L’Evêque, vieillard chenu, était allongé nu sur le lit, à côté d’une forme indistincte. D’un geste las, il se saisit d’un paquet de clopes, à moitié vide, posé sur la table de chevet. Ayant allumé sa dernière cigarette - mais il l’ignorait encore -, il se passa la main, geste mécanique, dans ce que les années avaient épargné de sa chevelure autrefois abondante. La forme indistincte bougea, c’était un punk teint d’une charmante couleur rose. Il s’agissait là d’un savant camouflage. En réalité, l’énergumène se nommait Jules Longuais, et se trouvait être Inspecteur Chef à la Crim’. Il enrageait d’avoir ainsi dû sacrifier sa tignasse brune. Il dégaina son arme, un Smith et Wesson calibre 38, planqué dans son slip kangourou. Il tira droit dans la tête de l’évêque, en lui crachant ces mots :
-« Tiens mon salaud, attrape ce pruneau, au nom de tous les mômes qui crèvent dans les bouges d’Anvers ou de Tombouctou ! »-

Le crâne de l’éminence explosa tel un fruit trop mûr violemment balancé contre un mur. Longuais se saisit du téléphone et composa le numéro du bureau :

-« Ouais, C’est Jules ... Non, pas lui, l’autre, Longuais... Ouais. Envoie-moi une ambulance chez l’évêque, il a eu un petit problème ... Ouais, c’était lui le cerveau du trafic de gamins ... Ouais, oublie pas de rencarder l’appareil judiciaire ... Ouais, à tout d’suite ! »-

 -oOo-

 

Le juge d’instruction, jeune, brillant, costume trois pièces, bien propre sur lui, était en train d’écrire quand la sonnerie du bigophone, stridente et déchirant le silence, interrompit le travail épistolaire du bonhomme. Il lui fallait se rendre, à contre cœur, chez l’évêque où il aurait, une fois de plus, à supporter ce malotru de Longuais. Se saisissant du dossier ad-hoc, il sortit. Ce faisant, dans l’allée ombragée de platanes déjà parés de leur rousseur automnale, il croisa la fifille à sa mémère immuablement vêtue de sa jupe bleue, d’un pull de la même couleur, d’un corsage blanc col Claudine assorti à de sages socquettes. La fifille en pinçait pour le magistrat, elle stoppa net :

-« B’jour M’sieur l’Juge. Drôle de temps, trouvez pas ? »- balbutia-t-elle en rougissant violemment.
A part lui le juge pensa : -« Cette petite, je me la coincerai un de ces jours... Elle est quand même un peu cruche ! »-
Il rétorqua cependant, et fort civilement : -« Vous savez, gente demoiselle, l’automne est la saison de tous les mystères, alternant pluie et soleil. Saison propice aux nostalgies qui bercent un cœur simple, et exaltant les sentiments. Mais je suis pressé et bien marri de ne pouvoir poursuivre plus avant cette aimable conversation. A bientôt Mam’zelle Cunégonde ! »-
La fifille, béate d’admiration, contempla son juge accélérer le pas et s’éloigner sans se retourner. Prise d’une pulsion dévastatrice, elle décida de la suivre.
-oOo-

Quand le juge émergea du métro, toujours suivi à son insu par la fifille, à deux enjambées de chez l’évêque, déjà la ville était recouverte d’un épais brouillard de type londonien. La circulation devenait difficile et les trottoirs glissants. Allez savoir pourquoi les trottoirs s’étaient mis à glisser, une lubie sans doute ...
En attendant que le prévôt se pointe, Longuais avait été casser une petite graine dans le restaurant le plus proche. Il mangeait un steak visiblement trop cru. En sortant du restaurant, il croisa un homme dans la rue et resta interdit.
-« Bon Dieu, ce visage, mais c’est ... ! »-
Et le visage ne lui revint pas.
C’était un jockey qui avait un peu grossi ces derniers temps, depuis qu’il s’était fait coffrer pour avoir dopé sa monture. Le jockey, lui, avait fort bien reconnu ce putain de flic qui l’avait envoyé dans le box des accusés quelques années auparavant. D’ailleurs, le souvenir de son avocat lui tapotant l’épaule lui restait en travers de la gorge. L’occasion était trop belle d’enfin tirer vengeance du poulet qui avait brisé sa carrière. Il décida de se poster au pied de l’évêché et d’attendre.
-oOo-
 
-« Ouais M’sieur L’Juge. C’est comme je vous dis. C’est c’t’affreux qu’avait monté c’te traite de p’tits drôles ! »-
Et le magistrat de penser : -« Décidément, quel langage vulgaire ! Tout est grossier chez cet homme, son allure, son esprit et jusqu'à cette chevelure rose, d’un rose presque rouge. Remarque, la couleur est assortie aux débris de l’évêque, un certain esthétisme dans l’horreur... »-.
Et le juge de se remémorer sa dernière visite au Louvre alors qu’il débitait mécaniquement toute la panoplie verbale et juridique appropriée aux circonstances.

 

-oOo-
 
Les croque-morts rassemblaient, tant bien que mal, en se conformant aux instructions d’un médecin légiste, les restes éparpillés de l’éminence. Parmi ces acharnés travailleurs, il y avait un croque-notes, un poil reconnaissable à quelques vers au bout des lèvres, dont le sordide métier ne brisait pas la verve. Il se composait déjà, sous son crâne lunaire, une ode à l’hémoglobine.

O Dieux que dans vos foudres
N’ayez pas réduit en poudre
Rouge sang du sang des enfants
Que sur ses mains ce trafiquant
Livra à la Soldatesque
Se condamnant rouge éclatant
A un châtiment Dantesque
Un enfer rouge flamboyant
etc... etc...

Il était capable, le rimailleur, besogneux de la rime qu’elle soit riche ou pauvre, de pondre d’interminables et médiocres oraisons, funèbres et dédiées à ces cadavres qu’il emballait dans des sacs poubelles toute la sainte journée.
Alors qu’il descendait l’un des plastiques soigneusement étiqueté, se dirigeant vers le corbillard, il aperçut la miss amoureuse. Et le bleu pervenche, le bleu revanche dont la petite trouait le brouillard, en fragile équilibre sur le trottoir sournoisement glissant, lui creva le cœur. Cœur amoureux n’a qu’un œil. Cœur amoureux se précipitait vers la donzelle, lui asséna du bout des ses lèvres émues tout un ramassant un billet de train orphelin, un compliment tout de son cru.
-« Trou du cul ! »- s’insurgea le juge en contemplant, incrédule, impuissant, la petite soudain suivre conquise le croque mots qui de mots la grisait.
Le magistrat sentait monter en lui l’incoercible regret de ce qui aurait pu être et ne serait jamais.

-oOo-
 
C’est au beau milieu de cette scène poignante, alors que se brisait un amour et qu’un autre naissait, dans la lumière blafarde d’une journée d’automne, que Longuais apparut dans le champ de vision du jockey rondouillard. Lequel jockey, n’écoutant que son adrénaline, dégaina sa cravache et se précipita sur l’inspecteur.
Fort heureusement pour ce brillant flic, un douanier arriva juste à temps, assomma sans sommation le larron lardé avec son carnet d’injonction de payer. Car nul n’ignore que la douane et la maison poulagat sont copines comme cochonnes, se rendant service à l’occasion. D’ailleurs le douanier, qui n’était pas un imbécile , venait réclamer les droits afférents aux bénéfices réalisés par l’évêque, et non réglés, le tout agrémenté d’amendes diverses et variées pour passage de marchandise en fraude. Il arrivait un peu tard, ce que lui expliquèrent gentiment le poulet et le corbeau.

Vous fûtes plusieurs... 5 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs
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