Partager l'article ! Piège en "o" trouble: Le livre me regarde, séducteur, il me fait un clin d’œil. Le livre me fait du charme. Je ne saisis plus le sens de ...
Le livre me regarde, séducteur, il me fait un clin d’œil. Le livre me fait du charme. Je ne saisis
plus le sens des mots, l’idée des phrases, je suis juste fascinée par la course des lettres tout au long des lignes, suggérées les lignes, invisibles.
J’ai fermé les yeux, acceptant de me faire aspirer, avalée par la page.
Quand je regarde à nouveau, je suis assise à la surface blanchie d’une feuille de papier, et j’aperçois, de loin en loin, des masses noires, imposantes, des remparts d’encre. Ce sont les lettres.
Je déambule aux allées d’une curieuse forêt, lilliputienne dans un monde alphabétique. Je m’empêtre dans l’histoire, et j’escalade les mots. Me voici acrobate, tentant d’échapper à je ne sais
quel piège écrit, plutôt que tendu. J’ai chu dans le Petit Larousse des Symboles. Et choir dans un univers où rien n’est à sa place, où tout est affaire d’images, d’allégories, et bien c’est
choir en chahut et charivari.
En plus, j’ai atterri, alivri je devrais
dire, entre l’huître et l’hydre. L’huître m’accueille dans sa coquille qui, selon le docte bouquin, rappelle la vulve féminine. Me voici à rouler sur une perle en pleine sexualité. Encore que
certains attribuent à l’huître l’obstination dans l’erreur, le coquillage adhérant à son rocher quoiqu’il arrive. Je me reconnais, finalement. Je suis une huître qui m’obstine à aimer qui ne
m’aime pas, à regarder qui ne me regarde pas, à attendre qui ne veut pas de moi. Je nage dans la laitance un peu acide et je tente d’échapper aux algues qui me donnent un teint de laitue, de ce
vert apprécié des gourmets. Je me sauve, je contourne la huppe et sa crête emplumée, qui me barre le passage jusqu’à l’hydre. J’affronte ce monstre, qui porte le mal sans cesse renaissant, où
s’ébattent le vice et les sept péchés capitaux. Je le regarde bien droit dans les yeux, et je sais qu’il ne me vaincra pas. Il me faut échapper à la queue du « y », contourner le
renflement du « d », éviter la boucle du « e ». Je me casse, m’enfuis, m’esquive sans demander mon reste. Je zappe soigneusement la hyène, je n’ai pas envie de finir croquée
par un charognard nocturne et glouton.
Et je tombe en inter chapitre. C’est un monde absent, une page entièrement vierge, un grand désert où les aspérités ne sont que les accidents du grain du papier. Qu’il est long à traverser, ce
désert hostile. Il me vient une idée. Comme j’ai toujours un minuscule couteau dans la poche, je décide de prendre la clé des champs, de creuser afin d’échapper à cette immensité vide. J’espère
bien trouver la porte.
Que nenni ! je viens de m’emberlificoter dans du lierre. Tant qu’à me pendre, autant que ce soit à cette plante qui évoque l’amour éternel, la
fidélité. Le lierre me va si bien… L’immortalité un peu moins, bien qu’elle appartienne aussi à l’univers de cette grimpante. Ah ! non ! éternellement souffrir d’amours ratées, de
silences tristes, d’attentes inutiles. Etre éternellement dominée par mes émotions serait un bien pauvre destin. J’ai très envie de mériter mieux.
Ne pas regarder Méphistophélès, pour qu’il ne me voit pas, ni lui, ni le Diable auquel il renvoie… Picorer un peu de miel, nourriture des Dieux, et qui
va me requinquer, m’aider à poursuivre ma quête à la recherche de la porte. Tiens ! un nain ! Je papote trente secondes avec cet habile forgeron, ce gardien de trésors. Il me présente
Narcisse, son voisin, victime de l’illusion de sa beauté. Pauvre Narcisse, que j’en connais de tes semblables qui s’aveuglent de leurs grâces et passent, ignorent, celles des autres,
inconscients, et, finalement bien solitaires.
Je croise Osiris et je tombe amoureuse. Il a ce regard incroyable, qui me trouble, tant j’ai la sensation qu’il pénètre, ce regard là, qu’il s’enfonce au plus profond de moi, avec une acuité
taquine ou grave, je ne sais pas. Mais ce qui me fait fondre, c’est surtout la fossette du menton, et la lèvre inférieure, pulpeuse, sensuelle. Osiris qui est parti, mais qui reviendra. D’Osiris
en oursin… de renaissance en résurrection…
Un détour par le papier, sur un sol de papier, l’éphémère et le dérisoire de la chose écrite. D’ailleurs, cette aventure est dérisoire, une fade balade.
Rencontrer la parole, le verbe, l’élément créateur. Quel verbe m’a créée, moi, qui aime tant les mots. J’approche de la porte. Un phalène, rêverie de l’amour absolu, m’effleure. Il faut dire que
la nuit tombe et que les papillons de nuit commencent à se cogner, tourbillonner, affolés de la lumière. J’évite le phallus, pas la tête à ça… Et puis ses deux « l » me donnent l’envie
de m’envoler, plutôt que de m’attarder. Cette aventure au pays d’un livre commence à m’inquiéter, j’ai faim, j’ai soif et j’ai sommeil. Il me semble que ça fait une éternité que je erre entre
jambages et boucles, entre points et virgules. Une pomme, j’ai envie de la croquer, mais une pomme en lettres est bien indigeste, tout juste bonne à jeter la discorde. J’atteints le pont, semé
d’embûches, alors qu’il devrait être chemin. C’est un pont du diable, construit en une nuit et je ne veux pas être l’âme qui sera captive d’être la première à le franchir. J’en fais le tour, je
rampe entre les piles.
La porte… je vais pouvoir m’échapper. Etroite la porte, mais le passage d’un lieu à un autre, de l’obscurité à la lumière, se mérite. Entrebâillée, le
passage est difficile. Je quitte ce monde là sans regret, j’aperçois, au loin, la potence et la poussière.
Vos murmures...