Un train, c’est un immobile lieu mouvant. Calée bien contre mon siège, la tête qui repose sur la vitre, je
suis fixée alors que le paysage défile. Oujda-Fès dans l’après-midi d’un jour d’août.
J’ai toujours adoré les trains, ceux qui traversent tranquillement des paysages inconnus et qui laissent le
temps, parce qu’ils avancent sans hâte, de percevoir les imperceptibles changements qui font qu’une vallée ne ressemble pas à sa voisine.
Le train est aussi, surtout, un formidable voyage en méditation, quand les yeux se perdent au dessus des
arbres qui se sauvent, des maisons qui s’amenuisent et des montagnes qui se fondent à l’horizon.
Je croise un désert… Troublée, je contemple ces dunes rasées et chauves qui semblent vouloir ondoyer sous
un soleil féroce. Je sens, presque, l’odeur de la terre brûlée. Et de désert, j’éprouve, douloureuse, celui qui m’habitait, j’avais le cœur-désert, séché, épuisé depuis longtemps par des amours
qui exigent, sans rien offrir, par des hommes qui prennent, sans rien donner.
La contemplation de ce désert là, tout de rondeur, tout de douceur me comble l’âme, à faire battre ce
cœur-feuille morte.
Entre deux tunnels, une vallée sauvage où coule une rivière… Le train ronronne, il s’en va jusqu’à Rabat,
mais son système de propulsion, sur cette partie de trajet, date déjà. C’est un vieux train qui me rappelle ceux que je prenais, toute jeune, pour rejoindre la Méditerranée, bien avant que la
vitesse ne vienne troubler la contemplation du voyageur. Passer de la nuit à la luminosité, de tunnel en tunnel, je m’imagine oubliée dans un wagon, éternellement vadrouillant de gare en gare,
sillonnant le vaste monde… croiser des regards et des sourires… aimer furtivement entre deux villes… rêver en passant une frontière… dormir, bercée par le ronflement régulier de la
locomotive.
Fès… Pour moi, c’est une ville blanche qui rayonne au soleil. Je ne suis pas restée assez longtemps pour me
noyer dans la médina, pour me perdre sur les sentiers de l’histoire, pour me rafraîchir aux sources ou aller humer l’odeur de cuir des anciennes tanneries.
Mais deux photos me racontent cette ville, où je retournerai. Deux photos qui touchent du doigt ce que le
Maroc m’inspire… La marche désormais irrépressible, vers la modernité, et les incursions d’un passé qui ne veut pas mourir… La fontaine, si contemporaine, et les petites chèvres qui grimpent
aux arbres pour manger.
Je n’aimerai pas que le Maroc contemporain avale toutes les traditions et les valeurs. Je n’aimerai pas que
le Maroc perde son âme, même s’il est nécessaire que l’âme s’ouvre.
Donne-moi ta main, toi qui as embrasé mon cœur
Avant que ton départ ne me prive de ta vue
Source : Chants de femmes de l’Orient Marocain
Abdelkader Bezzazi et Joëlle Réthoré
Mercredi 17 octobre 2007
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Publié dans : Carnet de Voyage - Maroc
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