Dans ma famille, les vieilles sont coriaces, pas les vieux. Les vieux sont mous, pas les vieilles. C’est pour ça qu’il ne
reste que l’élément femelle, qui atteint souvent un âge avancé, multi canonique, pour tout dire. Jeanne Calment doit faire le ventilateur
l’éolienne (c’est plus propre) dans son mausolée… Les vieilles de ma famille sont de la carne imputrescible ! D’ailleurs, il est certain que je me prépare à rejoindre la communauté des rassies.
Mais, dans un éclair de clairvoyance, comme une injonction divine, j’ai choisi, moi, de ne pas me reproduire, afin de briser cette malédiction.
Et les batailles d’ancêtres, dans ma famille, prennent les proportions de celle dites « les champs catalauniques ». Entre
Empire Romain, Huns et Vandales, Il y a toujours une aïeule qui reste aplatie sur le terrain ! Comme un steak sous la selle d’Attila.
C’est juste pour esquisser l’ambiance…
Depuis quelques jours, ma grand-mère avait déclenché une algarade contre ma tante Tamalou. « Tamalou », c’est le diminutif
de « Tamara-Marie-Lou ». Les deux pestes, sœurs au demeurant, se disputaient pour un bout de terrain situé en limite de leur propriété respective. Nul ne se souvenait plus du début de la
querelle. En fouillant dans les archives de la famille, il me semble qu’elle date du début du siècle dernier… Mais cela reste à vérifier.
Il faut dire que poussait, sur cette petite parcelle, un superbe mimosa. Quand il fleurissait, à la fin de l’hiver, l’air
embaumait de cette odeur sucrée qui raconte la Provence. Sauf que, puisque plus personne ne savait à qui il appartenait, les deux harpies le revendiquaient. Tous les soirs, au moment de la
floraison, les deux mégères s’asseyaient, chacune de son côté, sous l’arbre vénérable. Armées jusqu’aux dents, les mémés. Je suis sûre que si l’une d’elle avait tenté de cueillir un bouquet,
l’histoire se serait terminée en bain de sang. Du genre Pat Garrett et Billy The Kid.
Elles avaient tenté l’impossible pour arracher l’acte de propriété auprès de tous les notaires du pays : corruption,
séduction, prostitution, pression, intimidation. Je crois même qu’un de ces pauvres bougres a laissé un pied, en marchant sur une mine, un matin qu’il avait répondu « non » à une requête
malhonnête…
Ma grand-mère, sorcière à ses heures, entre midi et deux plus précisément, décida, pourrie d’amertume à force de broger, de
marabouter sa sœur Tamalou. Elle s’enferma dans son laboratoire, et je l’entendis marmonner tout le temps que dura son maraboutage.
Ma grand-mère détient des techniques très anciennes. Cependant, comme elle est une fin de dynastie, son pouvoir s’est
amoindri. D’une génération à l’autre, les sortilèges sont de moins en moins terribles. D’ailleurs, moi-même, le seul maraboutage que je réussis, et pourtant je m’entraîne, c’est la transformation
de la crème chantilly en beurre rance. Ma grand-mère, elle, maîtrise encore quelques tours, mais, souvent, le résultat est inattendu.
Bref, quand elle sortit, enfin, de son antre, elle tenait une petite fiole remplie d’un liquide noirâtre. Elle aboya
l’ordre d’aller lui chercher un pulvérisateur dans la cabane du jardin. Évidemment, j’ai obéi à la vitesse de la lumière. C’est que j’en ai peur, de ma grand-mère… Et je revins, encombrée de tout
ce que la cabane comptait qui ressemblait à un pulvérisateur. Je n’avais pas envie d’oublier le seul qu’elle aurait voulu. À cette époque, je n’avais presque plus de poils, à cause des divers
déboires que j’avais eu à subir, et je n’avais pas envie de me retrouver entre les pattes de la vieille.
La mémé versa le contenu de la fiole dans l’un des ustensiles. Et ajouta un peu d’eau. Je la vis partir en direction du
mimosa.
Je suis curieuse… Je montai sur la terrasse de notre demeure, et, l’œil collé à la lunette astronomique, je l’observai.
J’avais du mal à régler la focale, ce qui fait qu’au début, je ne voyais que sa bouche, où elle avait fait remplacer sa dernière dent (*). Au bout d’un moment, je
pouvais contempler les frasques de la vieille : elle aspergeait l’arbre avec sa mixture, tout en récitant des incantations. Du moins, c’est ce que je me disais, en la voyant faire de grands
gestes, et psalmodier des paroles étranges, qui me parvenaient assourdies.
Elle finit par s’éloigner. Monta sur sa vieille moto, et partit faire un tour, l’air satisfait. Son sourire épanoui en
témoignait… Vint la fin d’après-midi, j’étais un peu inquiète. La mémé Tamalou avait placé sa chaise à la limite du bout de terre litigieux, et, affalée, respirait avec délectation les effluves
du mimosa.
C’est à ce moment-là que tout a basculé. Un bourdonnement étrange trouait le calme plutôt bucolique ces derniers jours. Au
loin, un nuage noir assez curieux, se déplaçait en direction de l’arbre de la discorde. C’est à ce moment que je compris… Ce nuage, c’était un gigantesque essaim d’anophèles, autrement dit de
moustiques femelles. Ma grand-mère voulait faire bouffer sa sœur. C’était ça, son maraboutage.
Horrifiée, je courus au garage, j’attrapai le DDT et j’aspergeai le nuage. Ce fut un carnage. Les moustiques tombaient
comme des mouches. Ils recouvraient le sol, formant peu à peu un tapis noir, gluant, et qui rougissait à mesure que j’écrasai les bestioles. La Tamalou avait déjà pris ses jambes à son cou. Et le
mimosa ne s’en relèverait pas…
À son retour, en voyant le désartre, ma grand-mère me convoqua, menaça de me fouetter avec sa corde à linge, jusqu’à ce que
j’avoue ma bourde. Quand elle comprit, de rage, elle se jeta sur moi, puis m’infligea l’une des punitions les plus perverses de la tradition familiale : elle m’épila les phalanges à la
pince-coupante. J’ai beaucoup pleuré.
Ah ! Je m’en souviendrai du jour où ma grand-mère a voulu marabouter ma vieille tante !
(*) - Pour savoir comment ma grand-mère a perdu sa dernière dent... c'est là !
Vos murmures