîner une main, de serrer un ventre. Déjà certains s’assoupissent sur leur chaise, trop alcoolisés pour entendre le raffut de l’orchestre. D’autre se terrent dans un coin, murés dans une timidité qui les cloue aux angles, là où ils ne seront pas vus.

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Le Pimbêche. Elle n’en peut plus d’elle, de ses slips en cotons et de ses chemises de nuit en pilou. Le poids de sa stricte éducation envahit ses sous-vêtements. Le poids de sa culture brise ses élans, pervertit ses émotions. Le poids de son savoir opprime son corps, rationalise ses fantasmes . Elle implose. Elle implore le ciel de mettre sur sa route quelque solide gaillard qui la ferait taire d’une étreinte.

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L’Hidalgo. Il ne se supporte plus. Rattrapé par ce rôle d’impitoyable séducteur, la vue d’un string lui lève le cœur. Les bimbos en goguettes qui étalent leurs appâts sous son nez, comme s’il était un saumon, l’ont lassé. Il bave de faire glisser une culotte trop grande pour découvrir un pubis trop poilu. Il attend un soutien-gorge qui ressemble à deux épuisettes cousues. Ses narines voudraient se repaître de l’odeur du savon de Marseille et de la lavande. Il prie que le ciel lui offre une reposante donzelle, trop coincée pour s’apprêter.

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Ces deux là arrivent sous le porche. Ils tendent une invitation, curieusement formulée, et qui promet la rencontre. C’est le bal des célibataires.

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La Pimbêche. Elle jette un coup d’œil distrait à cet homme, bien trop beau. Elle a évalué l’Hidalgo. Elle pense qu’il attend quelque coquette très blonde aux seins siliconés. Il repartira au bras d’une gamine fraîche et délurée, sûre de ses rondeurs.

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L’Hidalgo. Il aperçoit la Pimbêche, bien trop réservée. Il a jaugé la Pimbêche. Il pense qu’elle dissertera, faisant assaut de références classiques, avec quelque thésard boutonneux. Elle s’en ira finir la soirée dans un salon feutré où, entre cultureux, le monde sera reconstruit plusieurs fois.

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Demain matin, ils se réveilleront seuls, et boiront le café face à leur journal.


Vous fûtes plusieurs... 9 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons

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 source : linternaute.com

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Je regarde la terre combler le trou à grandes pelletés et recouvrir le cercueil. Des roses, jaunes parce que c’est la couleur qu’elle préférait, jonchent le couvercle d’une simplicité monacale. Cette absence totale d’embellissements ne m’étonne pas, elle n’aurait pas aimé se voir couchée dans la soie et le chêne. J’ai attendu que tous ses proches quittent le cimetière pour venir lui dire adieu. Ils ignorent mon existence je crois. Ou ils l’ont oubliée.

Je n’avais plus de ses nouvelles depuis trois ans et j’ai appris sa mort par la rubrique nécrologique, dans le journal. Accidentelle. Elle aura fini par le faire son grand saut au guidon de sa moto. Cette mort me laisse l’amertume d’un gâchis prévisible.

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Et le souvenir de cette année là m’envahit.

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Janvier couvrait la ville d’un peu de neige. Ma vie conjugale ressemblait à un désert, tant ma compagne s’absentait de notre couple, tant je fuyais mon foyer pour me noyer dans mon métier. Le soir, après le boulot, j’avais pris l’habitude de siroter un verre de Viognier avant de rentrer. Personne ne m’attendait de toutes manières. Les filles étaient déjà couchées et Fabienne avait la tête plongée dans ses bouquins. Je travaillais trop, sans doute, afin de ne pas affronter le vide de mes jours.

Le bistrot était situé à mi-chemin entre le bureau où je sévissais et mon domicile. Je dis « sévissais » parce qu’à l’époque, empêtré dans ma morosité, je ne parlais plus. Je bougonnais, je marmonnais, parfois j’aboyais.

Vers 20 heures, je m’accoudais au bout du comptoir et le patron posait devant moi un ballon de ce délicieux vin blanc, dont j’avais fait mon apéro quotidien.

Je ne l’ai pas remarquée les premières fois, toujours assise à la même table, et écrivant dans un grand cahier. Elle avait l’air de déguster le même breuvage que moi. Elle avait l’air de vider sa vie au fil des pages.

A force, quand je rentrais dans le troquet, je jetais un coup d’œil pour vérifier qu’elle était là. Elle prit l’habitude de me saluer en levant son verre.

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Et nous avons fini par trinquer ensemble.

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Je la rejoignais de plus en plus tôt, nous échangions des banalités. Elle était plutôt jolie Perrette. Quelques rides marquaient son regard et lui donnaient une tendre expression. Elle souriait d’un air mélancolique, mais elle ne quittait jamais ce sourire là. Il émanait une grande douceur d’elle, mais cette douceur là n’était qu’apparente. C’était une femme forte, lucide, complexe, qui posait sur moi un œil d’une acuité dérangeante. Je découvris, à mesure que je l’apprenais, des espaces de fragilités touchants, de grandes balafres encore sanguinolentes, des morceaux de mémoire blessée où il était bien aisé de venir remuer.

Nous construisions une intimité amoureuse, une élective complicité.

Il me fut facile de me glisser dans son lit, il me fut impossible de me glisser dans son corps, empêtré d’une culpabilité douloureuse. Je croyais encore que je pouvais sauver ma famille, alors que je marchais déjà sur ses cendres. Je n’arrivais pas à me résoudre ni à l’aimer ni à la perdre. Je la tenais froidement à distance, cassant, brutal, mais je rampais dès qu’elle faisait mine de m’échapper. Je la manipulais pour l’enchaîner et je n’en voulais pas, de ce lien. Je l’attendais des heures durant, juste pour rester de marbre face à ses maladroites déclarations. Dès qu’elle osait parler de nous, je brisais toutes ses illusions, en prenant soin de garder, par d’insignifiantes allusions, les portes entrouvertes. Je ne me suis pas rendu compte, à l’époque, que je tenais à elle, plus que je ne l’imaginais. Quand je songe à ce que je lui ai fait vivre, j’ai honte. Parce qu’aujourd’hui, une que j’aime me traite avec la même légèreté, une cruelle désinvolture qui me noue les entrailles.

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Et notre belle aventure n’a jamais vraiment été consommée.

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Ce jour là, le dernier, est resté imprimé en moi, marqué plus sûrement qu’une estampille brûlée sur le cuir d’un taureau. La veille, attablés à notre coin de café, nous devisions de choses et d’autres. C’était un soir de mai, il faisait doux. Le pollen papillonnait dans l’air et les soirées s’attardaient, dérivant doucement vers l’été. D’un coup elle me demanda si je pouvais me libérer quelques heures, le lendemain. Elle eut ce rire rauque, un peu désabusé, qui la rendait cynique. Devant mon expression probablement méfiante, elle précisa qu’elle n’avait nullement l’intention de m’attirer dans sa couche, elle avait parfaitement compris que je ne voulais plus poser le moindre genou sur le bord de ses draps. Son air mystérieux emporta mes dernières réserves.

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Et elle m’a donné rendez-vous, en tout début d’après-midi, dans un endroit de la ville où je me rendais peu : à l’entrée du cimetière, de ce même cimetière où je me berce de songes aujourd’hui.

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Elle arriva, comme à l’accoutumée, pile à l’heure, enveloppée dans ce grand manteau qui battait ses chevilles. Une lueur curieuse dansait dans son œil noir. Son sourire était plus nostalgique encore que la veille. Doucement, elle me pris la main et je la suivis docilement dans ce lieu de repos, écrasé d’un silence juste troublé par le chant des oiseaux et le chuchotement du vent dans les feuillus.

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Et je l’entends encore parler, à voix basse, à peine audible.

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« Je veux partager un secret avec toi, c’est un peu mon testament. Je te livre cette confidence, j’espère que tu ne riras pas, ton rire est ce qui me blesse le plus. Il est impitoyable, ton rire. Viens, je vais te montrer…

Il y a quelques années, j’ai lu une histoire qui racontait comment un monsieur apprend à lire les pierres tombales. Il espère ainsi découvrir pourquoi son épouse est morte dans une voiture, avec un homme inconnu de lui, et dans une tenue légère, elle qui était si prude et si rigide. Mais quand enfin il maîtrise le langage, il tourne les talons, préférant respecter les ombres de sa femme…

Cette histoire là m’a tellement bouleversée, que j’ai voulu, moi aussi, apprendre à déchiffrer, dans le recueillement, les mots qui s’inscrivent, avec le temps, dans les petits bouleversements de la sépulture.

Si tu savais le nombre de semaines que j’ai passées à observer, ici, une à une, toutes ces tombes. J’ai consigné dans un cahier mes impressions et mes découvertes, ce cahier qui t’intriguait tant quand nous nous retrouvions.

Regarde cette tombe là, c’est celle d’un enfant qui a quitté ce monde quand il avait cinq ans. Je vais te lire le témoignage de son dernier berceau. L’harmonie que dégage l’endroit parle de la joie qu’il a eu, cet enfant, à s’éloigner d’une terre où la chair s’incarne si souvent dans les larmes. Il est en paix. Il ne voulait pas faire de peine à ses parents, mais vivre était au-dessus de ses forces… Alors il a choisi.»

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Des heures durant elle m’a enseigné : le cailloux qui roule à côté du prénom et le léger jaunissement de l’épitaphe ; la façon dont l’herbe pousse, dans quel sens ; comment les fleurs se courbent, comment elles fanent et perdent leurs pétales, les traces laissées par les insectes ou les oiseaux ; le foisonnement des arbustes qui se sont invités… Il se dégageait de ses propos une poésie que jamais plus je n’ai retrouvée.

Lorsqu’elle en eut terminé, la nuit tombait. Ma gorge se serrait. Je devinais que nous touchions à la fin de cette histoire. Elle me mit gentiment le cahier dans les mains.

« Tu sais, nos chemins se séparent ici, ce soir. Mais si un jour je pars la première, tu pourras venir, de temps à autre, te réchauffer à cet amour dont tu ne veux pas, il sera inscrit dans ma mort puisqu’il n’a pas pu s’inscrire dans ma vie ».

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Et elle est partie sans se retourner, en riant.

...

Sa tombe est fraîche, juste comblée. La pierre n’a pas encore été posée. Mais déjà je vois la terre creuser des sillons, qui sont les premiers mots qu’elle m’adresse. Déjà quelques lys tentent de s’échapper des gerbes et la brise courbe une rose jaune. Je ne sais plus ce que j’ai fait du cahier.

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source : fotosearch

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Vous fûtes plusieurs... 16 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons

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