Il était une fois une jolie jeune femme, brune, fine, piquante...
Elle vagabonde sa vie tranquillement, les cheveux dénoués sur ses épaules dénudées. C'est l'été. Comme chaque
année en cette saison, la jeune femme prépare l'anniversaire de son papa. Elle l'aime infiniment, son papa. Et elle cherche à réaliser un de ses rêves, de ces rêves que l'on traîne depuis
l'enfance. Petit garçon, il avait éprouvé un violent désir pour... une Ford Modèle T verte, verte surtout.
A force de fouiner, elle a déniché l'auto tant convoitée dans le fin fond d'une campagne perdue. Ce matin là,
elle roule tranquillement à la rencontre de la belle antiquité. De méandres en vallons, elle a fini par repérer ce petit village, minuscule, blotti dans un trou rocheux au bord d'un lac. Elle
sort alors de son sac un papier griffonné, les indications données par le propriétaire de la Ford pour le localiser, dans le dédale des rues étroites. Elle gare son auto sur la place de l'église,
et continue à pied. Mais auparavant, et comme à son habitude, elle jette un coup d'œil dans la glace de courtoisie, se passe la main dans les cheveux et se parfume, légèrement, de ce parfum
boisé, frais, qui accompagne si bien chacun de ses mouvements. Elle grignote une ou deux fraises tagada, histoire de masquer l'odeur de la cigarette dans son haleine. Elle est venue conclure une
affaire, elle se sait jolie et veut mettre tous les atouts de son côté. Les messieurs sont souvent sensibles à l'odeur de la fraise tagada...
Les ruelles sont pavées. Entre les pierres, parfois, une herbe pousse, timide. La rive est caniveau, les murs
si rapprochés qu'il doit être possible de se serrer la main, d'une façade à l'autre. Il flotte un air de Moyen-Âge sur la flèche de l'église. Salomé, c'est ainsi qu'elle se prénomme, glisse,
émerveillée, vaporeuse, dans cet étrange décor. Alentour, les collines et les tourments rocheux accidentent le cirque et les rives du lac, enferment le petit village. Son reflet frissonne à la
surface de l'eau. Elle va, Salomé, le pas léger, jusqu'à une barrière de bois dont la peinture s'écaille, gardée, de part et d'autre, par une envolée de roses trémières. La sonnette est une
cloche, une grosse cloche taurine, désuète, décorée du dessin d'un alpage quelconque. Elle secoue vigoureusement la cloche et un tintinnabulant vacarme réveille le silence feutré.
Un homme, jeune encore, s'avance pour ouvrir la porte. Sa démarche a quelque chose d'une nonchalance forcée.
Cet homme là doit plutôt marcher à grandes enjambées lorsqu'il ne se surveille pas. Il affiche un sourire franc et tend une main ouverte, ferme, chaude. Salomé détaille son hôte, avec un brin
d'amusement teinté d'arrogance. Elle ferme légèrement les paupières afin de pouvoir, en toute quiétude, arrêter son regard à chacun des détails de l'homme. L'homme, Pierre, s'attarde aux courbes
de la jeune femme, heureux de se retrouver face à une créature délicieuse plutôt qu'un vieux barbon susceptible de pinailler sur un détail invisible de la Ford, juste histoire de gratter quelques
euros.
Il est séduisant, Pierre. Une quarantaine d'années marquent son visage de l'expression d'un léger sérieux,
mêlé de tendresse et des dernières traces de l'enfance. Grand, plutôt svelte, mais avec déjà les épaules qui s'arrondissent et quelques cheveux argentés, il traîne un sourire un tantinet moqueur
que vient contredire une étincelle câline, qui anime ses pupilles... Regard frangé de cils d'un noir d'ébène qui soupèse la fille, jusque dans ses intimes replis avec un plaisir non dissimulé et,
presque, une bouche gourmande. Regard bleu, bleu des mers du sud.
-« Salomé », dit-elle d'un ton sec, prise d'une légère rougeur, et furieuse de se sentir à ce point nue,
désarmée et fouillée par le tranquille désir de Pierre. Il se présente et l'invite à rentrer, en lui prenant le coude d'un geste naturel. La voilà tremblante et docile, incapable de résister à la
ferme possession de cette main d'homme sur son bras nu. La cuisine sent le thym et la méditerranée, elle éclabousse de couleurs, olive, tournesol et lavande. Des paniers s'accrochent ça et là et
des terres cuites racontent l'ocre rouge des terres d'ici. Jusque là, Salomé n'avait pas remarqué l'accent chantant de Pierre, mais elle l'entend soudain qui donne l'aubade aux mots. Un délicieux
frisson lui parcourt la colonne vertébrale. Pierre, lui, se trouble de l'odeur de fraises et de sous-bois qui enveloppe la jeune femme. Ils sont là, tous les deux, pétris d'émotions, pétrifiés
d'émois.
Il sort une bouteille et deux verres, tous petits, tous roses, les verres, des verres où les grand-mères
servaient le guignolet, autrefois, et verse dans chacun d'eux une lichette d'un alcool ambré. « Goûtez, dit-il, c'est de la liqueur de noisette, fabriquée ici ». Elle trempe le bout de ses lèvres
dans la boisson, surprise, en savoure une gorgée, surprise par l'agréable texture du liquide, ni sirupeux ni âpre, juste sucré et fortement parfumé. Lui reviennent les odeurs de l'automne et les
moments passés à écraser les noisettes ramassées entre deux cailloux. Il sourit, avale sa rasade puis, d'un ton presque brutal l'entraîne à nouveau : « Venez, nous allons la voir, cette foutue
bagnole ».
Elle est splendide, d'un vert presque kaki et les jantes sont peintes aux couleurs du printemps. Pas une
rayure, pas un chrome qui ne brille, pas un accroc dans la capote. Même le marche-pied a l'air de sortir de l'usine. Elle est pourtant vieille, la Ford Modèle T. « Vous voulez l'essayez ? Nous
pouvons faire le tour du lac... ». Il lui tend la main pour l'aider à grimper dans l'auto, pimpante, ravie de reprendre la route et d'aller cahoter sur des routes sinueuses et ombragées. Il
démarre l'antique voiture qui, sans tousser, se secoue un peu, puis ronronne de tous ses cylindres. Elle tourne à merveille laissant vrombir son moteur doucement. Ils empruntent la route du cap
de l'eau, coincée entre des plages, des pontons où s'amarrent des barques, et des reliefs boisés. De grands arbres caressent le ciel et dodelinent langoureusement d'une brise agacés. Ils roulent,
sans se parler, mais leurs souffles se suspendent parfois lorsque la main de Pierre effleure le genou de Salomé. C'est un silence qui chauffe de la promesse des sueurs partagées. Et les arbres se
font denses, ils balancent, ils dansent et dépensent de l'ombre à couvrir les clairières. Le lac s'enfonce dans la roche et de sombres grottes déjà, trouent la forêt. L'air s'est fait frais,
résiné dans la chaleur de l'été.
Il quitte la route et s'engage sur un chemin de cailloux, sous les frondaisons d'eucalyptus odorants. Il
stoppe l'automobile qui hoquète avant de se taire, puis se retourne vers elle, le visage éclairé d'un soudain sourire de prédateur. Elle se sent petite, démunie, fragile et bien perdue tout d'un
coup. Elle était venue conquérante, la voici déjà conquise et vaincue. « Viens, jolie fraise, je vais te montrer, t'emmener sur mes chemins secrets... ». Il l'attrape, ainsi que la couverture qui
traîne sur la banquette de l'arrière. Elle voudrait s'enfuir, courir, mais elle est figée, tétanisée et ses jambes la portent à peine lorsqu'il la tire de son siège, d'une poigne solide, pour
l'entraîner à sa suite. Il est presque brutal, maintenant, et elle découvre avec un certain effroi une lueur dure et avide, dans le regard bleu, bleu devenu d'acier, de l'homme. Elle entend le
rire moqueur.
Toujours la maintenant d'une main, il balance la couverture au sol et, avec un douceur surprenante, la
bascule contre lui, sur le sol. Il la sent tressaillir, elle ferme les yeux. « Tu as peur, n'est-ce pas petite fraise ? Tu sais, cette Ford, c'est la plus fidèle complice de mes amours.». Elle
sait qu'il ne faut pas, qu'elle n'a pas choisi, alors elle durcit son corps à devenir marmoréenne. Mais lui la regarde, amusé, se débattre d'un désir qu'elle entend gronder, bien malgré elle, et
qu'il lit dans ses iris noires et agrandies. Le cœur de Pierre bat, puissant, comme le tic-tac régulier d'une horloge. Et ce battement envahit tout l'espace affolé de la jeune femme. Alors,
doucement, il entreprend d'explorer l'entrecuisse fermé, de l'ouvrir, d'une main audacieuse, impérieuse. « Il ne faut pas », murmure-t-elle. « Il ne faut pas... ». Ce sont les seuls mots qu'elle
dira à Pierre, les seuls. La fin de sa phrase se perd dans son premier râle, alors que les doigts de l'homme forcent déjà l'entrée humide de son sexe. Il joue, la pénétrant parfois, la caressant,
et reprenant sa lente exploration, sans lui laisser de répit, jusqu'à sentir palpiter ce vagin chaud, mouillé, maintenant impatient de le sentir lui, envahir ce chemin de son ventre. Lorsqu'il
s'enfonce, enfin, elle est déjà tendue vers lui et accompagne la valse chaloupée de leurs corps qui se parlent. Elle a écarquillé les yeux, au moment où il s'est planté dans son sexe consentant.
Parce que ce moment là, celui de la première étreinte, est toujours un étonnement, pour elle, une parcelle infime d'un paradis lointain, elle se sent, enfin, complète.
Elle va jouir. Non ! il ne faut pas. Elle tente dans un ultime coup de rein, de se dégager de l'emprise de
Pierre, elle se tend, de toutes ses forces. Non ! Si ! Oui ! Une immense vague d'un intense plaisir la submerge, l'emmène, et son visage se pare de l'incomparable quiétude d'une
madone.
C'est la dernière chose qu'aura vue Pierre. Il disparaît, instantanément, transformé en... superbe pendule
dont le tic-tac régulier taquine le chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les arbres et le clapotis de l'eau sur la berge.
« Foutue malédiction ! ». Elle rajuste sa tenue, se passe machinalement une main dans la chevelure. Elle
ramasse la pendule, saute dans la Ford Modèle T, et, tranquillement, reprend la route qui la ramène chez elle. « Pourquoi faut-il que les hommes qui débusquent mon plaisir finissent tous sur la
cheminée du salon ? » s'interroge-t-elle, un peu triste tout de même.
Vos murmures...