Mignardises et macarons

C'est un bonhomme rondouillard, tout boudiné dans son éternel tablier blanc. Une légère calvitie commence à dégarnir son crâne rosi par le soleil. Il est rougeaud, d'une carnation claire et ses yeux, ronds comme deux agates bleues, tournent sans cesse au beau milieu de son visage poupon. Son regard est vif et taquin, mais s'éclaire souvent d'une subite tendresse.

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Il aime son métier de chocolatier. Il aime le chocolat, le chocolatier. Tant, qu'il a, durant de longues années, parcouru la planète, afin d'en connaître tous les arcanes. Du Mexique à la Côte d'Ivoire, il a mis ses pas dans ceux des missionnaires chargés d'évangéliser les Amériques. Et tout comme ces porteurs de parole, il est tombé en amour pour la fève délicieuse. Il la traque, l'apprend, la séduit. Il connaît tout du cacao et du cacaoyer.

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Inlassablement, dans son laboratoire, il essaie de nouvelles combinaisons, il marie les saveurs, n'hésitant pas à poivrer, aromatiser la divine pâte de parfums aussi subtiles qu'improbables. Inlassablement il goûte ses créations comme on goûte un vin, avec la même ferveur, la même jubilation. Son plaisir commence par l'œil. Il observe l'appareil, sa couleur, sa brillance et n'a de cesse d'obtenir un ruban sans heurt, d'une douce rondeur, d'un brun pur et sans tache. Puis, il traque de son appendice nasal, qu'il a fort développé au demeurant, les effluves du chocolat encore chaud. Ce sont des odeurs d'enfance qui rappellent les grands-mères et leurs recettes secrètes, les cacaos du jeudi amoureusement mitonnés à partir de la matière brute, pas de ces poudres instantanées qui n'ont de chocolat que le nom. C'est plaisir que de le voir renifler avec, chaque fois, ce sourire intérieur qui raconte des délices à savourer. Puis vient l'instant de goûter la texture, l'onctuosité douce amère ou sucrée, parfois acide. Laisser la consistance crémeuse couler en bouche, tapisser le palais, caresser les papilles, avant de glisser dans le fond de la gorge.

Il s'essaie à des mariages osés, la menthe et l'absinthe, la fleur de sel parsèment ses créations. Il s'amuse de fleurs, la rose et la violette, le pétunia s'enrobent de robes noires et amères, d'un cacao presque pur. Et de l'or joue la lumière, ourle les replis croquants des divines confiserie.

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Tout le village vient, chaque jour, découvrir les saveurs lentement élaborées, avec amour et humour, par le sorcier chocolatier. Le village s'endort doucement dans la torpeur vanillée des senteurs qui émanent du laboratoire.

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Mais, depuis, peu, un trafic curieux occupe les dames, surtout celles de la petite bourgeoisie. De ces dames pincées qui regardent la jeunesse avec autant de condescendance que de réprobation. Ces dames là qui jamais ne lâchent la moindre parole jolie ou douce, et qui assomment d'un verbiage mesquin les amoureux s'aimant sous le coche des portes. Toutes les femmes du village chuchotent, elles se passent le mot et finissent toujours par solliciter l'accès au laboratoire.

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C'est que le coquin chocolatier coule dans des moules qu'il a fait fabriquer, de superbes jouets, de ces jouets qui agrémenteront les nuits câlines de ces dames. Posés sur une étagère, un peu en retrait, ces attributs dressés offrent une variété de taille et de couleur qui ne dépareraient pas un sex-shop. Les parfums, les odeurs peuvent varier selon l'envie de la consommatrice, il suffit qu'elle prévienne l'artiste, la veille. Parfois, lorsqu'il se sent d'humeur tendre, il rajoute une surprise, une noisette inattendue, une amende en saillie.

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Et chaque soir, plein du sentiment de la belle ouvrage accomplie, il s'endort en rêvant les visages ravis des belles. Après avoir joui du jouet, prises d'une juste fringale, elles découvriront, au fil du grignotage, une perle de crème de gingembre, qu'il a glissée au cœur même du gland.


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Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Elle sait que son jeune amant sera contre, tout contre elle dans quelques minutes. Depuis qu'ils se sont donné ce deuxième rendez-vous, elle tourne, fébrile, le film de la séance, en espérant que ce ne sera pas la dernière. Elle a le goût des belles histoires qui durent. Parce qu'elle aime le temps, et le « tant » que donne le temps.

Jeune Amant. Encore que, en faisant le tour de son passé, il n'est pas le plus jeune. Elle a le goût du blé en herbe, des voiles vaporeux qui ondulent aux brises d'été, des chaleurs de siestes alanguies. Il est juste un peu plus jeune.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

L'amour, pour elle, il commence bien avant le moment des retrouvailles. Il commence au moment même du début de l'attente. Les images s'élaborent, les fondus enchaînés des premiers émois évoquent la promesse des ébats à vivre. Elle ne peut se partager, vraiment, que lorsque les corps se sont rencontrés, une fois au moins.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Sur l'écran de son imagination, sur la bande son de son désir, elle entend brailler l'interphone. Sans même interroger, elle libère l'accès, entrouvre sa porte. Elle guette le pas dans l'escalier, et chaque marche renvoie l'ascension comme un frisson le long de son dos. Quand il atteint l'étage, il sourit. Elle aime le regard clair de l'homme, derrière ses lunettes. Elle aime les hommes au regard clair qui portent des lunettes. Elle va parler, mais il ne lui en laisse pas la possibilité. Il la bâillonne d'un baiser et quand elle veut à nouveau prendre la parole, il recommence. Il ne veut pas qu'elle parle, pas encore. C'est lui qui l'entraîne dans la chambre.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Sur le lit, un plateau occupe la tête, un plateau où chantent les couleurs de toutes petites choses à grignoter, et deux verres, remplis d'un vin blanc de son Ardèche, un de ces vins qui vous laissent un goût de fruit en bouche. Le moment du partage de la nourriture, pour elle, est un moment de séduction qui la fera désir. Il n'est pas nécessaire que les agapes durent longtemps. Elle veut juste contempler l'homme manger, observer la façon dont il croque un radis, pour mieux de sentir croquée par lui. Etre l'illusion d'une lèvre où se balade la langue. L'observer alors qu'il se désaltère d'un peu du liquide ambré, comme s'il s'abreuvait d'elle. Cette femme là même lorsqu'elle cache son regard, n'est que regard. Mais lui, qui ne la connaît pas encore, pas assez, n'est pas sensible à l'infime tressaillement de ses paupières, aux mimiques qui animent son visage. C'est le temps de l'apprentissage.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Il a posé sa main sur la sienne, ce geste là, envelopper sa main, allume des flammèches chaudes dans son bas ventre. Elle ne connaît pas de promesse plus subtile, d'acte de possession plus violent. La main, doucement, remonte sur l'avant bras, et soudain, du bout d'un doigt, il dessine des arabesques sur la peau qui tressaille. Elle n'aime que les effleurements, alors il la parcourt inlassablement sans jamais appuyer la moindre caresse. Déjà, sa chemise s'entrouvre, déjà un sein se dénude. Tranquillement, il l'allonge et lui chuchote de fermer les yeux. Alors, délicatement, il la déshabille, il se déshabille. Parfois, il réchauffe sa peau à la sienne. Elle aime découvrir le corps de l'homme les yeux fermés, parce qu'en fermant les yeux, elle se plonge en lui. Quand elle relève les paupières, c'est pour se noyer dans la pupille attendrie de celui qui sait si bien jouer de son corps à elle, comme un virtuose de sa contrebasse. Il fait glisser délicatement les bas de la femme le long de ses jambes, il ôte son dernier rempart, cette petite culotte en dentelle, aérienne, blanche sur sa peau mate, qu'elle avait choisie de porter pour lui. C'est le temps des caresses.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Il descend le long d'elle, s'attarde sur les seins qui se dressent. Doucement il joue avec l'aréole, qu'elle a petite et brune. Ils sont jolis ces seins là, menus, juste un peu malmenés par les années, mais bien des jeunes filles lui envient. Et personne ne le remarque jamais. Alors, il en prend soin, il les découvre. Il les tête gentiment, dans un abandon de lui, qui la remue elle. Ils ont ces heures là à s'aimer, se goûter, sans se dépêcher. D'ailleurs, elle se fige si elle ressent une avidité brutale chez son compagnon. Mais il n'est pas de ceux qui pensent qu'il faut bousculer une femme pour se l'ouvrir. C'est le temps d'atteindre l'intime.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Délicatement, il écarte les cuisses de la femme pour mieux s'attacher à ce sexe qui frémit. Il joue du plaisir qu'elle éprouve, et, du bout de la langue, effleure le bouton de vanille, déjà turgescent. Il joue, et plus il joue, doucement, plus il survole, délicatement, plus elle s'envole. Elle veut lui donner tout d'elle, tout ouvrir, ne plus se garder, alors elle s'abandonne à la caresse. Elle ne veut pas jouir tout de suite, attendre encore, encore vivre cette lente montée d'une explosion qui va la secouer au plus profond d'elle. Elle veut sentir l'homme en elle, le sentir fouiller, explorer, pénétrer, forcer sans douleur tous les passages de la femme. Elle veut qu'il touche sa capitulation. Elle va donner son plaisir, elle qui ne le donne pas si souvent. Elle va le regarder, droit dans les yeux, au moment de ce bouleversement. Lira-t-il l'étonnement qu'elle éprouve chaque fois que cela lui arrive ? Un étonnement entremêlé de bonheur, de gratitude et d'une immense tendresse.


Elle regarde son corps nu dans le miroir.

Le mot « fin » défile sur l'écran. Elle va se vêtir, se parfumer, se préparer à sa venue. Ce corps, elle l'aime bien, elle l'a gagné. Les années ont laissé quelques traces, mais ces traces, elle en sait les histoires, elle entend encore les émotions. Elle aimerait bien qu'il puisse être sensible à ses courbes, elle aimerait bien qu'il la trouve jolie, un peu.


Elle regarde son image habillée dans le miroir.

Le prochain film racontera l'histoire de ses désirs à elle, de le caresser lui. Elle entend brailler l'interphone.


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Ils se regardent. Une bougie vacille sur la table du restaurant. Ils ont choisi un endroit tranquille, éloigné de l’entrée et des fêtards du samedi, bien trop bruyants. Ils chuchotent. Les ombres mouvantes qui ondulent dans la lumière diffuse, adoucissent les sourires, parent d’une incomparable carnation les visages animés. Leurs mains dessinent un curieux ballet dans la pénombre. Elles se cherchent, s’attrapent, se caressent et se quittent tour à tour. Leurs mains s’aiment déjà.

La femme est belle, dans la quarantaine qui s’achève doucement. Elle a le regard sombre d’une andalouse et le sourire tendre de celles qui ont appris l’indulgence. Elle regarde l’homme, plus jeune, avec une lueur de désir qui troue le silence. Il a des yeux clairs, si clairs. Il parle doucement, parfois en penchant la tête. Ils se séduisent.

La bouteille de champagne n’est pas encore vide. Quand la femme trempe le bout des lèvres dans son verre, elle respire le liquide pétillant avec délectation, ses narines palpitent, doucement. Elle hume le breuvage qui chatouille ses lèvres quand les bulles éclatent. L’homme, lui, avale par gorgées et laisse glisser ce vin là en fermant, à demi, les yeux. Il ne garde qu’une fente de son regard posé sur la femme. Sa pomme d’Adam remonte et descend doucement. La femme fixe le cou de l’homme. Parfois l’un des deux effleure la joue de l’autre dans un geste pudique, presque timide.

Ils se lèvent. L’homme propose à la femme son manteau et la couvre avec infiniment d’égards, il la garde contre son corps quelques secondes, elle s’abandonne sans réserves. Il dépose, à la naissance de la chevelure, là où la nuque ploie, un baiser, à peine appuyé.

Ils sortent de l’endroit et se retrouvent dans une petite rue tout juste éclairée, dans la froidure d’un hiver rigoureux. Elle ressert un peu plus son col autour d’elle, elle tremble un peu. Ils se prennent la main. Ils avancent tranquillement dans des rires et des mots, ils se sont inventés un dialecte d’éclats, d’onomatopées et de gloussements.

Tout d’un coup, l’homme trébuche dans un sac informe qui traîne sur la chaussée. Le sac s’éventre et libère la plus belle collection de cravates qu’il leur ait été donné de voir. Il en est de toutes les couleurs, de toutes les matières. Certaines s’impriment de feuilles d’automnes et d’autres de petits cœurs rouges. Un perroquet entrelace un dessin graphique. Toutes ces cravates étalées allument une soudaine envie dans le creux de leurs reins.

L’homme attrape une poignée de ces ornements et entraîne la femme dans l’allée sombre qui s’ouvre face à eux. Il l’emmène au plus profond de l’immeuble. Il la plaque contre le mur qui suinte. L’odeur est poussiéreuse, il règne une noirceur de poix. A tâtons, il trouve la rampe d’escalier, toute de forge et de volutes. Le fer est froid. Il attire la femme doucement contre le métal glacial. Et, pendant qu’il commence à la caresser d’une main, de l’autre commence à l’attacher, avec une cravate. Puis, méthodiquement, il la ficelle, les mains jointes dans son dos, les jambes légèrement écartées. Il est absorbé par sa tâche, elle commence à haleter. Lorsque la femme est totalement immobilisée, il entreprend d’explorer son entrecuisse, déjà humide, déjà béant. Alors, doucement, doucement il relève la jupe de la femme, dégrafe son pantalon et vient se planter dans l'intime de la femme.

Ils écoutent le silence, les yeux dans les yeux, mais aveugles les yeux, des yeux qui se mangent et le souffle qui se perd. Ils écoutent le rythme de l’autre et oublient les mots pour se parler mieux encore les langages du corps. Les reins de la femme tressaillent sous les assauts de son jeune amant. Ses mains la cherchent. Et le regard de la femme, déjà si foncé, noircit encore plus, et celui de l’homme prend la couleur d’un lac un soir d’été sous le soleil couchant. Ils devinent leurs yeux. Son ventre à elle se tend et sa bouche s’entrouvre. Elle sent le souffle de l’homme dans son cou, elle sent comme il se perd encore plus en elle et elle s’ouvre, à vouloir être lui. Les mains de l’homme se crispent sur le corps de la femme, elle parle enfin…

Elle raconte comment son ventre soudain explose de mille plaisirs, comment ce frisson là éclabousse sa peau, elle implore qu’il s’abandonne dans le fond d’elle, avec, dans la voix, une intonation qui ressemble à une prière. Les jambes de la femme ne peuvent se serrer autour de lui, elles sont entravées. Mais son bassin remonte encore comme pour mieux l’accueillir, lui. Elle est tendue vers lui, qu’elle emprisonne de son sexe palpitant, son sexe qui bat autour du sien. Jamais elle n’avait été aussi offerte. Une larme perle à sa paupière quand elle l’entend, le sent, abandonner à son tour toutes ses contenances.

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Le téléphone balance sa sonnerie stridente dans l’appartement. Une petite bonne femme, harnachée d’un tablier piqué d’un dessin d’olives, les mains pleines de pâte à gâteau décroche tant bien que mal, en se contorsionnant pour ne pas salir le combiné.

« Allo ? Oui. Oui. A quelle heure ? Où ? je n’ai pas très bien compris. D’accord. A ce soir mon cœur. Tu penseras à déposer le sac de cravates ? ».


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Il n’y a pas si longtemps, quelques semaines ou mois, je ne me souviens plus vraiment… J’étais dans mon bain, moussant le bain, relaxant. Je dérivais tranquillement de rêve en projet, me laissant envahir par la douce chaleur de l’eau, quand j’entends tout d’un coup une voix qui m’interpelle.

-« Et toi là-haut, tu m’ouis ? »-

J’ai levé la tête, interloquée, surprise, me demandant Grand-Dieu d’où venait ce drôle d’appel. Et surtout l’utilisation de ce mot « ouïr ». Franchement !

-« c’est moi, ton corps ! Oh ! tu me réponds ? »-

-« Ben ! euh ! oui, tu m’étonnes toi, c’est bien la première fois que tu me parles »-

-« C’est la première fois ? c’est la première fois ? ça fait des années que j’essaie de rentrer en contact avec toi, tu faisais la sourde oreille… J’ai eu beau cogner, trépigner, pleurnicher, hurler, brailler, vociférer, gueuler, mugir… Aucune réponse. De toutes façons, t’es qu’une cervelle toi ! Gnarf ! »-

-« Tu te calmes, le tas de viande, si tu veux qu’on entame un dialogue, tu me parles un peu mieux. La cervelle, tu es bien content de la trouver pour faire marcher l’usine chimique qui te fait vivre Bon, tu veux quoi ?»-

-« Tout simplement te parler de moi, enfin de toi. Il faut que je te dise un certain nombre de choses, que je t’ouvre les yeux. »-

-« Oui, mais encore »-

-« Je vais commencer par t’engueuler, tu as vu comment tu m’as maltraité, ignoré pendant plusieurs décennies. Tu n’as pas honte ? »-

-« Ben non ! »-

-« Ben si ! »-

-« Je te lave tous les jours, je brosse tes dents, je vais chez le gentil docteur, je vais chez le vilain gynéco, je te nourris, je t’épile, tu veux quoi en plus ? »-

-« Je veux que tu m’aimes »-

-« ça y est, les grands mots !!! Je t’aime va, ne t’inquiète pas. »-

-« Ah non ! tu ne m’aimes pas, tu m’entretiens et ça n’a rien à voir. Tu as vu tout ce que tu m’a fait subir depuis trente ans ? Faut être fou pour supporter ça ou alors terriblement courageux ! »-

-« Ah oui ? Et bien raconte… »-

-« ça a commencé quand tu t’es mise en tête de faire du sport. Le sport, c’est bien, mais lanceuse de poids, franchement, tu ne pouvais trouver un peu plus féminin. Total, à force de soulever de la fonte, tu as pris 20 kg de muscles et les gens m’appelait « monsieur » dans la rue. Tu crois que j’étais heureux ? »-

-« D’accord, mais je me suis vite reprise, j’ai arrêté de lancer et puis je t’ai mis au régime. »-

-« Tu parles d’un régime, tu m’as affamé, oui ! les muscles ils sont partis, certes, mais mon équilibre avec. Mais c’est pas tout. Tu te souviens comment tu m’habillais : des pantalons comme des sacs et des pulls comme des robes, j’avais l’air de quoi moi, j’avais pas d’air du tout ! »-

-« T’exagères, le sport ça t’a fait du bien, tu ne regrettes pas aujourd’hui, tu as encore des muscles il me semble »-

-« Admettons, mais après, après, ça a été de pire en pire… Tu m’a laissé grossir et puis tu m’as laissé maigrir, jamais je n’avais de repos. Entre les périodes où tu bâfrais et les périodes ou tu pinaillais, pendant toutes ces années, au bas mot, j’ai du varier d’une tonne en masse cumulée, au moins, et j’exagère à peine ! T’as de la chance que je ne sois pas couvert de vergetures où que ma peau ne plisse pas dans tous les coins ! »-

-« J’admets que j’ai mis beaucoup de temps à te stabiliser, à apprendre à manger, à te nourrir correctement. Je ne voudrais pas me trouver d’excuses, mais reconnais que nous avons été élevés à la viande en sauce et à la patate sous toute ses formes. Pas facile d’apprendre la diététique dans ces conditions. »-

-« C’est du passé, tout ça, mais ce n’est quand même pas ce que je te reproche le plus. Non, ce qui m’a le plus blessé, c’est comment tu m’as vautré dans les bras de certains et comment tu parlais de moi. Ça, je vais avoir du mal à te le pardonner »-

-« Ah ! Je ne savais pas que je te torturais à ce point. Je croyais que tu aimais les câlins »-

-« Les câlins, c’est vrai que j’aime, que j’adooooooooooore même. Mais ce que tu m’as fait vivre autrefois, ce n’étaient pas des câlins, c’était du désespoir, de la peur, de la douleur, de l’angoisse, du dégoût parfois, mais ça n’avait rien à voir avec ce que tu me fais vivre aujourd’hui. Pour moi un câlin, c’est un partage de moi les yeux ouverts, le regard perdu dans l’autre. Je m’aime béant de désir. Je veux transpirer de l’amour. Je me veux offert simplement. Je me veux courbé de plaisir, tremblant, vibrant. Je me veux accueillant, accueilli. Je me veux confiant autant qu’affamé du corps de l’autre. Tu comprends, enfin je sais que tu commences à comprendre »-

-« Oui, je sais que tu as raison. Mais, comment te dire… Tu sais bien, toi, mon corps, que ton histoire est douloureuse, qu’elle est entachée de violences, qu’elle a été pervertie de l’œil sévère du père. Tu sais bien que ta féminité n’a jamais été ni vue ni encouragée. J’ai fait ce que j’ai pu. Mais j’ai accepté d’apprendre, d’écouter, d’entendre qu’il existait un chemin vers la plénitude. J’ai choisi d’affronter mes démons, j’ai choisi d’aimer l’amour, alors… je crois que tu peux me pardonner les heures trop perdues à voguer d’errances en erreurs.

-« Sur ce coup là, tu as raison, mais t’aurais pu te dépêcher quand même ! »-

-« Tu me parlais également de mes mots, que veux tu dire. Tu sais mon goût des mots, alors je ne comprends plus»-

-« Les mots… C’est sans doute ce qui fut le pire pour moi. Te souviens tu de la façon dont du parlais de moi. T’en souviens tu seulement ? »-

-« Ben… Euh… nan… je ne trouve pas, j’essaie, mais je ne trouve pas… »-

-« Alors je vais te rafraîchir la mémoire, même que, s’il le faut, je laisserai la parole à mes morceaux… »-

-« Comme tu le sens mon grand »-

-« Je vais commencer soft, mais, tu vas voir, mes morceaux et moi, nous n’allons pas te rater… Ma grande ! Je vais passer la parole à tes pieds. Oh ! les pieds, exprimez vous, elle nous écoute, la tour de contrôle »-

-« Coucou, je suis tes pieds. Bon alors, je suis des pieds de qualité, je te porte, je suis plutôt joli, tout petit, mignon, je ne te fais pas souffrir, je n’ai ni oignon ni œil de perdrix. Alors, s’il te plait, arrête de m’appeler « panard » tudieu ! Désormais, tu m’appelleras « pieds, petons », ou tout autre joli mot à ta convenance, mais panard, non, vraiment, ça rime avec mitard, et j’aime pas »-

-« Bon, d’accord, puisque je suis toute oreille, vous pouvez continuer les morceaux. Au point où j’en suis, je suis prête à tout entendre »-

-« C’est mon tour, je suis tes fesses. Tu sais, tes fesses sur lesquelles tu t’assoies tous les jours… Moi, le mot qui ne me plait pas c’est « derrière », je ne veux plus que tu m’affubles de ce terme qui ne représente rien. Je mérite un peu plus que ça, je te signale. Et puisque chacun en est à faire son panégyrique, je vais te faire l’article. C’est vrai que j’ai un peu vieilli, que j’ai toujours eu tendance à faire la goutte d’huile. Mais la petite ride charmante sous ma partie gauche, hein, cette petite ride charmante, elle ne te fait pas craquer ? Et puis les fossettes à mon début, juste au creux des reins, ces fossettes qui aiment les chatouillis, elles sont pas mignonnes ? De plus, j’ai bien d’autres qualités. Je suis sensible aux caresses, je n’ai pas trop de cellulite, alors, respect ! S’il vous plait madame !!! Nan mèèèèèè !!! Surtout, tu continues à m’habiller de neuf, parce que tes vieux slips en coton à peine bons à faire les poussières, je n’en veux plus. Tu as commencé à m’offrir des dessous chatoyants, en dentelle, alors tu continues ! Tu me la joues sexy et érotique désormais. Tu n’as plus le choix, sinon je me révolte et je dégouline grave. Compris ?»-

-« Oulala, savais pas que j’avais des fesses susceptibles, je crois que je n’en ai pas fini avec les reproches. Qui se sent de prendre la parole maintenant ? »-

-« A moi ! A moi ! »-

-« T’es qui ? toi ? »-

-« Le ventre. Je suis le vennnnnnnnnntre !!! Tu m’entends pas gargouiller ? T’es sourde ou quoi ? »-

-« Si, maintenant que tu le dis… »-

-« Les mots qui m’énervent moi, ce sont les mots « tripes » et « bide ». C’est carrément dévalorisant. Je ne suis ni fabriqué par un charcutier, ni un ratage. Alors tu trouves aut’chose. Tain’, je te propose « tit bidon » C’est mignon « tit bidon ». Et puis surtout, tu me gardes bien plat. Eventuellement tu te remets aux abdos afin de me refaire une ceinture. Tu n’as pas oublié comment on fait, après toutes tes années de sport ? »-

-« Z’êtes gentils, les enfants, mais votre manifestation, elle commence à m’agacer… »-

-« T'as pas tout entendu encore, Péné, parce que ça se bouscule au crachoir ! Il y a les seins qui demandent la parole… et après, je te réserve un invité de marque»-

-« Les seins ? je t’écoute les seins »-

-« Tu m’appelles les seins. C’est me faire trop d’honneur. Parce que j’aimerai que tu te souviennes des noms gracieux dont tu m’affublais, du genre « nibards, nichons », et j’en passe. Mais tu sais ce qui m’a le plus vexé ? »-

-« Ben non »-

-« Tu te souviens pas ? Et ben, t’as la mémoire courte ! Ouai ! Je sais que tu disais ça en rigolant. Mais ce que ça me blessait ! Alors là, t’imagines même pas. C’est quand tu m’appelais à droite, le parano, et à gauche, le schizo. Tu disais que le parano regardait en chien de faïence le schizo quand il se laissait caresser, et que le schizo il se prenait pour l’autre. C’est carrément te foutre de moi. Je suis gentil, sensible, petit certes, mais je ne m’étale pas encore comme un gant de toilette. Alors tu devrais plutôt me dorloter. D’ailleurs, au passage, j’apprécie que tu m’habilles de neuf et assorti aux fesses. Continues tu es en bonne voie. J’ai décidé que, désormais, tu m’appellerais « le précieux et le délicieux ». T’as pas le choix, sinon je me ride, je me ratatine, je m’étiole, je disparaît. Ok ? »-

-« Tain’, mais c’est du chantage ça ! Oh ! Les morceaux ! ça va oui ? A quand l’Internationale en chœur ? C’est la luuuuuuuuuuttteuuuuuu fiiiiiiiinaaaaaaaaaleuuuuuu ! »-

-« Et pis, t’es pas au bout de tes peines, parce que là, je donne la parole au plus virulent. Après, on se tait, on se réunit, on t’observe et on réfléchit : meeting entre membres du corps de Péné. Selon ta conduite, on collabore ou on rentre en guerre. C’est ta dernière chance »-

-« Coucou, c’est moi »-

-« Tu m’as l’air bien timide, toi, t’es qui ? »-

-« Je suis le clitoris. Tu sais, le tout tit bout de chair planté au beau milieu de ta foufoune »-

-« Qu’est ce que tu fous là. Je te traite bien pourtant. Je t’ai toujours protégé, nettoyé délicatement. Chaque fois qu’un monsieur pensait que tu étais un interrupteur, je lui faisait remarquer que tu es fragile. Des fois je te câlinais juste pour toi tout seul. Alors, c’est quoi ton problème. Moi qui pensais que tu serais mon ami, suis déçue »-

-« C’est comme les autres, je n’aime pas comment tu parles de moi. Mais alors pas du tout. Je suis sûr que tu ne te rends pas compte de l’humiliation que tu m’as fait subir durant des années… »-

-« Alors là, je reste sans voix ! Accouche, que je comprenne, au moins »-

-« Ben… Euh… J’ose à peine… Je rougis, remarque, dans mon cas, c’est assez agréable de rougir, hi ! hi ! hi ! Alors, c’est quand tu m’appelais « la gousse d’ail ». Là, je me recroquevillais sous mon petit chapeau, j’aurais aimer rentrer sous terre. JE SUIS PAS UNE GOUSSE D’AIL. Je suis tout mignon, à fleur de peau, réactif. Et pis aussi, avoue que je te donne bien du plaisir. Alors, une gousse d’ail, c’est pas terrible, ça empeste, ça a une peau toute sèche et ridée, ça vit en troupeau. L’odeur est tenace et le goût fort. Je ne me reconnais pas du tout. Mais « bouton de vanille », alors là, je veux bien»-

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Et voilà comment j’ai banni tout un tas de mots de mon vocabulaire, que j’ai fait la paix et l’amour avec mon corps.

Mais il y a des jours où j’ose à peine mettre de l’ail dans ma salade.


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Il avait été beau, aux temps bibliques. Beau et orgueilleux de sa beauté. Tant qu’il avait été précipité dans un océan de mal. Et les siècles lui avaient construit une légende, un destin de gardien d’enfer. Sauf qu’il savait, lui, le mensonge de cet endroit de punition. L’enfer n’existe pas, pas plus que les brasiers et les diablotins torturant les âmes perdues. Ce n’est qu’un foulard rouge agité par quelques malades bigots pour effrayer les enfants.

 


Non, il avait été condamné à la carrière d’empêcheur de tourner en rond. Son travail, c’était de titiller la rombière pour qu’elle bourre les gosses de donuts et faire monter le taux de diabète. Il était en charge de tous les petits sadiques avides de cuire des insectes au four micro-onde ou de bousiller le disque dur de l’ordinateur familial. Partout où des actes bêtement cruels ou stupidement idiots étaient perpétrés, il tirait les ficelles. Mais sans envergure, il n’était pas en charge des guerres, ni des attentats. Les hommes se débrouillaient très bien sans lui pour organiser des crimes odieux, à l’échelle de la planète. Finalement, le Diable n’était qu’un rond de cuir au service de la petitesse et de la mesquinerie.


Sa vie avait bien changé depuis sa naissance. Il avait quitté son costume de bouc, posé sa fourche et portait des lentilles qui lui faisaient un superbe regard noir, de ces regards qui vous fouillent et vous donnent le frisson. Il se baladait dans le vaste monde, un passeport toujours en règle, estampillé de visas. Il avait l’allure nonchalante de ces hommes d’affaires toujours entre deux vols, deux rendez-vous ou deux femmes Son multipass en poche, il visitait les villes et les campagnes, à la recherche de quelque mécréant capable d’actes gratuits et destructeurs. Il n’avait d’ailleurs pas trop de mal à dégoter des candidats. Mais il avait parfaitement conscience de l’inutilité de sa tâche. Quelque soit la mauvaise action commise, Dieu pardonnait toujours, et, à l’instant crucial, au moment de la mort, le méchant était sauvé, inévitablement. Le Diable perdait sa motivation au fil des années. Toute l’amitié qu’il éprouvait pour son Dieu n’arrivait plus à alimenter son enthousiasme, il traînait un spleen tenace. Il aurait bien voulu changer de métier.


Et le Diable était malheureux. Il était amoureux. Parfaitement !


Ce jour là, la veille de Noël, il vadrouillait. Il s’ennuyait un peu et parcourait, désœuvré,  les rues d’une petite ville, à la recherche d’un quidam disposé à massacrer le sapin décoré qui égayait la place de l’Hôtel de Ville. Il n’aurait plus qu’à donner le petit coup de pouce pour le pousser à l’acte. Oui, mais il ne trouvait personne disposé à ratatiner l’Arbre. Il faut bien avouer que la beauté du décor forçait le respect et que même le cœur des mauvais garçons était touché de tant d’harmonie. L’Arbre, en majesté, immense tant que sa cime touchait le ciel, scintillait de mille feux dans la nuit, il éclairait doucement le visage ravi des touts petits. Le Diable s’acharnait à bousculer les candidats vandales, en vain. Et il la vit.

C’est une petite donzelle qui semble sortir d’un paquet cadeau, toute de rouge vêtue, une diablesse menue, fine liane, ondulante qui court autour du Sapin. Elle est bien joyeuse la bougresse ! Dans la nuit froide, elle dégage d’ardentes effluves, des fragrances de lilas et de mimosa. Elle bourdonne en papillonnant d’homme en homme, se frottant à l’un, jouant du cil avec un autre. Le Diable l’approche, la renifle, piste son sillage parfumé de fleurs. Mais la demoiselle snobe le barbon. Alors ce diable de Diable sent une ardeur nouvelle envahir ses veines, la chaleur d’un coup de foudre, d’un amour qui l’embrase. Il use de sa magie. Il fait germer des arcs en ciels dans la nuit de Noël. Il essaime des étoiles sous les pas de la belle. Il parsème mille surprises sur le chemin de la fille, des bijoux et des chocolats. Il souffle des alizés pour qu’une chaleur douce au milieu de l’hiver enveloppe le corps gracile de son aimée. La petite finit par s’apercevoir du manège. Elle se campe face à lui et balance ces quelques mots : « Arrête ! ça chatouille. Et puis, j’aime pas les vieux mecs ». Elle se retourne avec dédain et va se blottir entre les bras de son namoureux.

Voilà, le Diable est malheureux, il est amoureux. Parfaitement ! Et Dieu est bien ennuyé. Il songe désormais à le reclasser ou à le réhabiliter.


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L’homme, perplexe, abandonna sa tête entre ses mains. Les coudes sur la table, il se grattait les oreilles, geste machinal. Quelque part derrière son comptoir, le garçon préparait une mixture, un cocktail. L’homme saisissait, malgré la musique qui allait crescendo, le bruit des verres entrechoqués. Il faisait sombre, et il était seul, seul client dans un bouge quelque part au cœur de la ville.

Le garçon traversa la salle d’un pas lent. Le visage hostile, il déposa devant l’homme un verre plein. Plein de quoi s’interrogeait l’homme en contemplant le récipient douteux.

Et puis, la musique enflait toujours, balançait ses relents de blues comme une gifle. Le rideau, sans couleur, qui grimait la scène, commençait à s’éclipser, livrant une drôle de lumière, ni blafarde, ni violente, ni gaie, ni triste, neutre.

Alors, comme une insulte à l’aspect sordide et sale du cabaret, une femme, du noir le plus superbe, féline, glissa sur la scène terne. Un halo rouge sang, aura incandescente, l’accompagnait et l’enveloppait bien plus encore que le voile blanc qui la moulait. Sur les rythmes alanguis de la musique qui oscillait, dans un geste, un seul geste brusque, elle arracha son voile blanc. Le blanc, blanc vermeil, blanc soleil d’hiver, révéla le noir luisant, peau de femme, dans la frissonnante lumière écarlate. Deux bas, blancs de vierge, serpentaient entrelacés, escaladaient les jambes longues, si longues, pour anneler délicatement le haut des cuisses et donner la réplique à un minuscule slip en dentelle.

L’œil de l’homme, cessant d’inspecter le décor, se troublait, avide.

La femme, souveraine antilope, alors que les percussions donnaient à plein, ondoyait, indécente. L’impudique négresse ploya, doucement, brisant sa chute de reins, jusqu'à saisir ses chevilles. Elle était souple la bougresse et offrait à l’homme tétanisé le spectacle de sa croupe rebondie, luisante. Doucement, doucement, elle se dépliait, remontant le long de son propre ventre. Elle devait pouvoir renifler ses odeurs de femme désirante. Elle avait le dos mouillé. Une petite goutte de sueur, toute petite, traçait un sillon délicat entre ses seins gonflés, dressés, saillants de s’offrir au regard de l’homme.

L’homme commençait à s’agiter sur la chaise un peu dure. Son sexe battait contre la toile rêche du pantalon. Il étancha une soudaine soif au verre posé devant lui. Il avait du, un court instant, s’évader, s’empêtrer dans son désir, car lorsqu’il posa à nouveau ses yeux sur la femme, elle s’était saisie d’un godemiché, doré, d’une belle taille.

Elle léchait le jouet du bout de la langue, l’enveloppait de ses lèvres gourmandes, le titillait comme s’il était vivant, le caressait, mimant le va et vient tout au long de la hampe. Elle le mouillait, appliquée. Elle le faisait glisser le long de son corps, parfois l’emprisonnait entre ses seins turgescents, se caressait d’un geste d’une infinie douceur les aréoles érigées. Puis d’une main, le tenant plaqué contre son ventre, précieusement, elle écarta doucement son slip afin de titiller son bouton de plaisir. D’un peu de salive, elle humidifiait son plaisir naissant, goûtant à chaque fois l’acidité légèrement saline de son sexe vibrant. Ses doigts dansaient, de son con palpitant à son clitoris excité. Patiemment, elle se préparait à accueillir son factice partenaire. Ecartant ses longues jambes, doucement, elle commença à se pénétrer en poussant de petits cris rauques.

L’homme entendait ces feulements, imaginait le plaisir de la femme et contemplait fasciné le ballet doré qui s’accélérait entre le noir et blanc des cuisses ouvertes. L’objet dégoulinait de la liqueur féminine. Parfois, elle le goûtait puis reprenait sa lente montée vers son plaisir, jouant de son corps vibrant d’abandon. Toujours plus vite aux coups des tambours, ses fesses rondes scandaient la mesure, ponctuaient la cadence devenue sauvage.

L’homme transpirait et la sueur sourdait à son front jusqu’à l’aveugler. Il tremblait. Son membre douloureux aspirait à remplir la femme, là-bas. Il jeta un coup d’œil vers le bar. Le garçon s’était éclipsé. Il se leva, en titubant un peu. Il se sentait vieux, vieux et usé, comme si toute sa jeunesse avait enflé ce sexe qui tendait sa braguette. Il marchait en se cognant aux tables, aux chaises. Sa vue se brouillait, évoquant le corps brun basculé sur la scène. Il l’envahirait, forcerait les reins souples et, dans un ultime assaut, se déverserait, inonderait le ventre bombé.

La femme hurla, elle jouissait, de toute sa peau, de toute sa voix. Elle se tourna vers l’homme, ouverte plus encore, blessure convulsée, un abîme où l’homme voulait chavirer.

Lorsqu’il parvint au pied de la scène, seule la pauvre lumière rougeoyante palpitait, un peu. La sculpturale femelle s’était dissoute dans le décor.

-oOo-

L’homme, perplexe, abandonna sa tête entre ses mains. Les coudes sur la table, il se grattait les oreilles, geste machinal. Quelque part derrière son comptoir, le garçon préparait une mixture, un cocktail. L’homme saisissait, malgré la musique qui allait crescendo, le bruit des verres entrechoqués. Il faisait sombre, et il était seul, seul client dans un bouge quelque part au cœur de la ville.

-oOo-

Une jolie brunette, croisant la femme lui balança en riant : « Tania, le patron veut te voir ». En maugréant, Tania se rendit au bureau et, après avoir frappé, entra sans plus de cérémonie.

Elle : - « Oui Patron, vous vouliez me voir ? »-.

Lui : -« Melle Thanatos, qu’avez vous fait ces derniers jours, où en êtes vous de votre programme punitif ? »-.

Elle : -« Je me suis occupée du pédophile arrivé hier, vous savez, celui qui a été pendu dans sa cellule… »-.

Lui : -« Je trouve que vous passez beaucoup de temps avec ce client, il faudra voir à vous occuper des nouveaux, vos collègues sont débordées. Vous pouvez disposer »-.

Elle : -« Bien Patron »-.

En sortant du bureau elle se disait que, décidément, le Diable était bien exigeant. Et aussi qu’elle adorait infliger les punitions liées aux déviances et autres perversions sexuelles...

Il faut dire qu’elle prenait un sacré plaisir à s’occuper de ces damnés là !


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Ils jouaient dans le jardin, les jumeaux. Ils jouaient de ces jeux dont ils étaient les seuls à connaître le langage et la règle. C’était le début de l’automne. Les arbres étrennaient quelques rousseurs au milieu des feuillages dont les verts blanchis, décolorés, racontaient un été de trop de soleil, de manque d’eau. Le jardin se déplumait de ses dernières fleurs, grillées. La nature se préparait aux frimas.

Jean et Jeannette, les jumeaux, étaient aussi dissemblables que peuvent l’être deux enfants nés le même jour, d’une même mère, mais pas du même œuf. Le garçon, tout de blondeur auréolé regardait d’une œil sombre sa jumelle, brune et à la prunelle d’un bleu acier. Il était rond, moelleux, elle était sèche, nerveuse. Mais la complicité qui les unissait n’avait rien à envier à celle qui soude les gosses monozygotes.

Ils se parlaient peu, avaient inventé des mots, leurs mots, afin de se rendre incompréhensibles. Ils échangeaient un coup d’œil, un hochement de tête ou un léger froncement de sourcil, et ils savaient. Ils savaient ce qu’ils allaient faire, ce qu’il fallait faire. Ils agissaient de concert, comme un même corps, comme une même âme. La grand-mère, soulevant discrètement le rideau de la cuisine, observait perplexe, ces deux petits êtres, orphelins (sans doute), et dont la charge lui pesait.


Les parents avaient disparus alors que la paire était âgée de sept ans. Ils s’étaient volatilisés sans que jamais nul n’ait plus de leurs nouvelles. Il n’y avait pas eu d’accident, pas de mort subite, rien qui puisse expliquer ce départ. Un matin, juste comme ça, ils n’étaient plus là, et les enfants étaient seuls dans la grande maison lugubre. Ils s’étaient alors organisés une petite vie tranquille, grignotant les réserves qu’ils avaient dégotées. Ils s’amusaient du soir au matin, gambadaient, exploraient toutes les pièces de la bâtisse, dont, jusque là, l’accès leur était interdit. Ils cueillaient les fleurs, se construisaient d’ahurissantes cabanes avec le linge de la maison. Ils ne respectaient aucun horaire, n’allaient plus en classe, ne se lavaient plus. Ils jouirent alors d’une totale liberté, qui, bien que brève, leur donna un goût certain pour cette solitude partagées.

Au bout d’une dizaine de jours, l’entourage social se préoccupa enfin de la grande maison perchée sur la colline, et de ses habitants. L’école téléphonait et ne parvenait pas à joindre un des parents. Le facteur passait déposer le courrier et n’apercevait jamais âme qui vive, les lettres s’entassaient dans leur boîte. Elle débordait de prospectus et de journaux. L’épicier, le boucher, le boulanger s’étonnaient de ne plus voir la mère, parcourant tranquillement les rues, chaque matin, en quête du repas du jour. La grosse bagnole rouge du père ne traversait plus le bourg au petit jour et à la tombée de la nuit.

A force, le Maire se décida à gravir le long chemin pentu qui menait à la maison, assisté de la gendarmerie et des pompiers. Quand il arriva, le portail baillait, laissant entrevoir une allée propre bien qu’elle commençait à se ponctuer, ça et là, d’herbes folles et mauvaises. Il appela à voix forte et n’eut aucune réponse. La troupe se mit en devoir de fouiller méticuleusement l’endroit.

Lorsque le capitaine des pompiers trouva le petit Jean et la Jeannette, ils étaient dans le grenier, en train de fouiner dans une vieille malle remplie de papiers, enveloppés d’une odeur de poussière. Et quand il demanda où se trouvaient les parents, les enfants, levant deux regards angéliques vers le bonhomme déclarèrent qu’ils n’en savaient rien. Ce fût les seules paroles qu’ils acceptèrent de prononcer.


Les mois avaient passés, la grand-mère avait accepté de s’installer avec les enfants afin de prendre le relais. Le trio n’échangeait pas plus de dix mots dans une journée, à peine se souhaitait-il le bonjour et la bonne nuit. Les petits avaient repris leur vie routinière à contre-cœur : l’école, les repas, les devoirs. La nuit, ils refusaient de dormir seuls, campant selon l’humeur, chez l’une ou chez l’autre. Déjà très proches avant la disparition, ils étaient devenus inséparables.


Et la grand-mère ne comprenait rien aux deux gosses. Souvent, même, ils l’inquiétaient, voire lui inspiraient une espèce de crainte diffuse, dont la raison lui échappait. Elle n’en venait que rarement à bout, ils regimbaient sur tout. Ils vivaient un amour fraternel dont elle était exclue. Jamais de sourire, jamais un baiser, jamais un mot pour raconter leurs souvenirs, leurs désirs, leurs bonheurs. Ils ne pleuraient pas. Ils ne demandaient pas. Ils étaient, à eux deux, une sorte de nouvelle espèce de l’humanité. Parfois, ils se réfugiaient au grenier, perché là-haut, où ses pauvres jambes de vieille ne pouvaient plus la traîner. Elle tendait l’oreille, au pied de l’escalier, et les entendait glousser, pousser de curieux petits cris. Les rires diffus lui parvenaient dans le froid silence de la maison. Avec le temps, elle se surpris à ressentir un peu d’hostilité pour les jumeaux.


Le temps filait…


L’année qui suivit la disparition fût celle de la grande tempête. Le vent souffla si fort cette année là qu’il remua des monceaux de terre, qu’il abattit des arbres, qu’il souleva les ardoises du toit. Et puis la pluie, diluvienne, s’en vint à combler les trous, créer d’éphémères mares, raviner les talus. Le jardin, d’habitude soigné, propret, ressemblait à un champ de bataille. Les jumeaux étaient ravis, ils fouillaient du bout d’un bâton les entrailles de la terre. Ils pataugeaient dans les flaques. Ils abritaient leurs fraternelles amours sous les branchages des arbres couchés.

Un matin, alors que la grand-mère était moins fatiguée que d’usage, elle eût, alors que le soleil printanier chauffait les bourgeons naissants, envie de prendre l’air et de visiter ce jardin bouleversé. Elle enfila ses bottes de caoutchouc. C’était sa première sortie après l’hiver. D’un pas lent, le corps accablé d’années, elle entreprit de mettre la main sur les gamins. Elle soufflait à chaque pas, elle traînait la jambe. Progresser au milieu des souches et des troncs relevait de l’acrobatie, pour elle. Et elle appela d’une voix aiguë les jumeaux. Pas une réponse ne lui parvint, juste le chuchotement de l’air dans les branchages et de petits gloussements… Soudain, au détour d’un talus, elle vit les deux gamins dressés devant elle, collés l’un à l’autre, qui la regardaient, une lueur cruelle, insondable, accrochée à leurs yeux d’anges. Elle n’eût pas le courage d’aller plus loin, tressaillit, et, doucement, s’en retourna vers la maison.

Mais, dans sa lente virevolte, elle eût le temps d’apercevoir un fugace rayon métallique, rouge, du même rouge que celui de la grosse berline disparue. C’est ce jour là qu’elle sentit monter en elle une aversion haineuse pour ses petits-enfants. Elle commença à les voir comme deux monstres, puis deux ennemis. Et elle se mit à les épier.


Les jumeaux adoraient la confiture. Toutes les confitures. Chaque fois qu’un pot était vide, ils allaient dans l’armoire où la vieille stockait ses réserves, montraient d’un petit doigt pointé le prochain pot à ouvrir. La grand-mère adorait cuisiner des confitures, à partir de tout ce que la nature pouvait offrir, les fruits, les légumes, les fleurs, et tout ce que le jardin recelait de possibles. A la fin du printemps, elle reprit ses ballades pour cueillir les ingrédients de ses recettes.


Tout en surveillant la cuisson, la grand-mère, soulevant discrètement le rideau de la cuisine, observait perplexe, ces deux petits êtres, orphelins (sûrement), et dont la charge lui pesait.


Sur l’étagère à confitures, une amanite phalloïde parfume sa dernière création : la confiture de fraise des bois à la vanille bourbon.


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Tout le monde l’appelait « La Rouquine » et bien peu de gens se souvenaient de son prénom. Elle était jolie La Rouquine, menue, piquée de taches de son, la chevelure longue et ondulée, la frimousse éclairée d’un regard vert, profond, attentif. Elle ressemblait à une peinture vénitienne, mais, au village, personne n’avait jamais entendue parler des peintres italiens. Ils ne connaissaient que le chemin de croix accroché dans l’église.

Elle avait marié le grand Sam, le plus beau marin du village. Le gaillard était fort comme un bœuf, brun comme un maure, méchant comme un diable. Mais elle ne savait pas La Rouquine, qu’elle épousait un démon. Sa mère lui avait pourtant souvent dit : « Ma fille, ne t’acoquine pas d’un marin, ils ne sont jamais là et quand ils sont là, c’est pire. Et vient le jour où ils ne reviennent pas… ». Mais le grand Sam l’avait trouvée bien à son goût La Rouquine et l’avait assiégée comme on assiège une forteresse. A force de minauderies, de promesses et de mensonges, il l’avait conduite à l’autel, fier comme un conquérant.

Et le temps avait passé, l’union était restée sans enfant. Il faut dire qu’elle était un peu sorcière La Rouquine, elle connaissait les herbes, qu’elle allait cueillir à la pleine lune, dans la lande.


Seule la plupart du temps, elle appréhendait le retour de son marin de mari. A peine le balluchon posé à terre, il la basculait, là, n’importe où, sans tendresse, il la prenait sans même se donner la peine de la regarder. Et lorsqu’il en avait terminé avec ce qu’il croyait être une marque d’affection, il réclamait son repas. Parfois, si la soupe était tiède, trop salée ou pas assez, s’il n’y avait pas assez de lard, elle prenait une volée de coups qui laissaient souvent son visage gonflé et tuméfié.


Avec les années, elle avait appris à se taire La Rouquine. Lorsque le Sam était repu, rempli et qu’il ronflait enfin, elle déballait le balluchon, rempli de vêtements sales. Et elle inspectait consciencieusement les frusques. Elle découvrait des odeurs inconnues, la vanille, le tiaré. Elle trouvait des cheveux tantôt noirs et crépus, tantôt blonds et fins. Elle reconnaissait souvent, nichée au cœur des caleçons, l’odeur des sexes mélangés après l’amour. Mais elle s’en foutait La Rouquine. Elle rêvait, de tous ces endroits racontés par les odeurs, de toutes ces filles dont elle traquait les imperceptibles traces.

Quand le grand Sam était de bonne humeur, ce qui arrivait parfois, il lui parlait de ses voyages, de pays fabuleux où vivent des animaux bizarres. Il lui racontait les arbres et les fleurs, les fruits au goût étrange. Il prononçait des mots inconnus, glanés ça et là, dans de drôles de langages. Et puis, soudain, son humeur changeait. Elle savait alors qu’une fois de plus, il lui faudrait saigner de ne pas lui avoir donné ce fils qu’il voulait absolument.


Il finissait toujours par repartir, laissant La Rouquine fatiguée, le corps couvert de bleus, mais le ventre stérile. Elle y veillait La Rouquine à ne pas porter de fruit, pas de celui là, pas de ce démon violent et infidèle. Il finissait toujours par repartir vers d’autres îles, elle espérait toujours qu’il ne reviendrait pas, mais toujours, un soir, il était là, sur le pas de la porte. Et le regard vert de La Rouquine se piquait, peu à peu, de fines rides.

Un jour, alors qu’une fois de plus elle avait du se soumettre aux désirs éjaculatoires de son époux, qu’il avait vraiment apprécié le repas, elle avait senti que c’était le moment. Elle pourrait lui parler sans prendre de coups, il écouterait. Alors elle lui parla, encore et encore, et elle finit par le convaincre de sacrifier à quelque rite païen afin de le faire, cet enfant. Mais il fallait aller à un endroit particulier, le jour de la lune rousse et prononcer d’anciennes paroles, face à la mer, des paroles qu’elle était la seule à connaître. Le Grand Sam accepta, prêt à n’importe quoi pour ne plus être le seul marin sans fils du village.


Il la suivit, à travers la lande, le long d'un chemin connu d’elle seule. Il accepta de se planter là, les pieds tout au bord de la falaise, d’écarter ses bras comme pour embrasser l’horizon. Il répétait docilement les paroles qu’elle lui récitait. Et il ne l’entendit pas arriver. Mobilisant une force insoupçonnée, une force accumulée tout au long de ces années d’humiliations, de viols et de raclées, elle fit basculer le grand corps dans le vide, d’un seul coup, d’un seul.

Et puis, elle pria le ciel et l’enfer que jamais personne de vienne se promener là, que cet endroit reste caché aux humains.


Depuis, au village, on raconte que La Rouquine est devenue folle, folle que son marin de mari ne soit plus revenu, un jour. Il y en a qui l’ont vue gambader dans la lande, les cheveux aux vents, sautillant et criant de drôles de mots. Quelques fois, La Rouquine, elle retourne au bord de la falaise, elle surveille. C’est une si jolie petite crique qui abrite une carcasse déjà blanchie par la mer et le soleil. Les crabes et autres nettoyeurs ont fait leur boulot, il ne reste rien des chairs, il ne reste que les os. Les vagues clapotent et se cassent sur les rochers, et moussent gentiment. C’est vraiment une jolie petite crique, mais elle est cachée aux regards des hommes.


Et La Rouquine s’en retourne chez elle, en gambadant, en cueillant ça et là les fleurs de la lande, en riant sous le soleil et en respirant très fort l’air iodé. La femme du marin n’attend plus…


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Je flotte dans la chaleur, et mon corps, orphelin d'un corps, s'assoupit.
Dehors, le ciel est bleu ...
J'ai laissé le désir s'installer ; il foisonne et frissonne, sensuel et charnel, ondes sur ma peau. Mes mains, si je ne les surveillais, se prenant pour les siennes, s'en iraient promener sur mes seins, sur mon ventre, ou plus bas encore.
Dehors, le ciel blanchit ...
Le corps, il réclame des cuisses pour emprisonner les rondeurs ; des dents, des lèvres, pour apprivoiser les contours. Le corps, il se cambre, désespère de l'atteindre, par delà l'espace. Il soupire, vide de lui, soudain inutile.
Dehors, le ciel s'éteint ...
L'absence : j'hiberne. Je taillade le temps, j'écourte les heures. Je marmotte, entre sommeil et veille, créant pour moi toute seule la chaleur d'une peau. Et lorsque, presque tangible, je veux caresser une image, elle se dilate, m'abandonnant avec, dans la bouche, un goût de cendres.
Dehors, le ciel se meurt ...
Demain, peut-être, il sera là. Apparaîtra, inattendu, avec un sourire dans lequel je me noierai. Avec un regard qui me lira. Il aura des mots enfantés juste pour moi. Il aura sa peau pour réchauffer mon corps assoupi. Il me prendra la main.
Dehors, le ciel est mort.

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1. - Parking

Un parking derrière un immeuble trentenaire ; l'endroit est sinistre ; pas d'éclairage, des voitures à demi désossées.

Les talons accrochent les pavés disjoints. A force de prudentes exploration du terrain, du bout des semelles, elle parvient, vaille que vaille, à rejoindre la silhouette géante, épave sombre, de l'entrepôt.

Des fenêtres sans lumière édentent la façade abandonnée. Est-ce la nuit sans lune qui déguise d'angoisse la bâtisse ébréchée ? Seule une porte vitrée troue l'obscurité d'un halo blafard, phosphorescence blême diffusée par des néons tels qu'on en rencontre dans les usines.

2. - Montée

Les murs blêmissent sous le fard badigeonné par les tubes à l'opalescence blanche. La cathédrale industrielle résonne des échos d'une musique qui crépite, loin, par-dessus sa tête. S'ouvre un labyrinthe en étoile, des couloirs décolorés, boîtes à lettres, canalisations qui grimpent, escaladent les parois, tentacules gris.

Se diriger à l'oreille, suivre le tintinnabulant chahut de la fête...

Entre les orgues grises qui alimentaient autrefois les chambres froides, des femmes peintes, Venus callipyges, déballent leurs obscènes rondeurs : des mamelles comme des courges, des ventres fécondés.

Un escalier : elle commence une lente ascension pour se perdre dans les dédales sournois du bâtiment. Les murs sont couverts de graffiti colorés et de tailles diverses. Ils cèdent parfois leurs vagues calligraphiées à une Venus ou à une mâle dont la virilité triomphe, agressive.

A chaque étage, des réseaux de galerie s'effilochent et se perdent sans qu'elle ose les explorer. Les accords métalliques planent toujours et l'incite à grimper plus avant dans les entrailles de la forteresse.

A force de monter, la musique se rapproche.

Un palier, et elle l'entend, distinctement. Un couloir : l'ultime invitation s'accroche à une porte dont la serrurerie chatoie, éclaboussée d'ors mats.

Elle se retourne ; face à l'entrée, une fresque découpe ses bras, ses jambes, entrelacs désordonnés, des visages en quête de sexes, et des sexes sans visages. Une pieuvre dont émerge parfois une main, un regard, débauche l'uniforme grisaille du grand corridor.

3. - Les amours

Elle sonne, en insistant, comme une affiche le suggère. La porte s'ouvre sur un seuil tendu de velours rouge.

Dire « Bonjour » aux invités qu'elle connaît ; un sourire à ceux qu'elle ne connaît pas.

Quelques enjambées et le décor bucolique qui orne les murs l'interpelle.

Des amours dodus, aux fesses potelées, joufflues, bandent des arcs de leurs menottes piquées de fossettes. Ils voltigent sur les ciels bleus ou blancs, cotonneux, moutonnants.

Ils s'ébattent en groupes, guettant des cibles qu'elle imagine, tendres couples étreints sur une herbe nouvelle.

Dans un angle, trois de ces chérubins épient, farceurs, quelque gracile naïade blottie derrière un coquillage nacré. Une lumière diffuse galbe leurs bouilles enfantines.

Sont-ils anges ou démons ?

Ils exhalent la volupté perverse de ceux qui font naître des émois sensuels.

4. - Hors sujet : elle songe

Elle aurait mit un grand lit dont le coquillage aurait formé la tête ; un nid drapé de satin noir, imprégné des parfums de nudités gourmandes.

5. - Paysage

Toile de fond, enclavée entre deux fausses colonnes de faux marbre, s'étale une vallée, lumineuse comme un jardin de Toscane ou encore un plateau de son Ardèche. Calme paisible d'un matin d'été. Le clocher découpe son envol. Elle oublie les relents de musique qui pulsent. Elle franchit la plinthe comme on saute une haie ; elle s'en va balader.

Elle a tant parcouru les sentiers caillouteux que ses semelles, encore, s'en souviennent. Son pied connaît les rondeurs de ces pierres qui parsèment le rivière, basalte et calcaire enchevêtrés. Et le ciel est si bleu, qu'il évoque la mer, troquant l'odeur de l'iode contre le parfum des herbes séchées, des arbres fruitiers, de la vigne abandonnée.

Là, les montagnes découpent leurs rotondités, comme des seins trop lourds, de trop de lait, de trop d'années. S'y nichent dans les creux, au bord des chemins, intrépides, du serpolet, la myrtille soigneusement peignée, le sureau et la fougère.

Quand la nuit s'incendie de toutes ses étoiles, si nettes, alors le silence se trouble. Les bêlements des dernières chèvres laissées sauvages, à flanc de coteaux, évoquent ces légendes dont bien peu se rappellent ; quelques vieux ... et elle, qui se les invente.

6. - Le bar

Une table encombrée d'assiettes, de bouteilles, attire l'assemblée. Elle s'approche : ça bourdonne ; ça papote ; ça marmonne.

Elle saisit des bribes de phrases, des mots en quête d'identité, creux, malades de leurs vides, des phonèmes assemblés sans soucis d'esthétique.

Lieu où l'on cause, déballant, pêle-mêle, états d'âmes et considérations philosophiques. Lieu où l'on boit, s'imbibant pour se griser, s'alcoolisant pour s'amuser.

Des visages, déjà rubiconds, dévoilent leurs dentures étincelantes dans d'étranges imitations de rires. Des regards, déjà brumeux, s'attardent sur des nuques balayées de boucles. Il y a dans ces yeux avides quelque chose du boucher estimant sa bête.

Une jolie serveuse s'affaire, abeille industrieuse, offre un sourire, bise une joue, virevolte et toupille, comme une poupée sur sa boîte à musique, une verre dans chaque main.

7. - Une arrivée

Richard arrive : oiseau de paradis dans une volière.

Il a troqué son éternel jean contre une éblouissante robe de marquise : dentelles noires et strass dorés. Il ne marche pas : il glisse, et cerceaux et jupons se balancent, amples ondulations des tissus qui brasillent aux éclairs des spots.

La voilette de son bibi accroche une pudeur de jeune fille à son fin visage.

Elle aime sa pupille bleu-lavande et son nez retroussé. Il est toute blondeur et des diamants, petites étoiles enchâssées, avivent les lobes translucides de ses oreilles.

Il a de ces rougeurs de vierge ! Des paupières qui s'affolent quand elle lui murmure qu'il est belle. Des rires cristallins, maladroits et timides quand elle dépose un baiser sur sa joue tendre.

Ironie de la nature qui fabriqua, de ce beau garçon, une évanescente demoiselle !

8.- Hors sujet : elle songe ...

Son lit de satin noir, perdu dans les brouillards bleutés des fumées de cigarettes, palpite faiblement.

Elle est assise et ses jambes, qu'elle a enduites de paillettes, s'irisent de rayons argentés, qu'elle s'amuse à faire serpenter le long de sa cuisse.

9. - Des mains

Un groupe d'hommes, de jeunes hommes, s'agglutine autour d'un pilier. La musique clame si fort ses tempos ponctués de chants gutturaux, qu'ils ne s'entendent pas. Commence alors une pantomime à plusieurs. Ils conversent à grands gestes, amples et vigoureux, accentués des jeux de leurs physionomies. L'un esquisse une cambrure, amphore grecque, pleine de chairs laiteuses. L'autre caricature quelque coquette : pruderies et chatteries.

De mines en mimiques, ils se racontent.

Une main s'est envolée, dans l'espace, à demi suspendue. Une main comme l'aile d'un rapace qui se déplie. Elle retombe, inutile, démunie. Elle triture, discrètement, une couture de pantalon, une poche. Puis, courageuse, elle décolle à nouveau, vient se poser sur une épaule. Et la main s'anime, doucement. Elle invente un ballet. Elle remonte sur la nuque, tendre et câline. Elle s'attarde, alors qu'elle explore un dos robuste, au creux des reins, s'appliquant à épouser tous les contours. Elle s'aventure, plus bas encore, à la recherche des émois de l'autre.

Les demoiselles, assises près d'elle, gloussent. Elles ont des rires gênés, des malaises, des regards interrogateurs ou désapprobateurs. Les demoiselles, engoncées dans leurs tenues sages, fausses vierges, pas même coquines, se gaussent des amours masculines. Mais elle sait bien, elle, qu'elles imaginent ces mains d'hommes sur leurs cuisses ouvertes.

10. - La fille

Une fille, presque rousse, la peau très pâle, vêtue de rouge et de noir, avec un gros papillon posé sur son petit derrière : le noeud de sa robe ; cette fille titube. Ivre, elle se cogne aux murs. Elle ose des sourires comme s'ils étaient sacrilèges.

Quand la musique s'enfle, elle hasarde un pas de danse, et ses jambes, largement découvertes, s'ouvrent et se ferment aux rythmes. Elle s'accroche à un bras, s'abandonne.

Et qu'importe que l'autre soit homme ou bien femme ! Elle mendie un baiser, offre sa bouche qu'elle a grande et mince, barbouillée de peinture, rouge, largement étalée.

A trop boire, elle se perd, incapable désormais de brider ses pulsions. Tout lui est prétexte à sensualité. Chatte, elle ronronne, elle frôle les peaux, arque son buste menu où pointent deux tétons. Elle se désarticule, préservant un équilibre précaire. Elle tangue, barque dans une tempête, s'empare de mains salvatrices, se pend à des cous, se colle à des ventres.

Elle, elle en voit des qui s'amusent de ces tendres excès, profitant des élans passionnés qui la jettent dans leurs bras.

11. - Ambiance

Trop de bruit : une musique agressive qui réussit parfois à interrompre ses rêveries. Trop de fumée qui pique ses yeux. Trop de gens qui semblent s'amuser.

Une petite chinoise, fragile comme une porcelaine, enlace tendrement un grand jeune homme mince.

Une sensuelle brune dont le décolleté plonge jusques aux reins, qui ondoie aux rythmes infernaux, tortille ses fesses dessinées par une courte jupe.

La charcuterie sur la table, étalée, où s'ébattent des mains, des couteaux, des fourchettes, gueules voraces, ventres affamés.

Une file d'attente qui s'allonge, chacun attendant son tour devant les toilettes, qui pour pisser, qui pour gerber.

Une Marilyne, blonde platine, qui se déhanche, qui trépigne, qui gesticule, caoutchouteuse, élastique.

Des femmes lianes qui s'enroulent. Des hommes roseaux qui balancent.

Des groupes compacts qui babillent : éclats de rires, éclats de voix.

Des odeurs d'eaux de toilette mélangées de sueurs, de tabacs, de nourritures et de boissons : effluves qui aromatisent l'air de leurs lentes marées.

Des jambes : une forêt de gambettes agitées de frissons, qui sautillent ; un pied décolle, un autre atterrit ; souliers vernis ou ballerines ; des bijoux qui scintillent sur des chevilles ; des genoux qui se découvrent ; des mollets qui gigotent ...

12. - Déclaration

Une petite coiffeuse, toute blonde, la tignasse coupée court, le visage poupin, éclairé d'un beau sourire ; elle danse, indifférente au grondant murmure des conversations.

Elle se fatigue, et, peu à peu, son allure se ralentit. Une femme la regarde, qui la désire ; une femme glissée dans un tailleur masculin.

L'une a rejoint l'autre. Et, dans un élan, l'une susurre des « je t'aime », à l'autre.

13. - Epilogue

La soirée, la fête, s'appelle, ou s'appelait « La dernière Valse ».


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