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L’étrange étrangère gare sa bécane dans l’allée. Elle ôte son casque, pose ses gants, vire son blouson, étale ses bagages, boucle les antivols. Et puis, elle s’assoie sur le sol, au milieu de
tout ce barda, les yeux embués d’un chagrin. Une lourde fatigue, sournoise, la prend aux épaules, lui courbe la nuque. Elle contemple ses bottes et une larme vient mourir sur le goudron, une
petite tache noire et salée. Elle est fatiguée des 1500 kilomètres qu’elle vient d’avaler, en deux jours, enquillant même le trajet Alméria-La Jonquera d’une seule traite, la veille de ce moment
là, ce moment d’intense détresse.
Il faut se redresser, se charger des bagages, traverser cette rue si souvent traversée, gravir les escaliers, tourner la
clef dans la serrure. L’appartement est propre, il sent un peu le renfermé et les plantes foisonnent, encore plus qu’avant le départ. Les grandes fenêtres laissent pénétrer une lumière qui s’en
va vers la grisaille, vers l’automne.
L’étrange étrangère rejoint, vite, l’espace clos de sa chambre, laissant pour un lendemain les valises à défaire.
Elle observe son petit monde d’un œil rond, ces objets qui ont partagé son existence, qui se sont installés sur une étagère ou sur un manteau de cheminée, au fil des ans. Mais plus rien n’a
vraiment d’importance. Elle est revenue transformée. Elle se blottit sous sa couette et enfonce le nez dans les gros oreillers. La voilà qui déborde, sanglote, laisse toutes ses émotions partir
en eau, se déverser dans l’odeur de sa couche… reprendre son souffle… calmer ces hoquets qui la secouent. Elle a trois longues journées devant elle pour digérer son retour. Trois jours pour une
vie. Lorsque ce trop plein d’émotions achève enfin de dégueuler, son regard, rougi par les larmes, commence une errance vagabonde dans cet univers feutré. Et les fantômes d’objets dont elle ne
sera plus la prisonnière lui murmurent de douloureuses évidences, à elle, l’étrange étrangère qui bredouille souvent ses mots sur un écran noir… de ces évidences là qu’elle pressentait mais
qu’elle avait parfois bien du mal à verbaliser.
… souffle de Dieu…
Elle vient de connaître le souffle de Dieu, plongée dans un monde où Il est présent, à chaque instant, dans la joie et dans la
douleur. Elle le cherchait, il l’a entendue. Il lui a enseigné qu’Il est multiple, qu’Il navigue d’une civilisation à un autre, que Sa vérité, elle est en elle, aussi. Morceau du Divin, il lui
reste à cultiver cette parcelle lumineuse. Il lui faut désormais faire vivre en accord avec son Amour, se débarrasser des scories qu’un passé trop prégnant dissémine parfois au milieu de ses plus
beaux songes. Il lui faut laver ses chagrins, guérir ses plaies, trouver la Paix. La voilà revenue différente, différente et, parfois, il y en a qui lui disent qu’il émane d’elle un peu de sa
lumière…
…temps…
Elle a marché souvent, longtemps et ses pas, un à un déposés sur ce sol qui respire la sagesse, lui ont enseigné la patience… Elle va
choisir de ne pas de retomber dans un monde où le temps est compté, où les minutes sont, plus sûrement que de l’argent sonnant et trébuchant, d’implacables tyrans. Elle acceptera de laisser filer
une heure en rêveries inutiles. Elle n’oubliera plus que la prouesse est un leurre qui lie l’humain au paraître et qui le coupe de son être. Elle sait que le temps tricote le beau, et qu’il œuvre
en douceur pour enfanter le meilleur. Il faut des millénaires pour qu’un rocher accouche d’un galet à la parfaite rondeur.
…partage…
Elle a découvert, émerveillée, cette compassion là qui n’est ni pitié, ni aumône, ni même condescendance. Elle est une forme
« d’être avec passion », même dans le désespoir, même dans l’espérance et toujours dans un partage qui raconte une civilisation. Qu’importe de ne pas avoir beaucoup, si l’on peut
partager dans la joie et dans un regard d’amour...
…images…
Ses yeux sont si pleins d’images que son regard s’est encore agrandi. Sa coupe se remplit de lieux magiques, d’odeurs inconnues, de la
magie des aubes ou des crépuscules sur des plateaux enchantés. Elle sait les chemins de cailloux qui mènent à la grotte où l’eau, depuis le début de l’éternité, a sculpté des colonnes que même un
Titan ne pourrait pas briser. Et pourtant, qu’il en manque des coups d’œil. Ses mots sont pauvres quand la réalité s’offre, dans une plénitude incarnée, comme une femme s’ouvre à son amant
laissant le regard s’attarder sur ses reliefs. Les montagnes arrondies par les siècles se donnent, de ce côté-là de la mer, des airs de mystérieuse andalouse.
…voyage intérieur…
Et de voyage, il en est un qui l’a lavée, celui des moments de solitude, des errances. Elle a gratté les dernières cicatrices,
guéri les anciennes douleurs. Son livre est un livre vierge et il reste à écrire, sur les pages encore cousues, ses émotions décousues.
Elle a creusé,
épousseté des débris de poteries, de ces récipients qui contenaient des souvenirs inutiles, encombrants. Elle a déchiré inlassablement des notes accumulées dans des tiroirs à chagrins ou des
armoires à déceptions.
Elle s’est livrée à une recherche archéologique et a fouillé au plus profond de son humus, elle a archivé le passé. Désormais, il
se morfond au musée des souffrances inutiles, sur une étagère où il a peu de chance d’être exhumé.
Elle n’en a conservé que les quelques sourires et
regards authentiques qu’elle a pu croiser. Les amours mortes s’estompent.
…rêves...
Elle ramène ses rêves, qu’un jour elle inscrira dans la réalité. Elle ramène des rêves qui
sont sa vérité. La maison dans la colline, blottie sous l’eucalyptus sentira bon le paprika et le cumin. La chambre, fraîche dans l’été torride, abritera les baiser de l’homme aux yeux
rugueux.