Une bonne femme, un peu fripée, mal guenillée, marche dans la rue. C’est Léontine. Son allure est discrète, légèrement courbée, elle vérifie soigneusement la chaussée, avant chaque pas. Il faut dire que les trottoirs de la ville sont sales, de papiers gras, de déjections canines ou de crachas. Les gens deviennent peu respectueux de l’espace public. Elle marmonne entre ses dents, elle peste, elle est pressée, Léontine.
Nul ne la voit, elle passe, transparente ou presque. Et elle observe, elle écoute. Léontine est une cueilleuse. Des cueilleuses, il en marche plein le monde, mais personne ne les remarque jamais. Ce sont toujours des femmes, de vieilles femmes. Certaines sont des cueilleuses blanches, d’autres sont des cueilleuses noires, et ce n’est pas lié à la couleur de leur peau. Non… c’est juste qu’elles ne ramassent pas les mêmes émotions, qu’elles ne moissonnent pas les mêmes mots, qu’elles ne vendangent pas les mêmes actes.

Quelque part dans le monde, bien cachées, deux coupes se remplissent, inéluctablement. L’une contient tout le bien, tous les projets d’espoir, tous les petits bonheurs, ces geste gratuits et bons que laissent traîner les humains, parfois. L’autre absorbe le mal, la noirceur, la vilenie, la mesquinerie, la méchanceté, la haine, toutes les scories qu’invente l’humanité pour avilir, asservir, humilier, utiliser, manipuler.


Et Léontine se hâte, se presse pour que jamais ce ne soit la coupe du mal qui déborde. Elle traque la gentillesse, la caresse de l’enfant qui rassure le chiot, le sourire de l’amant qui contemple sa promise. Elle entend les rires et remplit sa musette de leurs éclats. Les temps deviennent difficiles, parce que la bonté se perd. Il lui faut parcourir de plus en plus de chemin pour engranger les gouttes d’amour, de générosité, de foi, qu’elle déversera dans son graal.
Elle se réveille, le matin, plus fatiguée que le jour précédent, elle se lève plus découragée. Elle aimerait bien prendre des vacances, il y a une éternité qu’elle n’est pas retournée là-bas, dans son pays. Mais la coupe sombre se remplit si vite désormais, qu’elle ne doit plus perdre la moindre minute. Quand elle regarde l’état des rues, quand elle s’attache aux pas d’un ou d’une qui va son chemin, quand elle lit les journaux, quand elle traîne dans un bar, elle croise une cueilleuse noire qui sourit, ironique.

Le mécanisme des coupes est curieux.
Celle qui contient la laideur semble stagner, mais c’est une illusion. Son niveau ne se stabilise que lorsque de la gentillesse en abondance alimente l’autre.
La coupe du beau clapote doucement. Elle se met à bouillonner quand l’une des cueilleuse déverse sa récolte, une explosion de joie. Enfin, l’effervescence se calme, et le cloaque du malheur, celui qui fermente du sale et du terrifiant ramassé, diminue d’autant plus que la coupe immaculée a pétillé.

Ce matin, Léontine pleure, elle s’est assise sur un bout de trottoir, elle a pris sa tête entre ses mains, des mains osseuses et tachées par l’âge. Parce que ce matin, Léontine est revenue bredouille, elle n’a pas trouvé le moindre petit morceau de bonté à cacher dans sa besace. Là où autrefois les hommes s’engageaient, elle n’a entendu que des trahisons, des mensonges. Le rire des enfants s’est transformé en de hideuses grimaces, tantôt de satisfaction, tantôt de colère, tantôt parce qu’un caprice a été entendu, tantôt parce qu’une envie ne l’a pas été. L’amour, celui qui prend à l’estomac, qui bouleverse d’un regard, qui fabrique les ailes des rêves, les airs de l’envol, est devenu consommation. Dès qu’il est dégusté, avalé, pillé, il est oublié. Les lettres ne chantent plus sous les enveloppes. Elles sont toujours des mots pour blesser, pour réclamer, pour insulter. Plus personne n’écrit jamais de jolies déclarations, n’aligne ces phrases qui égaieront leur destinataire. Le clochard tend la main sous son porche et la main reste vide, alors il meurt.

C’est la coupe noire, celle qui contient tout le mauvais accumulé depuis l’origine, celle qui est restée si longtemps avec juste un peu de lie, pour tapisser son fond, qui va déborder. Parce qu’elle se remplit à vue d’œil désormais. Et nul ne sait ce qui la fera se répandre, quel geste, quel humain… Et nul ne sait ce qui se passera…


graal.jpg

Le Graal peint par Dante Gabriel Rossetti en 1860 – Source Wikipédia

Vous fûtes plusieurs... 4 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Mignardises et macarons - Communauté : La gazette des blogs
Retour à l'accueil

Commentaires

..."Des cueilleuses, il en marche plein le monde, mais personne ne les remarque jamais. Ce sont toujours des femmes, de vieilles femmes. Certaines sont des cueilleuses blanches, d’autres sont des cueilleuses noires, et ce n’est pas lié à la couleur de leur peau."...
Pourquoi dans une maison, c'est toujours la femme qui retrouve les choses perdues?
J'ai lu, je ne sais plus où, que c'est notre mémoire atavique, notre lointain passé de cueilleuse des temps préhistoriques qui fait de nous les 'cueilleuses' d'aujourd'hui... et les femmes, cueilleuses de simples et d'autres racines et champignons, enfin toutes choses qui pourront être utiles plus tard, d'où l'importance de bien noter où elles ont été vues!...
Nos hommes, eux, sont toujours dans la fuite et à l'extérieur comme l'étaient leurs ancêtres chasseurs,
Cette idée que bon nombre de choses que nous accomplissons sont comme ça inscrites dans une mémoire très ancienne me plait bien! Cela me donne le sentiment que l'on appartient à une longue lignée de personnes qui ont fait notre monde tel qu'il est aujourd'hui.
Et toi, de ces histoires de Graal, de passés alourdis en présents pesants, nous comptons encore chacun sur les expèriences anciennes, pour éclairer notre route.
..."
C’est la coupe noire, celle qui contient tout le mauvais accumulé depuis l’origine, celle qui est restée si longtemps avec juste un peu de lie, pour tapisser son fond, qui va déborder. Parce qu’elle se remplit à vue d’œil désormais. Et nul ne sait ce qui la fera se répandre, quel geste, quel humain… Et nul ne sait ce qui se passera…"...
Non, nul ne le sait, seulement, si nous n'y prenons pas garde, les erreurs du passé se répèrteront comme autant de leçons mal-apprises!
Ah! Comme j'aimerais voir le temps d'une sagesse nouvelle arriver! Mais on me dit trop utopique, sans doute ma naïveté est-elle due à notre propension à ne pas regarder plus loin que le bout de notre nez.
Tous ces aveuglements et surdités dont nous faisons tous les frais dès qu'il s'agit de s'engager pour de bon vers un ailleurs autrement...Un "nouveau Monde"!
Je sais, je dis n'importe quoi, mais c'est ma façon d'échapper à ce que je ne veux pas regarder en face, à savoir notre monde en décrépitude, nos espoirs foulés aux pieds, notre avenir et celui de nos enfants bradés par des êtres sans foi ni loi(!)...
Bon, je stoppe là, inutile de poursuivre sur ce chemin un peu trop 'facile' de la 'dénonciation' d'un système auquel je participe que je le veuille ou non!
Je t'embrasse adelphiquement et compte les jours avec toi avant ton 'décollage'(dans tous les sens du terme!)
Evelyne.

Commentaire n°1 posté par alibi-bi le 19/12/2007 à 13h06
Nous participons tous à ce système, aussi parce que souvent, on ne nous laisse pas le temps de se poser, se reposer... Bref, je rêve de pouvoir méditer à loisir, arrêter d'agir par moments. Et cueillir, le meilleur. Parce que cueillir l'évident, c'est cueillir la médiocrité de nos sociétés qui se gavent de pompes de marque, de TF1 et autres os à ronger. Penser ! Réfléchir ! Méditer ! Le risque, et c'est souvent que ça m'arrive, c'est de se faire traiter d'intello ou de chieuse. J'assume désormais.
J'aime ta façon de lire mes textes mon amie. Quand je vais décoller, y compris spirituellement, avec ma foi et mon coeur, j'aurai une prière pour toi.
Je t'embrasse comme une soeur. Penny
Réponse de Pénélope Timiste le 19/12/2007 à 13h38
Etre une cueilleuse de bien, de beau... je crois que ça me réconcilierais avec l'avenir... c'est dur mais quoi de plus beau que de semer des étoiles ? (ou de les cueillir pour que la coupe laide ne déborde pas...)
Commentaire n°2 posté par captaine lili le 19/12/2007 à 21h27
Hélas ! J'ai peur. Bises Penny
Réponse de Pénélope Timiste le 19/12/2007 à 23h11
mon dieu , comme il ya logtemps que je ne suis pas venue te voir ... pourtant toujours je pense à toi ,
partie ? pas encore ? ou déjà la-bas ?

je t'embrasse
Commentaire n°3 posté par nefertiti le 24/12/2007 à 07h28
Ben voui, je suis là bas. et heureuse d'être au Maroc. Je pense à toi. Bises Penny
Réponse de Pénélope Timiste le 25/12/2007 à 08h30

je me demande comment je suis passée à coté de ce texte! Ce qui est étrange parce que je me rappelle très bien de ce prénom de Léontine..

Toujours en émerveillement devant tes écrits et celui-ci est magnifique de par son histoire raccontée et si juste..;

Commentaire n°4 posté par fabienne Boissière le 27/02/2012 à 22h21

Merci Fab. Ton passage et tes gentils mots sont toujours un plaisir pour moi. Je t'embrasse. Penny

Réponse de Pénélope Timiste le 28/02/2012 à 17h14

Partager mes murmures

It's me

Déposé...

sceau1.gif 00041548

  trait

 

Hier, à minuit, vous étiez 257 469 à vous être promenés au fil de mes murmures.


trait

 

23 abonnés à mes murmures


trait

 

Vous souhaitez m'écrire ?

adynaton.pf@hotmail.fr

 

Mumures en musique

trait
Musique Classique
trait
Et Musique d'Ailleurs

Les derniers murmures

  • Droguée…
    A l’info, je suis droguée à l’info. Pendant que je rédige les différents documents liés à mon Master, j’ai l’oreille qui traîne sur les chaines d’information. Et la Marine est de partout. Elle me fout les chocottes, cette bonne femme. Elle a rendu acceptable ses discours de la haine et...
  • Législatives...
    C’est le clip de l’UMP qui m’intéresse… Ah ben voui ! Pour alimenter mon envie d’être désagréable, voire pénible, j’essaie, encore et toujours, de troubler le passant. Qu’il doute de son envie de soutenir une UMP moribonde. En coulisses, déjà les machettes et autres colts sont astiqués,...
  • Le « on s’en fout »
    J’adore faire caguer… C’est pas nouveau. Je dois être née avec le neurone du « fait chier », ou alors je l’ai reçu en héritage. Mon père déjà… Bref, toujours sur le Huff’ quand une info très pipole apparaît, le jeu, c’est d’aller le plus vite possible commenter avec un « on...
  • Quand on parle de communautarismes
    Il existe un communautarisme des « de souche », largement aussi dangereux que n’importe quel communautarisme. Il est tapi comme un chat, dans un coin sombre, guettant la prochaine souris à croquer. Dangereux, oui, dangereux. Parce qu’il développe un discours de la haine enrubanné de...
  • Ah Christine, je t’aime !
    Christine L, Directrice, Ex-Ministre, dont le traitement n’est pas soumis à impôt… du moins c’est ce qu’il se dit dans tous les journaux sérieux, Christine défraie la chronique. Forcément, elle oppose la misère du petit nigérian à celle du petit grec. Déjà, opposer deux misères pour...
  • Mars, une nouvelle terre…
    C’est le titre d’un reportage sur lequel je suis tombée, sur France5, par hasard, cet après-midi. J’avais besoin de me changer l’esprit, parce que faire la saisie de 17 interviews… Pfiou ! c’est gavant à force. Je suis resté scotchée… Cinquante minutes de pur bonheur....
  • Je me battrai…
    L’ambiance est à la bataille. Vas-y que je te file un coup de Zemmour contre une lèche à Guillon. Je t’envoie Woerth en plein tronche et tu me réponds « sang contaminé »… ça donne un max sur les réseaux. On est au bord de la guerre civile, je vous le dis. Enfin, la guerre civile, façon...
  • Dialogue édifiant…
    Sur un article du  Huff…qui se trouve ici, je donne mon avis. Ben voui, je ne peux pas m’empêcher de donner mon avis. Et qu'est-ce que je vois... je suis interpellée assez vulgairement, il faut le dire. 鍾運禮 « ferme ta gueule pénélope » Moi : ‎@ 鍾運禮 (Robert), je...
  • Incredible !
    Une accalmie se présente, improbable. Pendant et depuis quelques jours, la France emprunte à un taux moindre. Oh ! Je ne me fais pas d’illusion. L’impact de l’élection de François Hollande n’est pas forcément prépondérante. Ça tient aussi à la dégradation, triste, de l’économie de nos...
  • L’ombre d’un doute…
    J’adore l’idée de passer un master… mais parfois, je souffre le martyre. Tant je doute. Pour l’anecdote, j’ai rédigé la première note obligatoire avec un soin incroyable et j’ai eu 13. Euh ! Je n’étais pas vraiment heureuse car si je veux continuer, il faut monter de niveau. Et j’ai fait...
Liste complète

Vos murmures...

Incontournables murmures

Voyagez malin !


ideoz

 

trait

 

Un conteur


ab

 

trait

 

Mohamed Sifaoui, journaliste, algérien


ms

 

trait

 

Se tenir informé, Maroc

 

amar

 

matin

 

tqm

 

Un excellent magazine féminin et marocain sur le Web

qandisha.jpg

 

trait

 

Les informations me murmurent...

 

huff


marianne


monde

 

tr

 

trait

 

Les murmures des chaînes infos...

 

bfm.jpg

 

lcp.jpg

 

pubsen.jpg

Hasard du murmure

  • gateaux1
  • tiznit (20)
  • chez la patissiere3
  • lumiere.jpg
  • pointdevue14.jpg
  • insolite12.jpg

Murmures clipés

 

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés