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Les ruines du château de Ventadour (Meyras) vers 1860.

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Un château domine, du haut de son piton rocheux, une route qui borde la rivière. Il est encore en ruine, mais il accomplit, lentement, sa reconversion, sous la houlette attentive d’un groupe de jeunes bénévoles. Chaque été, ils arrivent, casqués, bottés, équipés, et passent leurs congés à remonter, une à une, les pierres tombées. Ils nivellent, pavent, éclairent, aménagent. Ils n’ont que leur courage et leur foi pour toute richesse, sous le regard, parfois goguenard, des autochtones.

L’hiver, quand l’agitation a déserté le coin, le château sommeille en contemplant le mystère du torrent qui dévale la montagne, et qui, parfois, gagne la berge. Perché, il impose sa masse, comme une menace, dans la lumière rasante.

C’est toujours l’hiver que les femmes disparaissent.

-o0o-

La sentinelle entendit le grondement annonciateur d’un nouvel arrivage. Il était temps, la précédente était déjà bien épuisée, elle n’en avait plus pour très longtemps avant d’être bonne pour la réforme, voire à jeter dans la fosse.

Elles arrivaient, nul ne savait d’où, ni comment, elles surgissaient d’un coup, au pied de la muraille, toujours au même endroit. Il suffisait de les attraper. Elles avaient toutes un air ahuri suivi d’une expression d’intense panique. La plupart du temps, elles se mettaient à hurler dans un langage inconnu. Il fallait les rosser comme une ânesse pour les faire taire.

La sentinelle fit sonner le cor afin de réunir le village, c’était l’histoire de quelques dizaines de minutes.

Peu à peu la populace se regroupait à l’endroit où elle devait apparaître. Tous plus contrefaits les uns que les autres, les badauds affichaient une mine de galerie des horreurs, d’antre de l’enfer. Il y avait le grand Pierre, sale comme une fosse à purin, qui traînait ses haillons déchirés couvrant à peine son corps difforme et contrefait. Il était immense et gras, avec une main atrophiée et un nez camus. Il lui manquait un œil, perdu un soir aviné dans une rixe. Il y avait l’Etienne, rouge comme une betterave et mauvais comme la peste. Il avait le regard en dessous, chafouin, torve, mesquin. Il bavait et un filet de salive dégoulinait en permanence du coin de sa bouche, filant sur un menton fuyant. Il y avait le Jeannot, couvert de pelade et qui sentait la pourriture, le pied moisi, le vieux fromage. Celui là était cruel, il aimait à torturer les petites bêtes, il aimait à battre et à lacérer, il aimait le sang. Il y avait le Paul, idiot congénital, priape et dont la main ne quittait pas la culotte. Il parlait seul, il maugréait du matin au soir, en se tripotant.

-o0o-

La fille a posé sa bagnole au pied du chemin qui mène au château. Elle s’apprête à gravir l’allée pavée, elle aperçoit les tours en friche. Chaque fois qu’elle le peut, elle va se promener sur ce site grandiose, quand il est déserté. C’est l’hiver qu’elle aime le mieux l’endroit. Les arbres se sont dépouillés des feuillages et seuls les résineux marquent de verts le paysage. Les troncs noirs ou argentés des feuillus balancent dans le ciel leurs silhouettes décharnées, le graphisme de leurs branches dénudées. L’herbe s’est faite rare et la terre ocre, gorgée d’eau, sent le champignon et l’humus. Elle sait, parce qu’on lui a souvent répété, qu’elle n’est pas en sécurité dans les allées de la forteresse. La légende dit que, de loin en loin, une femme disparaît et que jamais on ne la retrouve. Elle est comme évanouie, rayée de la carte du monde.

Mais la fille aime marcher doucement, en rasant les grands murs, en imaginant la vie d’autrefois, en caressant les pierres. Elle se recueille et médite en s’abritant dans quelque recoin, pour se protéger de la pluie ou de la burle.

Ses pas la mènent jusqu’à ce qui fut autrefois l’entrée des cuisines et où les fumées ont à jamais tatoué le foyer d’une suie sombre, l’ombre des paysans d’autrefois.

-o0o-

Les femmes étaient venues aussi, curieuses d’apercevoir la nouvelle. Les femmes ne valaient pas mieux que leurs hommes, hideuses et sales, mauvaises et bêtes. Elles étaient ratatinées, fourbes et haïssaient les nouvelles, des gueuses, tout justes utiles à amuser les mâles, incapables de survivre dans leur monde. Pas une ne savait allumer un feu, mener les chèvres, battre le blé, cuire le pain. Ah ! ça ! elles étaient délicates, avaient les mains blanches et de jolies dents. Mais elles étaient bien empotées.

Souvent, quand la gueuse n’en pouvait plus des assauts des hommes, que son corps avait fini par s’avachir et se rider, que les grossesses l’avaient tordue, elle devenait une souillon, prostrée. Elle se laissait mourir.

-o0o-

La fille s’enfonce dans la noirceur du château. Elle a toujours eu envie de descendre et visiter les entrailles de la bâtisse. Ça sent le froid, l’humide et la lumière du jour éclaire bien peu, à travers les minuscules ouvertures, les couloirs inquiétants. Par endroit, un effondrement, un tas de cailloux ralentit sa progression. Un frisson la parcourt. Elle a peur, elle tremble. Alors qu’elle va faire demi tour, vaincue par l’étrangeté, consciente de la panique qui l’envahit peu à peu, une énorme main, velue, crasseuse, la saisit et la tire. La voilà qui se retrouve en pleine lumière, face à une horde de gens dont la mine hostile la terrifie. Elle se met à hurler.


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