L’encre noire de mes mots sur le blanc de la page caracole entre les lignes, dessine le volume de mes
rêves. Tafoghat s’endort dans la lumière du soir, orangée de la fin d’un soleil. Entre l’hiver et l’été, comme l’adolescente réveillée par la femme qui émerge, la petite ville s’empare d’une
vie foisonnante et de l’odeur des pins…
Ils sont revenus au pays tous les éparpillés, qui d’Espagne, qui de France ou de plus loin encore. Mais ils
ne sont plus de nulle part, plus d’ici, et pas de là-bas. C’est comme ça, ce sont des émigrés. Retrouvailles émues et joie exubérante, ils se remplissent, à l’écrin de Tafoghat, de tout ce qui
les animera quand, le bateau reparti, il faudra se contenter d’une barre d’immeuble, d’un ciel gris et de visages européens de plus en plus hostiles. Ils engrangent de l’amour pour tous les
jours qui viendront.
Ils se souviendront de la gloriette incongrue, chacun allant de son histoire. D’où vient qu’une bâtisse qui
se prend pour un kiosque à musique, qui se donne des airs « début de 20ème siècle », redessiné par un calligraphe, ait pu s’installer dans le parc ? Elle doit rendre
hommage à quelqu’un, abriter des cérémonies, ou encore, offrir un refuge clandestin aux amoureux qui ne peuvent pas se montrer.
Ils évoqueront longtemps les repas pris en lisière de l’allée où s’entassent les échoppes. Les tagines
mitonnent ces ragoûts qui portent au sublime le mélange des épices et des herbes, qui marient les légumes et l’agneau fondant. Ici, les rires et les cris, les polémiques animées chantent la
langue. Je tends l’oreille pour saisir toutes les nuances, tous ces « a » modulés comme un chant, et surtout, surtout, les « r ». Il en est
qui viennent du fond de la gorge et d’autres qui sont, presque, la douleur de les sortir. Et puis, il y a le petit grasseyant, le parisien, le roulé en bouche, comme on roule un bon vin. Celui
là aurait sans doute ravi Monsieur Maurice Chevalier. Je l’aime bien ce « r » roulé.
Ils emporteront quelques achats du souk, tout petit souk qui s’étale sur une place un peu plus haut dans le
village. La quincaille et l’élevage de poussins se côtoient tranquillement et les oranges s’entassent sur de la bâche. Et le vieil épicier, abrité sous sa tente berbère, peint son étal de ses
sacs ouverts, comme un peintre sa toile, mais cette œuvre là exhale de puissantes fragrances… le paprika et le cumin qui embaument.
Leurs chaussures garderont la terre des environs, de ces pistes qui tracent dans la montage le chemin des
chèvres ou celui des mules. Tous les alentours de Tafoghat célèbrent la grandeur de la nature, ou de leur Dieu, allez savoir... Le ciel, incomparable de bleu épouse les reliefs, qui semblent
bien vieux déjà, usés, tannés par les vents et les frimas. Les arbres s’essaiment, envahissent, couvrent de verts les pentes rougies, ocrées, cendrées des nuances que fabriquent la roche et le
sol. Ici, j’imagine sans peine l’aube de l’humanité.
…
L’encre noire de mes mots sur le blanc de la page caracole entre les lignes, dessine le volume de mes
rêves. Tafoghat s’endort dans la lumière du soir, orangée de la fin d’un soleil. Entre l’hiver et l’été, comme l’adolescente réveillée par la femme qui émerge, la petite ville s’empare d’une
vie foisonnante et de l’odeur des pins… Je reviendrai à Tafoghat poser mon cœur et mes émois, retrouver un amour au regard rugueux, car « rugueux » c’est ainsi que sont les beaux yeux
dans le chant des femmes de l’Oriental.
Je suis sur un autre rivage et… je le jure, je n’en peux plus.
Mon aimé aux beaux yeux repart ce soir
Source : Chants de femmes de l’Orient Marocain
Abdelkader Bezzazi et Joëlle Réthoré
Dimanche 14 octobre 2007
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Publié dans : Carnet de Voyage - Maroc
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