C’était la petite dernière, la titoune, la toute bleue. Elle était venue sur le tard, comme le cadeau de l'existence à des parents vieillissants. Ils l’avaient prénommée Luciole, parce qu’ils avaient décidés qu’elle éclairerait leur fin de vie.


La famille était nombreuse, comme peut l’être une famille d’honnêtes sorciers. L’aîné était parti dans le vaste monde vendre sortilèges et envoûtements. Il s’était fait une solide réputation de méchanceté et d’efficacité. Les cadets en terminaient avec les bases de leur sorcellerie bien tempérée. Il faut dire que cette tribu là, c’était de la crème de sorcier, de l’aristocratie, du haut de gamme, plusieurs générations à concocter onguents et charmes, malédictions et incantations. Le vieux et la vieille avaient eux-même éduqué leurs rejetons, n’accordant qu’une confiance limitée à toutes ces nouvelles écoles de sorcelleries et leurs méthodes modernes de pédagogie. Rien ne valait l’enseignement par l’exemple, l’apprentissage par l’erreur et la transmission par immersion, comme au temps béni du compagnonnage.

Les plus grands de la fratrie regardaient d’un œil noir, jaune parfois, cette petite bleue qui bénéficiait d’une indulgence dont ils auraient bien aimé goûter la clémence. Depuis peu, les parents lâchaient tellement de lest que l’éducation de la fillette laissait réellement à désirer… et bien plus qu’ils ne pouvaient imaginer…

Luciole passait un temps infini, cachée dans le placard de sa chambre. Chez les sorciers, c’est bien connu, le seul lieu qui est invisible et inaccessible aux autres confrères, est le placard magique, celui où se réfugient les parias ou les rêveurs. D’ailleurs, chaque maison a un placard magique, mais, souvent, les habitants du lieu en ignorent l’existence, et, souvent, ce placard abrite quelque sorcier exilé pour incompétence.

Luciole, elle, lisait. Elle s’approvisionnait dans toutes les librairies du monde et de l’histoire. C’est ainsi qu’elle connaissait la Guerre des Gaules par cœur, qu’elle avait retrouvé la trace des ouvrages détruits lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Elle avait lu Rimbaud et les Sœurs Brontë. Elle avait dévoré Shakespeare. Elle s’était noyée dans la littérature orientale et la poésie arabe. Bien entendu, elle cachait cette manie, cette addiction à la jolie lecture. Elle racontait qu’elle consultait les grimoires maléfiques qu’elle dégotait. Et ses parents, n’y voyant qu’un feu de l’enfer, imaginaient qu’elle aurait un jour une belle carrière d’universitaire ou de chercheur, finissant sans doute en gardienne du temple de la culture sorcière.

Luciole, elle, se destinait à devenir une gentille sorcière, et ça, la famille n’en savait rien, sinon, il y a bien un ou deux membres qui auraient fait une crise d’apoplexie. Mais c’est bien difficile de devenir une gentille sorcière dans une famille où le maléfice est élevé au rang d’art, où la méchanceté est un état d’esprit et où l’empoisonnement est le B-A BA des apprentissages. Il lui fallait se cacher en permanence, éviter les questions et mentir sans cesse, raconter des horreurs, alors qu’elle ne rêvait que d’horizons calmes et de jolis sortilèges. Elle s’était spécialisée, en douce, dans la transformation. Elle n’ignorait plus rien de la façon de modifier la structure moléculaire, psychologique et comportementale d’un objet contrefait, d’une créature mauvaise, pour en faire un objet d’art ou une créature délicieuse. Dans l’autre sens, par contre, ce n’était même pas la peine de lui poser la question… elle était totalement inapte à porter préjudice, ignare en matière de malveillance.

Cette année là, les vieux avaient décidé de concocter une surprise à leur benjamine adorée. Ils allaient lui confier l’organisation de la terreur pour la nuit d’Halloween dans la bourgade où ils avaient élus domicile. Il lui avaient donc acheté, en cachette, la panoplie nécessaire à semer la panique : crapauds venimeux, serpents gigantesques, vampires assoiffés de sang ; fantômes et autres esprits frappeurs ; mugissements, hurlements, gémissements, toute une gamme de cris plus glaçants les uns que les autres ; arbres tentaculaires destinés à gober les enfants ; des gadgets les plus sophistiqués possible, tout ce que la technologie offrait de contemporain sur le marché du frisson. Et puis, Luciole venant de fêter ses 15 ans, il était tant qu’elle possédât son chaudron personnel. Les parents avaient donc fait l’emplette d’un modèle récent, léger et portable. Dans une superbe malle décorée, ils avaient constitué la réserve d’ingrédients de filtres maléfiques la plus complète possible : mandragores, langues de salamandres, herbes de la Saint-Jean, bave de crapaud, pattes d’araignées, cendres de pendu, etc…

La veille du jour du grand effroi, très solennellement, ils offrirent à Luciole l’ensemble de ses cadeaux. La petite fit bonne figure, eut l’air agréablement surprise, fronça les sourcils pour indiquer qu’elle réfléchissait déjà à un usage optimisé de cette panoplie de parfaite méchante sorcière.


Vint l’Halloween. Les enfants du village se préparaient déjà à mourir de peur et se terraient sous la couette. Les adultes accrochaient des gousses d’ail aux portes, affûtaient leurs pieux en argent, chargeaient les fusils de balles en or, s’aspergeaient d’eau bénite. Et Luciole ne savait toujours pas par quel bout prendre le problème : comment faire peur et faire le mal quand on a l’âme essentiellement préoccupée d’amour et de bonté ? Elle décida de braver toutes les convenances et d’animer cette nuit d’halloween à sa manière. Elle se mit au chaudron, alluma un grand feu et ferma les yeux en penchant légèrement la tête, dans un geste d’une extrême tendresse. Elle était jolie, cette gamine, et son reflet bleu lui donnait, presque, l’allure d’un ange.

La nuit se décida, enfin, à tomber. Les dents se mirent à claquer, les fesses à se serrer, les cheveux à se dresser, la chair à faire la poule. Chacun attendait, le souffle court les joyeusetés de l’année.

Dans le crépuscule alourdit de nuages menaçants, une jolie lune, rousse la lune, se leva, chassant les miasmes orageux qui s’étaient accumulés, ayant l’habitude, ce soir là, d’être de la fête. La lune auréolait d’une chaude douceur les toits fumants du village angoissé.

Et ce fut l’explosion… On vit…

 

… les crapauds venimeux se transformer en princes charmants et courtiser les adolescentes, troublées, et frétillant du coup, bien aises d’avoir trouvé des amoureux.

 

… les serpents gigantesques s’enrouler en guirlande autour des réverbères et clignoter gentiment au rythme d’une musique venue de nulle part.

 

… les vampires se muer en dodues chauves-souris, s’accrocher aux portes cochères et se balancer dans le souffle tiède d’une brise odorante.

 

… les fantômes et autres esprits frappeurs danser deux à deux une gigue joyeuse dans les parcs et les jardins.

 

… les hurlements, gémissements et autres cris n’être plus que des gloussements joyeux, des rires cristallins, des comptines fredonnées par des enfants taquins.

 

… les arbres tentaculaires se courber vers les passants éberlués, et leur tendre une crème glacée, une pomme d’amour ou une barbe à papa.

 

Peu à peu, les habitants sortirent dans la rue. Ils contemplaient, émerveillés, les fontaines cracher du chocolat chaud, les barrières devenir des bâtons de guimauve, les bacs à sables se remplir de bonbons de toutes les couleurs, les pelouse se couvrir de fleurs exotiques. Une odeur de lait flottait dans l’air et une lumière diaphane éclairait tous les coins sombres. La peur avait vécue, elle était vaincue.

 

 

C’est peu dire que les parents de Luciole furent en colère. Ils piquèrent une rage, qui de mémoire de sorcier, fit trembler jusqu’au trône du Roi. Et puis, ils se souvinrent… Cette gamine, ils l’avaient conçue la seule nuit où ils échangèrent un regard d’amour. Ah ! Ils venaient de la payer cher, cette incartade ! Car c’est bien connu, chez les sorciers, l’insulte est de rigueur pendant la copulation, sous peine de mettre au monde un déviant ou une déviante.


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Mercredi 31 octobre 2007 3 31 /10 /Oct /2007 12:59
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