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La Savoie porte de beaux fruits, gaillards et solides. Romain était l’un de ceux là, pas très grand, mais vaillant. Il cultivait le tabac dans la ferme familiale. C’était un gentil jeune homme, enfant de chœur, et qui accompagnait toutes les filles du village au bal, tant les mères avaient confiance en sa droiture, son honnêteté et son sérieux. Ce Romain là était né en 1905, il n’avait qu’un souvenir lointain de la Grande Guerre, trop jeune pour l’avoir connue, assez âgé pour avoir vu revenir les gueules cassées, avoir entendu le récit des horreurs.
Il se savait condamné à rejoindre un jour la ville afin de manger à sa faim, car la ferme périclitait doucement,
n’assurait plus la pitance quotidienne de la famille, qui grandissait. A 18 ans, il partit faire son service militaire, au Maroc. Là-bas il connut une jeune fille, qui fût son premier amour, son
premier émoi sensuel aussi, la première fois qu’il connut l’accueil au plus tendre de la femme, au plus intime. Un jour, il revint, et après quelques mois, ou années, je l’ignore, passées à la
ferme, il finit par rejoindre la famille des cheminots, de ces bouilles noires aux poumons encrassés, aux poumons de mineurs, parce que le train marchait encore au charbon et à la vapeur. C’est à
Lyon qu’il prit son premier poste… dans les bureaux. Il avait eu de la chance.
Le dimanche, il allait souvent se balader sur les quais du Rhône ou de Saône, qui à l’époque, offraient au pêcheur le plaisir de taquiner la carpe et le gardon. Il descendait en vélo de sa croix-rousse. Un jour, il fit connaissance d’une jolie jeune fille, immuablement accompagnée d’une tante âgée et toute de noire vêtue. Elle se prénommait Gabrielle, devint très vite Gaby. Il fit sa cour.
Il continuait d’aller à la messe, régulièrement et quand vint le moment d’épouser sa Gaby, c’est tout naturellement qu’il se rendit auprès du curé de Saint-Jean. Ce fût la dernière fois qu’il contacta un homme d’église, car il fallait payer, payer pour se faire marier devant Dieu. Cet homme là, simple et droit, cessa de fréquenter les lieux de prière, et se fit… communiste.
Longue vie que celle de Romain et de sa Gaby, longue vie émaillée de joies et de douleurs, cinq enfants, la guerre, les tracts distribués sous les bombardements, la petite maison sur le plateau de la croix-rousse. Le jardin, soigneusement entretenu, que les petits-enfants pillaient à la saison des fraises et des abricots. Les parties de cache-cache pendant que les grands jouaient à la coinche, en s’engueulant. Les discussions où s’affrontaient les tenants de la lutte des classes et les autres.
Une vie de militantisme, à distribuer l’huma le dimanche, à jouer à la longue quelques fois avec les collègues. Et puis la retraite, et parce qu’il fallait encore élever la petite dernière, un poste de laborantin dans un lycée.
Romain et Gaby se sont tant aimés qu’ils se tenaient la main pour s’endormir, qu’ils se tenaient la main en regardant la télé, qu’ils avaient inventé des rites. Chaque matin, Gaby se levait, préparait le café, portait sa tasse à son Romain, et puis se recouchait. Quand il avait tranquillement avalé son petit noir, le Romain se levait à son tour, préparait une tasse à sa Gaby et lui servait au lit. Des gestes insignifiants, répétés pendant presque 70 ans.
Ils font fêtés leurs 60 ans de mariage, ce fut la dernière réunion de toute la famille, et, au moment du gâteau, et bien il se sont embrassés, longtemps.
Et puis Gaby, doucement, a commencé à perdre la tête, Alzheimer qu’ils ont dit les docteurs. Elle était toute fine, elle devint toute ronde. Elle volait les pâtisseries des autres petits vieux à la maison médicalisée. Elle léchait la goutte de café qui ruisselait sur la tasse ou dans la soucoupe. Elle donnait des coups de pied à son Romain, quand il passait à proximité de la chaise où elle était assise. Il faut dire qu’elle était toute petite petite. Elle ne touchait pas le sol, assise sur sa chaise. Elle chantait tout le temps la même chanson « P’tit Poucet, P’tit Poucet ».
Et Romain, vieillissant, commençait à avoir des problèmes de déplacement. Il se fit opérer d’un genou. Il disait tout le temps qu’il voulait rester valide pour s’occuper de sa Gaby, continuer à lui masser chaque jour les jambes et qu’elle les garde belles, comme quand elle était jeune fille… Et puis, il fallut opérer l’autre genou. Mais les opérations, chez les vieilles personnes peuvent se terminer en drame. Embolie massive : une demie heure, il ne s’est même pas vu partir. Il aurait eu 93 ans à la fin de cette année là. Gaby ne s’est rendue compte de rien. Elle le réclamait de temps en temps, mais on lui disait qu’il était allé faire une course. Elle l’a rejoint six mois plus tard.
Ils sont enterrés dans la même tombe et ils regardent ce Massif de la Grande Chartreuse qu’ils aimaient tant tous les deux.
Romain n’a emporté qu’un seul regret : ne pas être retourné à Marrakech, là où il avait fait son service militaire. Et bien, Pépé, un jour, j’irai pour toi et la boucle sera bouclée, parce que vous êtes, tous les deux, l’histoire d’amour que j’aurais bien voulu vivre, et qui n’est jamais venue.
Vos murmures...