C’est un bonhomme entre deux âge et deux chagrins sans doute. Il loge dans une bicoque en décomposition,
dans la casbah de Debdou. Il a l’air bien seul, bien perdu, abandonné. Il paraît qu’autrefois, il avait une épouse. Mais d’épouse, aujourd’hui, il n’y en a plus, envolée, comme la perdrix des
contes. Il a organisé, à l’entrée de sa maison, un minuscule salon, décoré d’une table et d’un siège, tous deux nés de ses mains habiles. Plus loin, le dédale qui mène à l’étage, aux autres
pièces, croule sous la matière d’œuvre, des bois ramassés, des branchages entassés, des bouts de fil de fer entortillés, un fouillis accumulé qui doit, sans doute, répondre à quelque
organisation qui n’appartient qu’à lui.
Cet homme là raconte, quand on regarde son visage, quand on plonge dans son regard, un monde qui n’a pas
quitté l’enfance malgré les outrages de la vie, les lâchetés, et les douleurs d’amour ou de solitude. Alors, armé d’un couteau sans doute, qui ressemblerait à nos opinels, il fait ce que font
les montagnards quand la neige les cloue au coin du feu, il creuse le bois, il l’entaille, l’ébarbe, il le polit soigneusement jusqu’à ce que de petits personnages, des oiseaux fabuleux, des
biches curieuses naissent d’entre ses doigts, fruits de son imagination vagabonde.
Le regard cet homme ! Si plein de tendresse, avec une virgule de détresse. Là-bas, j’ai appris qu’il
faut s'abîmer dans les prunelles pour saisir l’essence d’un cœur. Mais je ne mettrai pas sa photo ici, il a une vague ressemblance avec un personnage contestable. Et, comme je connais ma
civilisation, ce tendre sculpteur est foutu de voir débarquer un cow-boy de la CIA qui viendrait s’enquérir, probablement à coup de matraque, de son identité.
Ici, les gens le traitent avec une gentillesse amusée et lui achètent parfois ses créations. Je crois
qu’ils aiment leur sculpteur perdu, poète à ses heures, et qui inscrit ses mots dans la matière plutôt que sur une feuille.
Assieds-toi face à moi, mon aimé
Source : Chants de femmes de l’Orient Marocain
Abdelkader Bezzazi et Joëlle Réthoré
Mercredi 10 octobre 2007
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Publié dans : Carnet de Voyage - Maroc
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