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Hier, j’ai reçu une enveloppe. Bleue, avec de drôles de petits dessins, et l’adresse était rédigée d’une main
inconnue. Lorsque le Préposé des Postes et Télécommunications a frappé à ma porte et m’a tendu la liasse du courrier, il avait un petit sourire entendu, et je n’ai pas réagi, dans l’instant.
Comme à mon habitude, j’ai déposé le tas sur le guéridon. Le courrier se résume, de coutume, à des réclamations ou les recommandations des membres ennuyants de la famille.
C’est en revenant de chez mon amie Luciole que j’ai aperçu la missive qui avait chut. Elle faisait une tache
claire sur le tapis de sol. Ma curiosité s’en est trouvée derechef titillée. J’ai ouvert la lettre. Elle était à l’entête de la Compagnie des Chemins de Fer du Roy Benoît. Et, en substance, elle
racontait ceci :
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-« Chère Mademoiselle Prunelle, nous avons
l’honneur de vous faire parvenir ce billet de convoiement qui vous est gracieusement offert par quelque personne dont nous ignorons l’identité. La consigne est cependant formelle, vous devez vous
présenter demain, 16 mars 1916, à 16h16, à la gare centrale de la ville. La destination finale de votre train est notre belle capitale. Comptant sur vous, j’ai bien l’honneur, Mademoiselle
Prunelle, de vous souhaiter un agréable voyage et un non moins agréable séjour. Le Chef de Gare. »-
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J’en suis restée confite, interloquée, sidérée. J’ai cru, de prime abord, à une plaisanterie. Mais le billet
paraissait vrai, valide. Il me fallait en avoir le cœur rassuré. Rapidement, j’ai chaussé mes richelieus, je me suis couverte de ma crinoline, j’ai saisi mon ombrelle et suis partie d’un pas
volontaire en direction de la gare. Lorsque je suis arrivée, nous étions moultes badauds, agitant tous l’enveloppe et le billet, l’air interrogatif, à vouloir certifier cette curieuse aubaine.
Mais il n’y avait nulle tromperie dans l’offre. Un train avait été effectivement affrété par un, ou des, inconnus et toutes les places avaient été distribuées.
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Je suis rentrée à mon domicile, rêveuse et dubitative. Je m’interrogeai… Ce pouvait être une surprise de mon
tendre ami, le Prince Rodomont, désireux de me prendre, enfin, dans ses bras, après ces années de cour échevelée. Un délicieux frisson me parcourait l’échine, à l’idée, certes inconvenante,
d’aller perdre enfin ma virginité dans La Belle Ville. Ou ce pouvait être mon oncle, le Duc Archibald, qui m’offrait mon bal de débutante, il en parlait déjà depuis plusieurs années, et je
vieillissais. Ce pouvait être aussi quelque vieille pie malveillante, cherchant à me compromettre, à souiller ma réputation ou à faner ma beauté. Que sait-on finalement de ces horribles
sorcières ? Je vous le demande…
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Je n’avais qu’une journée, tout au plus, pour me décider. J’ai passé, cette soirée là, par tous les affres de
l’incertitude. Je tournais en rond dans le boudoir. J’ai même fumé ma pipe d’opium sans me rendre réellement compte que je sacrifiais à une habitude. Mon esprit voguait le long de la voie, mon
cœur courrait vers ce cher Rodomont. Car je pris le parti de croire qu’il était mon hôte mystérieux.
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Ce matin, je me suis levée excitée comme trois sauterelles. Tout en faisant ma toilette, j’ai chantonne, j’ai
gigoté, au point que ma servante n’a pas pu me rincer la chevelure correctement. Ma malle a été longue à remplir, il me fallait ma robe de brocard de soie, de ce mauve chatoyant qui enflamme mon
teint d’espagnole. Je ne voulais pas oublier mes dessous en dentelle de calais, si fins, qu’Arachné elle-même serait blême de jalousie, à les contempler. J’ai pris mes bottines, celles aux
innombrables laçages, qu’un homme amoureux se devrait de dénouer patiemment avant que de découvrir mon pied mignon. Falbalas et fanfreluches, boas et bas se sont entassés joyeusement ;
quelques ombrelles, ma trousse contenant mon maquillage et mes onguents, mes huiles et mes parfums sont venus compléter ma panoplie de virginale séductrice. Et je n’ai pas omis ces quelques
bijoux qui parent la femme d’un incomparable éclat, émeraudes, saphirs et rubis.
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En début d’après midi, lorsque le coche s’est présenté, je trépignais déjà de l’impatience d’une jeune
épousée. Je sentais sourdre la légère angoisse d’arriver bien trop tard… Que le trajet m’a paru long, entre l’étroitesse des rues, la lenteur des badauds, et le croisement d’autres coches !
Et périlleux ! Les rombières jetant leurs ordures par les fenêtres, directement dans le caniveau, les manants se jetant sous les pas des chevaux, toutes ces incartades menaçaient mon
déplacement.
J’ai peiné à trouver quelque gaillard porteur qui voudrait bien se charger de ma malle. Ils étaient déjà tous
bien occupés à convoyer le bagage de chacun des invités du train de 16h16. J’ai piaffé, inquiète de rater le départ, ou de devoir me séparer de mes atours.
…
Ainsi, je suis désormais confortablement installée dans un wagon, dont les sièges, hauts, confortables,
m’enveloppent. D’un rouge sang de pigeon, ils sont ornés d’armoiries brodées, d’un bleu canard, dont je ne connais pas, du reste, l’altesse qu’elles représentent, ou le parvenu… Qui peut dire. Ce
monde est devenu si versatile que l’on voit chaque jour Prince déchoir et Gueux s’enrichir. Nous sommes quatre, je ne connais aucun de mes compagnons de route. Ils me paraissent, les uns et les
autres, ma foi bien empruntés, légèrement vulgaires. J’ignore par quelle ironie notre hôte, au demeurant si délicat, a pu imaginer que je bavarderais avec ces personnes.
Lorsque le voiturier m’a installée, place 16, voiture 16 –ironie du sort ou malice démesurée, je l’ignore-
j’ai trouvé une boîte de ces délicieux chocolats que j’affectionne, accompagnée d’un mot subtile me souhaitant le bon jour. Une coupette d’un excellent champagne pétillait, n’attendant que mes
lèvres.
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J’ai sorti de mon sac, ma plume et mon carnet de molesquine, je vais noter mes rêves et mes remarques durant
cette cohabitation forcée. Je gage que ces personnes n’oseront pas, de fait, m’adresser la parole. Et je dégusterai paisiblement ce divin breuvage ambré, qui chatouille la gorge et qui éclate en
bulles joyeuses sous mon crâne brassé d’émotions.
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Soudain, j’entends le sifflet strident du chef de gare, le ronflement des chaudières qui donnent à plein
régime, les portes qui se bloquent. Un fracas assourdissant accompagne les premiers tours de roues du train qui s’ébranle, ça cahote. Nous sommes secoués et le maigre échalas assis à ma droite
laisse échapper quelques gouttes de sa Veuve Cliquette qui gerbent de sa coupe, quel gâchis ! Je l’observe, il est boutonneux bien que déjà dans sa trentaine. Ses dents jaunes n’engagent pas
au baiser et sa tenue laisse à désirer, son col est parsemé de pellicules, ses revers sont mal cassés, son haut de forme est fatigué. Face à moi, une matrone, qui sent le suint et le
graillon, se tripote un nez qu’elle a éclos et rougeaud, un de ces nez qui reniflent sans arrêt, comme celui d’un porc truffier. Sa tenue est rapiécée, noire. Elle m’évoque un corbeau des villes,
trop bien nourri de déchets, et je glousse dans mon dedans en notant ces quelques mots. Notre quatrième compagnon est un vieillard, racorni, à l’air malingre, souffreteux. Il a l’air de somnoler,
mais je sens son œil chafouin me détailler, tenter de percer le secret de mes dentelles, la transparence de ma peau si soignée. Lorsque nous serons enfin rendus à l’arrivée, je me plaindrais à
mon cher Rodomont du mauvais choix de mon wagon.
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Je suis subitement submergée d’une vague de chaleur, je suffoque, assaillie de l’odeur des corps négligés de
ces personnes. Il me serait agréable de me dégourdir les jambes, de visiter ce train, de localiser le restaurant où j’irais volontiers me sustenter un brin. Mon estomac, d’un disgracieux
gargouillis, me rappelle brutalement que je n’ai rien avalé depuis la collation d’hier au soir.
Je navigue, agrippant d’une main ferme le garde corps haut placé, le long des fenêtres. Et je me permets un
regard dans les autres cabines. Au bout d’un moment, je m’aperçois d’une curieuse configuration. Chacune de ces sortes de boudoirs, intimes, décorés tous à l’identique, accueillent un vieil homme
courbé, une grosse femme en noire et un homme jeune et bourgeonnant. Et chaque fois, ces humains de peu entourent une superbe créature, soignée, jeune, élégante et dont la culture et la noblesse
marquent l’allure et les traits. En vérité, je sens comme l’ombre d’une inquiétude sourdre en moi. De plus, et j’en suis restée coite, moi d’habitude si prolixe, si rompue aux arcanes de la
conversation de salon, toutes les voitures portent le numéro 16, et nous sommes toutes assises, nous, les dames, à la place 16.
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J’atteints le wagon restaurant et je commande une collation frugale : concombre, saumon, un toast
chaud et délicat, sorbet citron arrosé d’une lichette de vodka. Peu à peu, les demoiselles me rejoignent. Je perçois l’odeur acide de la peur qui nous enveloppe, je nous pense envahies de malaise
et d’étonnement à la fois. Nous portons la même robe, nous pavanons du même port, avons la même épingle en ivoire retenant nos cheveux. Je perçois, à l’infini, mon regard dans le regard des
autres. Et la panique me transperce. Avant que nous nous évanouissions, toutes, je me souviens n’avoir pas reconnu mon Préposé habituel, hier au courrier…
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Les deux vieilles se regardent en fumant tranquillement la dernière cigarette avant le coucher. La première a
demandé à l’autre : « Tu crois qu’elle a compris ? ». Et l’autre a répondu : « Nan ! ce genre d’arrogante met une éternité à sentir l’essence de la vie, des
êtres et des pierres. Le train peut rouler des années avant qu’elle ne se repente. Si elle aime le concombre, le saumon, le champagne, elle sera morte avant de se souvenir du visage éploré de
l’enfant, effondré sur le cadavre d’une mère. Elle aurait du la faire piquer, cette jument vicieuse agressant ceux qui ont le malheur de passer à portée de sabot. Mais la jument va si bien à son
teint d’espagnole ! ».
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C'était un atelier d'écriture à thème... sur une idée d'Enriqueta. Merci à toi...
Vos murmures...