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Il était une fois un astre qui tournait en orbite autour d’une planète bleue. C’était une jolie petite lune, argentée, affichant la bouille souriante d’un pierrot dans les nuits chaudes de l’été. De mémoire de planète, jamais il n’y eu satellite plus coquet, et plus fidèle. La lune contemplait sa terre avec toute l’admiration d’une cadette pour son aînée, attentive au moindre de ses soubresauts. Elle organisait les marées des vastes océans qui couvraient sa terre. Elle soignait la pousse des plantes et celle des cheveux. Elle donnait de l’âme aux amoureux, inspirait les amants, se décrochait, à l’occasion, quand il fallait donner un coup de main.
 
Elle avait connu le temps d’être accouchée d’une fulgurance. L’univers bouillonnait dans un feu d’enfer. Elle avait vu les galaxies tourbillonner, et, peu à peu s’éloigner. Elle avait fini par s’installer auprès de son aimée, au fin fond d’une voie laiteuse, lactée. Certains soirs, ceux là même où elle s’absentait, où elle se couchait, le ciel se paraît du nacre de l’huître en juillet. Ces soirs là, l’amour avait la saveur de la laitance légèrement âcre et acidulée du coquillage.
 
Elle avait contemplé, fascinée, le bouillonnement des amibes aux premiers temps de l’oxygène ; observé l’incroyable alchimie du protozoaire qui se déchire, pour libérer la création du vivant. Elle avait, par jeu, amplifié l’horloge des vagues, brassant l’eau comme on baratte le beurre, donnant de l’immense à la houle, juste pour mélanger les espèces, les pousser jusqu’à s’adapter, inventer des modes de survie. Elle avait rigolé de la maladresse d’une bestiole bancale cavalant sur la roche primaire.
 
Elle avait goûté le premier miel de la première abeille et regardé croître la première pimprenelle. Quand, dans les affres de l’enfantement, sa terre convulsait de volcans, vomissait ses entrailles, elle berçait les souffrances charnelles de cette jeunesse en devenir. Elle avait accompagné les luttes des premiers grands prédateurs, les courses effrénées de leurs proies. Elle avait soufflé sur le vol alangui de ces vaisseaux planant qu’étaient les ptérodactyles.
 
Elle avait accompagné les souffrances des derniers dinosaures, rampant sur un sol craquelé de chaleur. Une odeur de souffre brûlait le regard vide de ces géants en agonie. Impitoyable, le soleil séchait le sang froid des reptiles, qui s’enlisaient dans la boue oubliée d’une eau évaporée. Des millénaires durant, leurs squelettes allaient se dissoudre ou se pétrifier, graver le témoignage d’un monde disparu.
 
Et puis, un jour, elle avait regardé une créature bizarre se dandiner entre les herbes hautes d’une savane. La chose était poilue, pourvue de quatre grands bras, et poussait de drôles de cris, des rires coléreux, ponctués d’ahurissantes grimaces. C’était une nouvelle espèce qui se déplaçait en cohortes, qui vociférait, braillait, s’époumonait, piaillait. La lune se demandait souvent ce que deviendrait une telle engeance, cette bête malingre, pas même pourvue de la moindre canine mortelle, pas même équipée de poison fulgurant, tout juste bonne à s’agripper aux arbres en cas de danger. Les Dieux sont parfois inconséquents, qui lâchent dans la nature de ces avortons destinés à nourrir les fauves, sans voir plus loin que le bout de leurs augustes nez.
 
 
Les astres sont versatiles et s’ennuient vite si les semaines ressemblent aux semaines. La lune n’échappa pas à cette règle et, après avoir suivi les migrations de ces singes rachitiques, après s’être longtemps interrogée sur l’utilité d’une telle bestiole, elle reprit le cours de ses sélénites rêveries, l’organisation des saisons et la fabrication des tempêtes.
 
Et le temps passa…
 
La céleste songeuse un matin se réveilla de sa torpeur, tirée de sa contemplation par les frasques de la créature fragile, qui avait bien évolué depuis l’aube de l’histoire. Elle s’ébroua, piquée par un aiguillon qu’elle reçut en pleine mer de la tranquillité. Ça grattait, il y avait de ces petites choses qui lui couraient sur l’échine et qui plantaient un grand bâton avec, avachi dans le vide, un chiffon pendouillant, coloré, étoilé. La lune se pencha vers la terre et constata, sidérée, que le singe de l’origine s’appelait désormais un homme et que la planète bleue tirait vers un gris sale. Tout avait été saccagé. Les hommes guerroyaient sans cesse. La haine et la rapacité dominaient, quand les religions ne jetaient pas des hordes de combattants à s’entretuer là où les orangers auraient dû fleurir, là où la neige aurait dû rester immaculée.
 
Il y avait bien quelques lueurs d’espérance qui éclairaient faiblement cette humanité enragée. Une vénus callipyge racontait la maternité comblée. Le chant mélancolique d’un amant éconduit résonnait dans la nuit. Une flûte traversière égrenait ses notes aigrelettes. Un tableau flamboyait de couleurs qui parlaient aux émotions. Un poème témoignait de la douleur des amours mortes…
Il y avait quelques utopistes qui alertaient les peuples inconscients. Quelques philosophes devisaient, défaits, anéantis, lors de longues soirées inutiles.
Mais c’était bien peu, finalement, bien peu de beauté dans ce chaudron en perdition.
 
 
Tout aurait pu continuer ainsi : les batailles et les convoitises ; les morts et leurs assassins ; les prêtres et leurs esclaves ; les puissants et leurs grouillots. Mais, le 25 juin 2028, à très exactement 8 heures du matin, alors que l’été débutant offrait son bleu et la douceur d’un jour radieux, alors qu’une brise chaude câlinait la cime des rares arbres qui subsistaient encore, la mille deux cent quatre vingt deuxième expédition américaine s’apprêtait à décoller. Mille deux cent quatre vingt un drapeaux fichés un peu n’importe comment…
Et le clampin de service, appuyant sur le bouton poussoir, à la fin du compte à rebours s’exclama, fier de sa technologie, en s’adressant à sa fusée : « Va brouter la soubrette ! ».
 
La lune se sentit offensée, humiliée. Et toutes les vexations, indifférences, maltraitances lui revinrent en pleine face, déversant un trop plein d’amertume, un abyssal désespoir. Ces hommes, ces goinfres, élevaient des hordes de mammifères qui empoisonnaient son peu d’atmosphère de leurs flatulences putrides. Ces maudites créatures couvraient la terre de lumières violentes qui éblouissaient et dévoraient ses croissants ou sa rousseur. La surface des océans se piquait de tombereaux de sacs-poubelles, une déchèterie à ciel ouvert. Il ne subsistait des forêts verdoyantes que quelques arboretums géométriques.
 
La nuit, qui est son univers, son cocon, lui inspira une humeur-saudade, cette nostalgie triste et douce que murmure si bien le fado. A l’aube, sa décision était arrêtée. Elle jeta un coup d’œil à l’Everest où un télescope géant pointait son œil unique vers le cœur de la galaxie. Elle plongea sans regret, la tête la première dans l’Atlantique. On aperçut la gerbe jusqu’à la constellation de Cassiopée. Et ce fût la fin.

Lundi 17 septembre 2007 1 17 /09 /Sep /2007 21:41
- Vous fûtes plusieurs... 9 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs
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