Le commissaire
Le commissaire est né à Berkane, ville de taille moyenne et, finalement, assez banale. Dans l’Oriental, province de l’extrême est marocain, à la frontière avec l’Algérie. Et personne ne connaît Berkane, à part les marocains. La ville a pris un essor certain sous la domination française. Auparavant, elle était sur la route des Caïd, entre la mer et les Beni Snassen, massif montagneux qu’on aperçoit, au loin, quand on regarde vers le sud. Une petite bourgade calme tout juste ombragée par les orangers. De bourgade en garnisons qui hébergeaient les colonisateurs, la ville a enflé jusqu’à absorber ses faubourgs, jusqu’à s’étendre au pied de la route qui monte à Tafoghalt. Des constructions curieuses, assez typiques de l’architecture du 20ème siècle, comme des hérons aux longues échasses, avec des arches pour les boutiques, semblent être jetées çà et là. La ville est d’un rose soutenu.
Elle embellit, se pare d'avenues où les palmiers dodelinent quand le vent vient de la mer. Ça bruisse des sons qui s'entremêlent, comme une musique, où les notes de la vie s'amuseraient à jouer les symphonies. Aux klaxons des voitures, s'ajoutent les pas des mules qui battent le pavé, les cris des humains qui s'interpellent, qui échangent, qui houspillent, qui s'exclament, qui rouspètent...
L’enfance du commissaire a été joyeuse. Il en garde le goût de la clémentine qu’il chapardait, quand elle tombait des camions gavés, au moment des récoltes. Il en chérit le souvenir des parties de cache-cache dans les rues poussiéreuses, et les bruits des souks, les moments festifs des soirs du mois de ramadan. Malgré l’insignifiance de la ville, elle est la racine qui l’a nourri, construit. Et il aime revenir, de temps à autre, quand son travail l’épuise et qu’il faut se ressourcer. Même s’il ne connait presque plus personne, et que ses parents sont désormais réduits à l’état de poussière.
C’est au moment de l’adolescence qu’il commence à éprouver un malaise. Il se sent libre dans un monde où la tradition empêche l’imagination. Il a pris l’habitude de courir les espaces.
Les bords de mer, du côté d’un petit port, Cap de l’Eau, lui donnent à rêver durant des heures. Il contemple le ressac, et l’écume des vagues qui s’écrasent sur les rochers. Il parle avec les pêcheurs, acquérant, au fil du temps la connaissance des eaux, des poissons, et, surtout, la patience. Il parcourt durant des heures les collines, du côté de Rizlane, dans la montagne.
Il est fasciné par la vieille forteresse du Caïd Mansouri, dont les ruines émergent, à peine, d’une terre rouge. Il faut prendre le chemin, à droite du moulin à huile, et marcher parmi les cultures et les oliviers. Au bout d’un moment, un pan de mur effrité, étouffé par les ronces, se dresse sur le chemin. Il contourne les quelques oripeaux encore dressés du bâtiment, qui a dû être beau et majestueux, pour aller s’asseoir à l’ombre d’un arbre, l’arbre qu’il a adopté. C’est un eucalyptus dont la graine a sans doute migré au caprice du vent. Il file vers le ciel et son feuillage bleuté brise les ardeurs du soleil, en été, abrite des pluies d’automne, parfois. C’est à cette époque qu’il a commencé à fumer. Des Marquises, ces cigarettes locales dont la fumée âcre brûle la gorge. Dès qu’il a un peu plus d’argent, il s’achète des blondes américaines, dont la menteuse douceur le rassure. Il sait bien que fumer n’est pas bon pour son corps. Il a creusé un cendrier dans la terre rouge, et chaque mégot rejoint les précédents. Avec les années, des centaines de filtres jaunis s’entassent peu à peu dans leur cachette. Chaque fois qu’il vient dans le coin, il observe ce témoignage de ses rêvasseries. Un jour, il découvre un mégot qui porte une trace de rouge à lèvres, au milieu de ses propres abandons. Il se met à imaginer la créature qui a contribué à cette étrange collection.
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Vos murmures