Nous vivons, ma grand-mère et moi, dans un château perdu au milieu d’une immense propriété. Autrefois, notre territoire
était grand comme le Vatican, où le cimetière du Père Lachaise, c’est comme vous voulez.
Il y a quelques années, l’état nous a piqué quelques hectares pour faire passer un truc immonde, un monstre d’acier, un
machin à roturiers, un train : le tégévé.
Il fallut, pour tracer la voie, abattre nombre d’arbres centenaires, dont le chêne préféré de ma grand-mère. Ce qui était
jadis un n’havre ! Oups ! Un havre de paix –voilà que je cause comme à la télé- est brisé chaque jour par le vacarme de la bête rugissante. Et plusieurs fois, en plus.
Moi, je m’en fous un peu. Quand je m’ennuie, entre deux frasques expérimentales de la mémé, je prends ma bicyclette et je
pédale jusqu’à l’orée de la forêt, là où les rails marquent la frontière entre mon monde et le monde des autres.
Tout ça pour situer l’histoire…
Un matin ma grand-mère s’est levée excitée comme une armée de puces. A croire qu’elle avait passé la nuit branchée sur un
chargeur électrique. Elle avait revêtu l’une de ses tenues préférées : une jupe en peau de vache, assortie à une veste de cuir. Avant même que je descende boire mon café, j’entendais son pas
claquer sur le marbre de l’entrée. Elle avait dû enfiler ses cuissardes.
Gagné ! Encore ensommeillée, je n’eus que le temps d’éviter le fouet et de courir jusqu’à la cuisine pour préparer le
petit déjeuner.
Ma grand-mère avait une idée. Quand ma grand-mère a des idées, en général le pire arrive. Elle me laissa ses instructions
afin que je prépare le terrain pour qu’elle passe à l’action : je devais réunir le troupeau de vaches et le descendre vers les rails.
J’eus un pincement au cœur. Je les aime bien les vaches. Elles sont toutes jolies dans leurs robes unies ou tachetées. Il
y en a des noires, des rousses, des blanches. Elles viennent du monde entier : des highlands, si mignonnes avec leurs longs poils ; des salers, aux coups de corne imprévisibles ; des
charolaises placides ; des vaches espagnoles, assez olé-olé.
Je les ai baptisées. Même le taureau. Lui, le mâle, le couillu, il s’appelle Parsifal. Les filles ont toutes un nom qui
commence par « Po » : Polymère, Poline, Porridge, Poséïdone, Pomette, Porosité, Pomelle, Potiche, Pochette et sa jumelle Pochetronne, Policarpe. J’arrête là, il y en a cent cinquante… Ma
préférée, c’est Policarpe, la plus intelligente. Quand elle vous observe de son œil rond, qu’elle vous suit du regard, vous savez que vous êtes la personne la plus importante de sa vie de
vache. Surtout si vous avez des pommes dans la sacoche.
Mais je m’égare… La mémé voulait que j’emmène les vaches aux rails, je m’exécutais. Jamais je ne désobéirai à ma
grand-mère. Toutes les foudres de Zeus me calcineraient en un éclair.
J’étais inquiète. Qu’allait donc imaginer la vieille pour se venger de la perte de son vieux chêne. Je savais qu’elle
voulait faire rendre gorge aux glands de l’état qui avaient abattu son arbre.
Je pris un pique-nique composé d’un morceau de pain, d’un carré frais Gervais rescapé du massacre et d’une gourde d’eau.
Il y avait au moins deux heures de marche entre l’étable et le chemin de fer. Mener le troupeau me prendrait toute la journée.
Je partis ce beau matin de printemps par les chemins, Je tapotais gentiment les flancs des bovins avec mon bâton de
bouvier. Je chantais une jolie chanson d’un groupe oublié : « ma vache a grossi ». J’étais d’humeur joyeuse, oubliant la menace qui pesait sur nous. Une bande de femelles en goguette ! Le mâle
était resté dans l’enclos.
J’arrivais à l’endroit du rendez-vous en milieu d’après-midi. Il me restait quelques heures à tuer. J’en profitais pour
câliner mon troupeau. Murmurer à l’oreille de chaque vache un mot doux. Leur souffler dans les trous du museau. Les vaches adorent ça. Au bout d’un temps certain, alors que l’angoisse
m’envahissait, je me décidai. J’entrepris de prodiguer des messages de prudence à mes vaches. Je tentai de les sensibiliser à la précarité de la condition bovine, de les alerter sur les
perversions curieuses de ma grand-mère. Je sentis un frisson d’effroi parcourir le troupeau.
C’est à ce moment-là que j’entendis la moto de mémé pétarader. Dans une demi-heure, le tégévé du soir devait passer. La
vieille arrivait juste pour … Je l’ignorais. En quelques mots ma mémé me briffa : elle voulait faire dérailler le train à coup de vaches.
Elle organisa le troupeau en décuries. Elle caparaçonna les bovines afin qu’elles ne souffrent pas trop de
l’impact.
Oui mais voilà, j’avais averti les filles. Au début, elles se laissèrent déplacer, positionner. Mais à mesure que les
minutes passaient, je sentais la tension monter. Jusqu’à ce que Policarpe pousse un meuglement à faire frémir un macchabée. C’est alors que les vaches encerclèrent la mémé. Et qu’elles la
poussèrent peu à peu, vers les rails. Au loin, on entendait le ronflement du tégévé qui se rapprochait. Je vis ma grand-mère rougir, verdir puis, à la fin, blanchir.
J’ai bien cru que les vaches allaient sacrifier ma mémé. Mais le souffle du train bouscula tout ce petit monde. Elles
s’envolèrent par-dessus les arbres. J’entendais Policarpe ronfler comme un vieux vapeur. Ma grand-mère hurlait, et je n’arrivais pas à déterminer si c’était de frousse ou de rage.
Il pleuvait des vaches comme grêle lors d'un orage d’été. Quand ma grand-mère retomba, ce fut sur le dos de Pochetronne.
Elle lui brisa l’échine. La bête s'affaissa, raide morte, entraînant la vielle dans sa chute. La mémé avait l’écume aux lèvres. Elle avait foiré son diabolique dessein.
Quand elle eut débité Pochetronne en quartiers, en côtelettes, en onglets, en ronds de gîte, en bavettes, en steaks, elle
me convoqua au boudoir.
Elle fumait son cigare du soir, et son regard noir et fermé me glaça. Je dus lui raconter par le menu ma journée, mes
papouilles et mes papotages.
Elle réfléchit un instant puis m’infligea l’une des punitions les plus terribles de la tradition familiale : elle m’épila
les aisselles à la pince-monseigneur. J’ai beaucoup pleuré.
Ah ! Je m’en souviendrai du jour où ma grand-mère a voulu prendre (d’assaut) le tégévé !
Vos murmures