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La Chevalière se promenait souvent dans la campagne, accompagnée de Babouine et de Nez. A cette époque de l’année, un peu de printemps, mélangé d’extrait de mois de septembre, piquait l’herbe de pâquerettes. Les fleurs jaunes des pissenlits laisseraient bientôt éclore l’évanescence duveteuse de ces boules blanches que l’on souffle, et que l’on regarde s’envoler. Nez avait le rhume des foins, et lorsqu’un appendice gigantesque, en liberté, peu. distingué, ignorant ce qu’est un mouchoir, se délivre les narines, mieux vaut se tenir à distance. Nez était heureux cependant, se grisant des odeurs végétales, humant toutes les fleurs, même les marguerites, qui sentent la petite fille négligée. Babouine regrettait l’absence d’arbres, de Ginkgo Biloba surtout, cet arbre d’un or flamboyant à l’automne, et dont elle se serait amusée à écraser les fruits, juste pour empoisonner Nez. Le fruit du Ginkgo dégage une subtile fragrance qui oscille entre le vomi et le caca.
En ce temps là, la Chevalière s’était fixée la mission d’éduquer ces deux créatures, tant les manières peu policées de la bestiole et du tarin lui semblaient dénoter dans l’entourage d’une princesse. Elle traquait les effusions du morceau d’anatomie, l’obligeait à se couper les poils chaque matin. Il faut avouer que la pilosité de Nez avait quelque chose d’extravagant. On ne savait jamais de quelle couleur serait la touffe du jour, mais elle poussait si vite et si drue que les artisans matelassiers de l’Etagère Céleste s’approvisionnaient désormais à ses tombées de ciseaux. Elle tentait de l’initier à l’art savant de se vider dans la dentelle sans émettre le moindre beuglement de trompette. Le pauvre appendice devait se contorsionner, sautiller, souffler tant qu’il subsistait une infime trace de morve. La vieille carne avait même inventé un traitement particulièrement cruel pour Nez. Une fois la semaine, elle déboulait dans son antre, armée d’un énorme clystère et lui administrait un copieux lavement d’une eau saline. Le blair mettait souvent plusieurs heures à s’en remettre, coulant piteusement, signant ses pérégrinations d’une trace mouillée, comme une limace.
Babouine n’était pas mieux lotie. Elle avait découvert le bonheur de se gratter, et de chatouiller son entourage.
Elle avait pris l’habitude, du reste, de gratouiller Nez, surtout lorsque du pollen venait lui titiller les narines. Mais ce qui mettait la Chevalière hors d’elle, c’est que Babouine se tripotait
quelle que soit l’assemblée, elle se tripotait en gloussant, en roucoulant, avec un air extatique et de petits râles de plaisir. La rombière s’était munie d’une tapette à mouches dont elle
corrigeait brutalement la guenon, assénant de grandes claques sur les mains de l’animal quand lui prenait une envie de se livrer à cet incongru loisir.
Cul par-dessus tête ! La tête dans l’herbe moussue !
Le jupon relevé dévoile des jambes maigrelettes, des fesses avares de rondeurs, creusées comme de vieilles joues. Elle porte des bas de contention, opaques, épais, qui tirebouchonnent un tantinet sur ses genoux osseux. Ses godillots, qui seraient de mise dans une tranchée plus que dans un château, ont volé et ont atterri dans un arbre à salami, surpris, qui n’a pas eu le temps de se planquer. Des tranches tombent en piaillant.
Nez et Babouine en sont restés figés, puis sont partis d’un grand éclat de rire. Babouine, on l’entend s’esclaffer, elle pousse de petits cris aigus, en rafale. Mais Nez, lui, on le voit rire. Et voir rire Nez, c’est un spectacle : il se plisse, se tord, se retrousse et s’allonge tour à tour. La demoiselle se relève, pincée, avec une moustache de lichen au-dessus de la bouche. Elle fonce sur ses deux comparses, histoire de défouler la soudaine colère qui l’a saisie. C’est qu’elle a buté sur une bosse, de la taille d’une taupinière.
Alors que la vieille brandit un point rageur, la terre se met à gronder. La motte perfide, qui a fait un croc-en-jambe à la Du Bruck, gonfle, grandit, grossit. Les trois n’ont que le temps de se carapater à distance respectueuse. Ils contemplent, médusés, cette montage croître à la vitesse d’un cheval au galop. Bientôt, le sommet transperce un nuage qui se baladait dans le coin. Le pauvre éclate en orage aussi soudain que bref. Et puis, un cratère fumant crache un lave brûlante, en gerbes, dans le ciel effaré.
C’est que Lotus vient de ressentir, brusquement, son premier émoi amoureux. Elle a croisé le regard sombre d’un maure dans son dictionnaire. Il est couvert de la peau d’un tigre royal, porte haut le turban. Le visage de cet homme fascine l’adolescente. Elle s’est absorbée dans les prunelles noires, secrètes, qui évoquent un orient qu’elle n’imaginait pas jusque là. Elle a ressenti, jusqu’aux creux de ses reins, un déchirant désir, jusqu’au fond de son cœur, un troublant roulement de tambour.
Et le corps de la Princesse, à l’aube des premières amours, s’éveille dans un bouleversement, une fulgurance dont le
paroxysme devient volcan.
Un Maure - Jean-Léon Gérôme - Source
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