Il était une fois, dans une grotte perdue, un gentil géant qui menait
une vie tranquille. Il avait organisé ses jours autour de la seule passion qui l’animait, faire la cuisine. D’ailleurs, l’essentiel de sa décoration intérieure tournait autour du piano où
mijotaient d’innombrables plats. Son lit avait été relégué dans un angle un peu humide, à côté de la galerie qui menait aux lieux d’aisances.
Mais le coin cuisine ! Ah ! Le coin cuisine, un modèle d’organisation et d’équipement qui ferait
envie à Deuxmaigres(*) lui-même. Les batteries en cuivre brillaient de mille feux. Les couteaux, à désosser, à légumes, à julienne, à oignons, à fromage, à
gâteaux, à steak, à rôti, à saucisson, à trancher, à hacher, à détailler, … enfin, tous les couteaux qu’il est possible de dégoter, s’alignaient sagement dans des écrins de velours rouge.
Et que dire de l’étagère à épices, un plaidoyer pour de lointains voyages, des flacons d’huiles aux mille parfums, qui chantaient la Provence autant que l’Andalousie.
Le géant invitait souvent quelques amis à découvrir ses innovations culinaires. D’ailleurs, à l’entrée de
la grotte, trônait une immense table où le couvert était toujours dressé, où la corbeille offrait de multiples pains et où un vin, un nectar plutôt, décantait dans sa jolie
carafe.
Lorsqu’on pénétrait dans la grotte pour la première fois, on était surpris par les odeurs, coriandre et
muscade, cumin et curry. Puis, c’était l’oreille qui était très vite sollicitée : le glouglou de la sauce qui mijote, le frémissement des légumes qui suent dans la cocotte, le grésillement
des grillades entrain de dorer. Cette grotte là, c’était un hymne à la papille.
Un jour, alors que le géant s’apprêtait à cuisiner trois énormes choux, en fricassée, accompagnés de beaux
boudins bien gras, pour l’habituel festin du samedi, lui parvint, d’un fort lointain pays une nouvelle affligeante. Sa sœur, la géante Poupoule, venait de mettre au monde deux enfants nains. Il
compris qu’il fallait, sur le champ, quitter ses marmites pour apporter un peu de réconfort à cette pauvre Poupoule. Il rangea en vitesse ses ustensiles, et, ne se résolvant pas à jeter ses
victuailles, enferma le chou dans un tonneau, avec du gros sel, et pendit les boudins à un clou.
Puis, il prit son bâton de pèlerin et s’en fut par les chemins rejoindre sa cadette. Le périple s’avéra
bien pénible, émaillé d’incidents désagréables. Il traversa des contrées hostiles aux géants, des plaines infinies où la nourriture était bien passable. Il gravit des montagnes enneigées, et
des dunes de sable. Il arriva enfin pour rencontrer ses neveux. Ils étaient bien mignons, ces géants miniatures. Ils avaient toutes les caractéristiques de la race, sauf la taille. Le bonhomme
resta un bon mois dans sa famille. Lorsqu’il constata que sa sœur se remettait de ses émois maternels, il pris le chemin du retour, heureux à l’idée de retrouver son quotidien aux
fourneaux.
La grotte était toujours au même endroit à attendre son occupant. Mais l’odeur, l’odeur… ça sentait le
fermenté, le chou jusque dans les moindres recoins. Même les pierres s’étaient imprégnées de cette émanation forte et tenace. Le géant se précipita sur le tonneau, qui faillit lui exploser au
visage, tant les gaz s’étaient accumulés à l’intérieur. Il allait jeter le tonneau et son contenu, mais la curiosité fut la plus forte. Il goûta le chou fermenté. C’est que c’était bon !
Il se dit que réchauffer ce chou fermenté avec un peu d’un excellent vin blanc, quelques baies de genièvre et de la bonne saucisse, serait un met digne de séduire les plus gourmets de ses amis.
Il lança les invitations et puis s’en alla, content de lui, piquer un petit roupillon.
Or, il advint que passait par là un voleur, un alsacien qui avait été pourchassé par la maréchaussée
jusqu’en ces contrées reculées. Attiré par l’odeur, affamé, il osa pénétrer dans la grotte, et voler le tonneau. Il se carapata bien vite afin de profiter seul de son larcin. Lorsqu’il comprit
qu’il tenait entre ses mains un trésor gustatif, un plat inconnu, une merveille gastronomique, il s’empressa de rejoindre, clandestinement, sa région, et de déposer un brevet.
C’est ainsi que la choucroute apparut sur nos tables. Mais ce que l’histoire ne dit pas, c’est que le
géant, quand il se réveilla, constatant le vol, en devint vert de rage, et qu'il le resta.
(*) - Deuxmaigres : chef étoilé qui exerce son art quelque par entre le Yétibet et l’ouest parisien.
Vos murmures...