C’était à Nador, le 1er festival des Cultures Immatérielles Méditerranéennes… Le patrimoine en
partage. Et c’était un dimanche matin, le dernier jour. Je n’ai pas su avant que se tenait cet espace d’échange dans cette ville, si près de chez moi. Je dis chez moi, parce que les Bni
Snassen, Berkane, s’appellent « chez moi », dans mon monde. Le jour se tenaient des conférences, et la nuit s’illuminait de lumières et de concerts. J’ai tout raté… ou
presque.
Mais ce dimanche là, à cet endroit là, un peu plus, comme à chaque minute, je me suis sentie vibrer de cet
étrange amour qui m’avait saisi, quelques mois auparavant, moi, l’étrange étrangère.
La ville était belle, en front d’une mer de ce bleu là qui rappelle les mers du sud, tout juste chahutée
par l’écume moussue ramenée du large par la vague tranquille.
Je me suis assise, dans la jolie salle qui accueillait les festivaliers, et j’ai écouté, écouté encore… des
voix qui parlaient de l’épousée transformée en perdrix aux beaux yeux rouges, qui parlaient d’amours impossibles… J’ai découvert ces hommes de Tafoghalt qui vivaient dans les montagnes 400.000
ans avant qu’un autre homme se meurt sur la croix et j’ai admiré les somptueux bijoux qu’ils polissaient dans le coquillage. Mon âme tendre s’en est allé autour du feu, dans les grottes,
caresser du regard le collier offert par quelque compagnon ou prétendant attentif…
Et puis le conteur est arrivé qui, de son phrasé magique, de la chaleur de son timbre a soudain jeté un
silence religieux dans la grande pièce chauffée du soleil d’un été. J’ai encore les mots qui chantent à mon oreille. C’était l’histoire d’un poète ou d’un écrivain, qui voulait finir son œuvre,
écrire l’œuvre de sa vie. Mais il avait été condamné à mort par quelqu’un impitoyable gouvernant. Alors, le poète pria Allah de lui laisser le temps d’achever son ouvrage.
Et le temps s’arrêta.
La goutte de sueur qui coulait le long du front du bourreau s’arrêta. Le chant des oiseaux s’arrêta. La
course des nuages s’arrêta. La parabole que l’astre du jour dessine dans le ciel s’arrêta…
Il eut deux minutes, deux minutes d’éternité qui ne furent qu’à lui, deux minutes durant lesquelles il pût
écrire tous les livres à écrire, penser toutes les sentences, chanter toutes les musiques.
Il mourut son œuvre achevée, en paix, au terme de ses deux minutes d’éternité.
Après, un souffle a parcouru l’assemblée, une respiration. Chacun chérissait un silence qu’il voulait comme
un temps suspendu. La réalité m’apparut bien terne soudain.
Je garde deux belles images de cette matinée enchanteresse : le concert coloré pendant le déjeuner, et
le bateau de pêche, abandonné le long de la jetée, orphelin de son pêcheur.
Mais je donnerai volontiers les années qu’il
me reste pour vivre deux minutes d’une éternité que je voudrais remplir de mon œuvre à moi : aimer...
Ô toi que me dissimulent les montagnes, reviens
Je languis loin de toi et je dépéris.
Source : Chants de femmes de l’Orient Marocain
Abdelkader Bezzazi et Joëlle Réthoré
Lundi 8 octobre 2007
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Publié dans : Carnet de Voyage - Maroc
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