Les valises sont bouclées, le dernier café, avalé. Les deux étranges étrangères vont reprendre le macadam,
traverser le rif pour rejoindre Al Hoceima, puis Berkane, c’est le chemin qu’elles ont choisi. Le ciel moutonne, gris, posé sur les toits de Fès. La pluie menace, elle guette le moment de
déverser ses sanglots sur la terre assoiffée.
Quitter Fès pince les cœurs de ces deux là qui laissent, déjà, un ami. Quitter Fès, c’est repartir,
imprégnées de joie, vers le monde de Princesse. Les départs sont toujours des déchirements.
Les paysages sont lunaires, qui égrènent leurs rondeurs
désertes à la sortie de la ville.
Et le relief s’accentue, la petite auto de location pétarade sur les routes sinueuses. C’est la Blonde qui
conduit, avisée, experte, forte de kilomètres avalés en rallyes, qui plus est, savoyarde, et rompue aux arcanes des virolos et autres dos d’ânes. La Brune est une tanche, elle n’aime pas la
vitesse, elle a peur en voiture. Alors, parfois, elle freine, elle souffle, elle ferme les yeux. Ben oui !
Le paysage est grandiose, il mêle la faune de la montagne et de l’Afrique. Ça ressemble à un coin du Massif
Central qui aurait été transplanté ailleurs, dans un ailleurs dont la culture s’affiche différente. Découvrir un village niché au creux d’une rotondité maternelle, et là où l’on attend la
petite église en pierre de lave, une superbe mosquée aux tons de bonbon s’élance vers les nuages.
Il fait froid, et le temps s’étire car il faut rouler prudemment. A un moment, alors que l’ambiance, dans
l’habitacle était plutôt détendue, la Blonde se crispe. Elle cesse de papoter, et de rire aussi. C’est que la pluie a étalé sur la chaussée de la boue, bien glissante la boue. Pendant
quatre-vingt kilomètres d’une interminable descente, la Blonde va conduire la petite auto comme un luge, au frein à main. Ah ! l’atmosphère se réchauffe à l’intérieur de la bagnole !
Entre la concentration aiguë de la Blonde, et le trouillomètre en ébullition de la Brune, il faut mettre le ventilateur pour traquer la buée.
Peu à peu, le paysage se transforme en alpages. Les sapins s’en donnent à cœur joie. Et parfois, un hôtel
dont l’architecture se pique du chalet aguiche le promeneur. Curieusement, à intervalle régulier, de charmants jeunes hommes font de grands signes pour offrir des cigarettes aux étranges
étrangères… Il leur en faudra du temps pour comprendre qu’elles se trouvent au pays de l’herbe qui fait rire, ou délirer sur des concepts abstraits.
D’ailleurs, elles n’ont toujours pas résolu une question philosophique et fondamentale. « Toute vérité a
son contraire »… certes, mais quel est le contraire de cette vérité là ? Ah !
Et puis les reliefs cèdent à la plaine, même s’il reste quelques collines à franchir. Le temps est
changeant, qui passe du nuageux au brouillard, du soleil à l’orage. Instable, il arrose ou sèche selon son humeur.
Al Hoceima, il est cinq heures de l’après midi. Les deux étranges étrangères meurent de faim. La tension de
cette aventure dans le rif a été telle, qu’elles ont oublié les contraintes physiologiques. Il paraît que la ville est belle, mais, sous des trombes d’eau, elle a l’air triste. Et puis, l’après
midi bien trop avancé rappelle aux deux femmes qu’elles ont encore bien de la route à parcourir, et qu’il ne faut pas s’attarder. Un café et croissant plus tard, elles repartent, la nuit tombe,
sournoise.
Elles repartent soulagées, sûres d’en avoir terminé avec les frayeurs… Oui mais, dans la noirceur nocturne,
elles ratent la route de Nador, celle qui doit les ramener à la petite église où elles occupent une chambre de gîte. Et elles s’enfoncent, à nouveau, dans le rif. Les villages se font rares. Et
les ponts, des passerelles plutôt, qui franchissent les gués, se noient sous la montée des eaux. A chaque remous, La Blonde et la Brune s’interrogent sur la profondeur de la flaque. A chaque pâté
de maison, elles guettent un panneau, qui les ramènerait sur leur chemin. A nouveau, la tension est palpable, les voix se font basses, blanches. Elles s’obstinent cependant et avancent, en
silence. Peu à peu, le goudron fait place au gravier, les ravins se creusent à droite et à gauche. Elles roulent sur une piste au milieu de nulle part. Encore un peu… et toujours pas la moindre
indication.
Alors reviennent les histoires de contrebandiers qui sillonnent la nuit pour échapper aux contrôles, et qui
s’organisent en convois. La Blonde s’obstine, persuadée qu’à un moment donné elles croiseront quelque nationale, qui les ramènera à la civilisation. La Brune, elle, crève de peur. La Blonde a
sans doute raison, mais la Brune ne tient plus. C’est d’une voix sans réplique qu’elle intime l’ordre de faire demi-tour, de retourner chercher le bon cap au point où elles se sont
perdues.
…
Le demi tour a été bien compliqué, sur une piste gravillonnée avec les perspectives d’un grand plongeon. Au
bout du compte, elles ont a nouveau franchi les rivières, traversé les villages, retrouvé la route. Il pleuvait comme chameau qui pisse. Au point que la Brune avait encore la pétoche, elle ne
voyait rien.
Elles ont enfin rejoint Berkane. Avec, accrochée à l’estomac, une faim à dévorer un agneau. La Blonde,
dans sa grande témérité, s’est piquée de trouver un restaurant. Autant chercher à aller souper chez Trois-Gros, un soir de 1er mai, à 22 heures, et en se perdant à
Montluçon.
C’est autour de deux tranches de dinde fumée, d’un pain dont l’épicier, qui l’avait gardé pour lui, a bien
voulu se séparer, de « vache qui rit » et de quelques clémentines qu’elles ont, finalement, fêté cette rude journée, dans un grand éclat de rire. Car les épiciers ferment tard, au
Maroc.
Quelle aventure !