Il n’y a pas si longtemps, quelques semaines ou mois, je ne me souviens plus vraiment… J’étais dans mon bain, moussant le bain, relaxant. Je dérivais tranquillement
de rêve en projet, me laissant envahir par la douce chaleur de l’eau, quand j’entends tout d’un coup une voix qui m’interpelle.
-« Et toi là-haut, tu m’ouis ? »-
J’ai levé la tête, interloquée, surprise, me demandant Grand-Dieu d’où venait ce drôle d’appel. Et surtout l’utilisation de ce mot « ouïr ».
Franchement !
-« c’est moi, ton corps ! Oh ! tu me réponds ? »-
-« Ben ! euh ! oui, tu m’étonnes toi, c’est bien la première fois que tu me
parles »-
-« C’est la première fois ? c’est la première fois ? ça fait des années que j’essaie de
rentrer en contact avec toi, tu faisais la sourde oreille… J’ai eu beau cogner, trépigner, pleurnicher, hurler, brailler, vociférer, gueuler, mugir… Aucune réponse. De toutes façons, t’es qu’une
cervelle toi ! Gnarf ! »-
-« Tu te calmes, le tas de viande, si tu veux qu’on entame un dialogue, tu me parles un peu mieux.
La cervelle, tu es bien content de la trouver pour faire marcher l’usine chimique qui te fait vivre Bon, tu veux quoi ?»-
-« Tout simplement te parler de moi, enfin de toi. Il faut que je te dise un certain nombre de
choses, que je t’ouvre les yeux. »-
-« Oui, mais encore »-
-« Je vais commencer par t’engueuler, tu as vu comment tu m’as maltraité, ignoré pendant plusieurs
décennies. Tu n’as pas honte ? »-
-« Ben non ! »-
-« Ben si ! »-
-« Je te lave tous les jours, je brosse tes dents, je vais chez le gentil docteur, je vais chez le
vilain gynéco, je te nourris, je t’épile, tu veux quoi en plus ? »-
-« Je veux que tu m’aimes »-
-« ça y est, les grands mots !!! Je t’aime va, ne t’inquiète
pas. »-
-« Ah non ! tu ne m’aimes pas, tu m’entretiens et ça n’a rien à voir. Tu as vu tout ce que tu
m’a fait subir depuis trente ans ? Faut être fou pour supporter ça ou alors terriblement courageux ! »-
-« Ah oui ? Et bien raconte… »-
-« ça a commencé quand tu t’es mise en tête de faire du sport. Le sport, c’est bien, mais lanceuse
de poids, franchement, tu ne pouvais trouver un peu plus féminin. Total, à force de soulever de la fonte, tu as pris 20 kg de muscles et les gens m’appelait « monsieur » dans la rue. Tu
crois que j’étais heureux ? »-
-« D’accord, mais je me suis vite reprise, j’ai arrêté de lancer et puis je t’ai mis au
régime. »-
-« Tu parles d’un régime, tu m’as affamé, oui ! les muscles ils sont partis, certes, mais mon
équilibre avec. Mais c’est pas tout. Tu te souviens comment tu m’habillais : des pantalons comme des sacs et des pulls comme des robes, j’avais l’air de quoi moi, j’avais pas d’air du
tout ! »-
-« T’exagères, le sport ça t’a fait du bien, tu ne regrettes pas aujourd’hui, tu as encore des
muscles il me semble »-
-« Admettons, mais après, après, ça a été de pire en pire… Tu m’a laissé grossir et puis tu m’as
laissé maigrir, jamais je n’avais de repos. Entre les périodes où tu bâfrais et les périodes ou tu pinaillais, pendant toutes ces années, au bas mot, j’ai du varier d’une tonne en masse cumulée,
au moins, et j’exagère à peine ! T’as de la chance que je ne sois pas couvert de vergetures où que ma peau ne plisse pas dans tous les coins ! »-
-« J’admets que j’ai mis beaucoup de temps à te stabiliser, à apprendre à manger, à te nourrir
correctement. Je ne voudrais pas me trouver d’excuses, mais reconnais que nous avons été élevés à la viande en sauce et à la patate sous toute ses formes. Pas facile d’apprendre la diététique
dans ces conditions. »-
-« C’est du passé, tout ça, mais ce n’est quand même pas ce que je te reproche le plus. Non, ce
qui m’a le plus blessé, c’est comment tu m’as vautré dans les bras de certains et comment tu parlais de moi. Ça, je vais avoir du mal à te le pardonner »-
-« Ah ! Je ne savais pas que je te torturais à ce point. Je croyais que tu aimais les
câlins »-
-« Les câlins, c’est vrai que j’aime, que j’adooooooooooore même. Mais ce que tu m’as fait vivre
autrefois, ce n’étaient pas des câlins, c’était du désespoir, de la peur, de la douleur, de l’angoisse, du dégoût parfois, mais ça n’avait rien à voir avec ce que tu me fais vivre aujourd’hui.
Pour moi un câlin, c’est un partage de moi les yeux ouverts, le regard perdu dans l’autre. Je m’aime béant de désir. Je veux transpirer de l’amour. Je me veux offert simplement. Je me veux courbé
de plaisir, tremblant, vibrant. Je me veux accueillant, accueilli. Je me veux confiant autant qu’affamé du corps de l’autre. Tu comprends, enfin je sais que tu commences à
comprendre »-
-« Oui, je sais que tu as raison. Mais, comment te dire… Tu sais bien, toi, mon corps, que ton
histoire est douloureuse, qu’elle est entachée de violences, qu’elle a été pervertie de l’œil sévère du père. Tu sais bien que ta féminité n’a jamais été ni vue ni encouragée. J’ai fait ce que
j’ai pu. Mais j’ai accepté d’apprendre, d’écouter, d’entendre qu’il existait un chemin vers la plénitude. J’ai choisi d’affronter mes démons, j’ai choisi d’aimer l’amour, alors… je crois que tu
peux me pardonner les heures trop perdues à voguer d’errances en erreurs.
-« Sur ce coup là, tu as raison, mais t’aurais pu te dépêcher quand
même ! »-
-« Tu me parlais également de mes mots, que veux tu dire. Tu sais mon goût des mots, alors je ne
comprends plus»-
-« Les mots… C’est sans doute ce qui fut le pire pour moi. Te souviens tu de la façon dont du
parlais de moi. T’en souviens tu seulement ? »-
-« Ben… Euh… nan… je ne trouve pas, j’essaie, mais je ne trouve pas… »-
-« Alors je vais te rafraîchir la mémoire, même que, s’il le faut, je laisserai la parole à mes
morceaux… »-
-« Comme tu le sens mon grand »-
-« Je vais commencer soft, mais, tu vas voir, mes morceaux et moi, nous n’allons pas te rater… Ma
grande ! Je vais passer la parole à tes pieds. Oh ! les pieds, exprimez vous, elle nous écoute, la tour de contrôle »-
-« Coucou, je suis tes pieds. Bon
alors, je suis des pieds de qualité, je te porte, je suis plutôt joli, tout petit, mignon, je ne te fais pas souffrir, je n’ai ni oignon ni œil de perdrix. Alors, s’il te plait, arrête de
m’appeler « panard » tudieu ! Désormais, tu m’appelleras « pieds, petons », ou tout autre joli mot à ta convenance, mais panard, non, vraiment, ça rime avec mitard, et
j’aime pas »-
-« Bon, d’accord, puisque je suis toute oreille, vous pouvez continuer les morceaux. Au point où
j’en suis, je suis prête à tout entendre »-
-« C’est mon tour, je suis tes fesses.
Tu sais, tes fesses sur lesquelles tu t’assoies tous les jours… Moi, le mot qui ne me plait pas c’est « derrière », je ne veux plus que tu m’affubles de ce terme qui ne représente rien.
Je mérite un peu plus que ça, je te signale. Et puisque chacun en est à faire son panégyrique, je vais te faire l’article. C’est vrai que j’ai un peu vieilli, que j’ai toujours eu tendance à
faire la goutte d’huile. Mais la petite ride charmante sous ma partie gauche, hein, cette petite ride charmante, elle ne te fait pas craquer ? Et puis les fossettes à mon début, juste au
creux des reins, ces fossettes qui aiment les chatouillis, elles sont pas mignonnes ? De plus, j’ai bien d’autres qualités. Je suis sensible aux caresses, je n’ai pas trop de cellulite,
alors, respect ! S’il vous plait madame !!! Nan mèèèèèè !!! Surtout, tu continues à m’habiller de neuf, parce que tes vieux slips en coton à peine bons à faire les poussières,
je n’en veux plus. Tu as commencé à m’offrir des dessous chatoyants, en dentelle, alors tu continues ! Tu me la joues sexy et érotique désormais. Tu n’as plus le choix, sinon je me révolte
et je dégouline grave. Compris ?»-
-« Oulala, savais pas que j’avais des fesses susceptibles, je crois que je n’en ai pas fini avec
les reproches. Qui se sent de prendre la parole maintenant ? »-
-« A moi ! A moi ! »-
-« T’es qui ? toi ? »-
-« Le ventre. Je suis le
vennnnnnnnnntre !!! Tu m’entends pas gargouiller ? T’es sourde ou quoi ? »-
-« Si, maintenant que tu le dis… »-
-« Les mots qui m’énervent moi, ce sont les mots « tripes » et « bide ». C’est
carrément dévalorisant. Je ne suis ni fabriqué par un charcutier, ni un ratage. Alors tu trouves aut’chose. Tain’, je te propose « tit bidon » C’est mignon « tit bidon ». Et
puis surtout, tu me gardes bien plat. Eventuellement tu te remets aux abdos afin de me refaire une ceinture. Tu n’as pas oublié comment on fait, après toutes tes années de
sport ? »-
-« Z’êtes gentils, les enfants, mais votre manifestation, elle commence à
m’agacer… »-
-« T'as pas tout entendu encore, Péné, parce que ça se bouscule au crachoir ! Il y a les
seins qui demandent la parole… et après, je te réserve un invité de marque»-
-« Les seins ? je t’écoute les seins »-
-« Tu m’appelles les seins. C’est me
faire trop d’honneur. Parce que j’aimerai que tu te souviennes des noms gracieux dont tu m’affublais, du genre « nibards, nichons », et j’en passe. Mais tu sais ce qui m’a le plus
vexé ? »-
-« Ben non »-
-« Tu te souviens pas ? Et ben, t’as la mémoire courte ! Ouai ! Je sais que tu
disais ça en rigolant. Mais ce que ça me blessait ! Alors là, t’imagines même pas. C’est quand tu m’appelais à droite, le parano, et à gauche, le schizo. Tu disais que le parano regardait en
chien de faïence le schizo quand il se laissait caresser, et que le schizo il se prenait pour l’autre. C’est carrément te foutre de moi. Je suis gentil, sensible, petit certes, mais je ne m’étale
pas encore comme un gant de toilette. Alors tu devrais plutôt me dorloter. D’ailleurs, au passage, j’apprécie que tu m’habilles de neuf et assorti aux fesses. Continues tu es en bonne voie. J’ai
décidé que, désormais, tu m’appellerais « le précieux et le délicieux ». T’as pas le choix, sinon je me ride, je me ratatine, je m’étiole, je disparaît.
Ok ? »-
-« Tain’, mais c’est du chantage ça ! Oh ! Les morceaux ! ça va oui ? A quand
l’Internationale en chœur ? C’est la luuuuuuuuuuttteuuuuuu fiiiiiiiinaaaaaaaaaleuuuuuu ! »-
-« Et pis, t’es pas au bout de tes peines, parce que là, je donne la parole au plus virulent.
Après, on se tait, on se réunit, on t’observe et on réfléchit : meeting entre membres du corps de Péné. Selon ta conduite, on collabore ou on rentre en guerre. C’est ta dernière
chance »-
-« Coucou, c’est moi »-
-« Tu m’as l’air bien timide, toi, t’es qui ? »-
-« Je suis le clitoris. Tu sais, le
tout tit bout de chair planté au beau milieu de ta foufoune »-
-« Qu’est ce que tu fous là. Je te traite bien pourtant. Je t’ai toujours protégé, nettoyé
délicatement. Chaque fois qu’un monsieur pensait que tu étais un interrupteur, je lui faisait remarquer que tu es fragile. Des fois je te câlinais juste pour toi tout seul. Alors, c’est quoi ton
problème. Moi qui pensais que tu serais mon ami, suis déçue »-
-« C’est comme les autres, je n’aime pas comment tu parles de moi. Mais alors pas du tout. Je suis
sûr que tu ne te rends pas compte de l’humiliation que tu m’as fait subir durant des années… »-
-« Alors là, je reste sans voix ! Accouche, que je comprenne, au
moins »-
-« Ben… Euh… J’ose à peine… Je rougis, remarque, dans mon cas, c’est assez agréable de rougir,
hi ! hi ! hi ! Alors, c’est quand tu m’appelais « la gousse d’ail ». Là, je me recroquevillais sous mon petit chapeau, j’aurais aimer rentrer sous terre. JE SUIS PAS UNE
GOUSSE D’AIL. Je suis tout mignon, à fleur de peau, réactif. Et pis aussi, avoue que je te donne bien du plaisir. Alors, une gousse d’ail, c’est pas terrible, ça empeste, ça a une peau toute
sèche et ridée, ça vit en troupeau. L’odeur est tenace et le goût fort. Je ne me reconnais pas du tout. Mais « bouton de vanille », alors là, je veux bien»-
.
Et voilà comment j’ai banni tout un tas de mots de mon vocabulaire, que j’ai fait la paix et l’amour avec mon corps.
Mais il y a des jours où j’ose à peine mettre de l’ail dans ma salade.
Vos murmures...