Le pianiste jouait toujours la même ritournelle sur son clavier, quelques notes acidulées, tristounettes, une musique comme un sanglot étouffé. Du matin au soir, devant sa fenêtre ouverte, il
alignait les notes. Dans le quartier, on avait pris l’habitude d’entendre ce chant de larmes. Les enfants inventaient des paroles sur la mélodie et, souvent, un adulte l’emportait jusqu’à son
travail, jurant, grand Dieu, qu’il en avait ras le bol de la fredonner. Le pianiste n’en avait cure. Il lui fallait, après son café, coûte que coûte, aller tirer de son piano cette plainte
douloureuse, souvenir d’un autre temps, d’une jeunesse.
A côté du lutrin il y avait deux photos, chacune dans un cadre, qui se contemplaient. C’étaient celles d’un
homme et d’une femme, jeunes. Ils avaient été sans doute beaux. Il était sombre avec un regard si noir qu’on percevait à peine l’iris. Il semblait regarder au-dessus du monde. Un sourire d’une
incroyable chaleur adoucissait ce visage là qui aurait été ténébreux sans lui. La femme, elle, ressemblait à un lutin, menue, avec un minois de chat mangé par deux yeux immenses et
mélancoliques.
Avec le temps, les mains du pianiste avaient de plus en plus de difficultés à accrocher les touches noires et
blanches, et la mélodie se ralentissait, prenait des sons plus amples encore d’être ardus à faire naître. La peau se tachait de ces auréoles brunâtres qui racontent que le temps est passé. Les
yeux se délavaient peu à peu, s’éclairant d’une ombre dorée là où, autrefois, un noir profond camouflait les émotions.
Lorsqu’il ne jouait pas, il marchait sur la plage battue par l’océan. Il marchait et parfois s’arrêtait. Il
scrutait l’horizon semblant attendre une voile, une mouette.
Personne ne savait l’histoire. Mais c’était une histoire bien banale, et bien ancienne. C’était l’éternelle
ritournelle de deux amants qui se croisent, qui auraient pu partager le temps du vécu, qui auraient pu construire une maison sous les arbres, mais qui ne savaient pas ou qui n’avaient pas deviné.
Parce que, de toutes les histoires d’amour qui naissent, peu ont vu le voyage s’achever main dans la main, quand celles qui ne sont pas nées portaient tant de promesses.
Le pianiste, autrefois, avait croisé une petite bonne femme, un peu terne dans ce monde brillant qu’il
côtoyait. Il était alors absorbé par une vie de concerts, ici là, demain ailleurs. Il portait Mozart ou Brahms jusqu’aux fins fond des campagnes, comme les jésuites portaient, au temps des
colonies, la bonne parole. Et, sur ce chemin, il avait tout balayé. Elle avait été là, la petite bonne femme, quelques mois dans son sillage, toujours souriant, et tenant la tasse de café chaude
sur un coin de cuisinière. Elle avait été là, sans trop rien dire, présente ou absente au gré du musicien, sans trop rien demander.
Un matin, il avait reçu un mot laconique qui disait « le café est froid ». Le papier gondolait
d’avoir été mouillé sans doute. Mais le spectacle devait continuer.
C’est bien des années plus tard que lui revint l’image de la petite bonne femme. Et cette image lui fit mal.
Il était seul désormais, seul et âgé. Il avait laissé quelques enfants ici et là à qui il envoyait ses vœux, accompagnés d’une chèque, à chaque Noël. Il avait conquis le monde, mais le monde est
bien triste quand on est seul à en jouir.
Alors, il fit une chose insensée. Il écrivit quelques mots sur son plus beau papier à lettre, celui qui
donnait son nom en filigrane, et qui s’ornait de portées musicales. Il roula la feuille, l’inséra dans une bouteille. Un jour de tempête, il alla jeter la bouteille au plus loin qu’il pouvait,
dans l’océan déchaîné. Et il se mit à attendre, en jouant une mélodie tristounette.
Ce qu’il ne sut jamais, c’est qu’une vieille dame, au bout du monde, trouva la bouteille, l’ouvrit et lut le
message. Un sourire mélancolique éclaira son visage de chat et ses yeux, qu’elle avait gardés immenses, malgré les outrages du temps. Bien sûr qu’il y avait toujours une tasse de café chaud sur
le coin de la cuisinière. Mais elle n’avait plus le courage de lui dire.
Vos murmures