-« Chef ! Regarde ! Là, au fond. On dirait des bouts de fringues »
-« Vous allez me dégager l’endroit soigneusement. Je veux des photos à mesure que vous avancez. C’est compris ? Vous numérotez tout ce que vous sortez, et vous emballez dans les sacs. Mettez des gants. »
-« Na’am, Sidi »
Le trou creusé dans le sable est peu profond. On aperçoit un bout de tissu gris, un lambeau décoloré. Abdou siffle, le son strident bouscule les quelques hommes qui se sont posés pour souffler…
L’équipe s’active fébrilement. Le squelette blanchi est presque dégagé. D’un coup d’œil, le commissaire embrasse les détails, tout ce qui peut confirmer qu’il a retrouvé le chanteur : la montre, les restes de vêtements, la paire de lunettes de soleil. Quelques os, un crâne, la trace d’une blessure au niveau du sternum et des hardes trouées. Il faut faire les photos, repérer les pièces, empaqueter et expédier le tout au labo, à Rabat. L’opération prend le reste de la journée.
Des files de chameaux, qui emportent des touristes sur leurs dos, tentent de s’approcher. Et tout ce que compte le village de désœuvrés vient grappiller une information. Un policer, armé, écarte les curieux, sans un regard, sans un sourire. Dans le petit village d’Hassi Labiad, la nouvelle qu’une équipe de la criminelle cherche quelque chose, a mis de l’effervescence dans les conversations. C’est à qui colporte le dernier potin.
Le commissaire s’en retourne, soulagé, jusqu’à la maison d’Ali. Il s’offre une bonne douche afin de décoller la poussière mélangée à sa sueur. Il reste de longues minutes sous le jet tiède. Les douleurs de crispation qui lui cisaillent les muscles des épaules s’estompent peu à peu. Quelques minutes d’une eau très froide ravivent son énergie. Il s’ébroue, comme un jeune chien, et s’enroule dans l’immense serviette de hammam qu’Ali met à disposition de ses hôtes.
Se sentant propre et délassé, il prend le temps de s’allonger un moment, tout en notant dans son carnet ses observations du jour. Il ferme les yeux pour apaiser le tumulte que cette affaire provoque en lui.
Quand il se réveille, le muezzin appelle à la prière. Abdou a faim. Il se rend dans le patio, au bord de la piscine. Sa table est dressée. Ali le rejoint pour sacrifier au rituel du thé. Ils discutent un moment. Abdou avertit son ami qu’il lui faudra regagner Rabat dès le lendemain. Il partira en fin de matinée, afin de profiter, encore quelques heures, du désert.
-« Alors, ton enquête est finie ? Tu nous quittes ? Tu as trouvé ? Reste au moins jusqu’à la rupture du jeûne. Les gnaouas viennent chanter pour les touristes »
-« J’ai trouvé… j’ai trouvé quelques os et des objets. J’ai encore du boulot. Et non, il faut que je rentre. Mais je te remercie Khoja. La prochaine fois in cha Allah »
Il savoure son tagine au poulet, lentement, en trempant son pain dans le jus incomparable, aux saveurs de coriandre et de cumin. Ce qu’Abdou aime par-dessus tout, dans la cuisine d’Ali, c’est le mélange subtil des épices et des agrumes. Et les odeurs, qui chatouillent ses narines.
Ce soir-là, il passe de longues heures sur la terrasse. Il contemple la rondeur noire de la grande dune, qui se découpe, dans la nuit étoilée, comme la mamelle pleine d’une femme allongée. Il respire l’air chaud. Il fume tranquillement. Il réfléchit. Il se refait l’histoire de cette enquête. Une quête, plus qu’une enquête. Il se remémore l’appel des sœurs du chanteur, qui s’inquiétaient de sa disparition. Il entend encore l’indifférence de son supérieur qui, lui, pensait à une fugue passagère. Il se souvient des premières anomalies qu’il a relevées au fil des jours. Jusqu’à ce qu’il trouve.
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