Partager l'article ! 22 décembre 2012: Le manuel stipule que notre enfermement durera cent quatre vingt jours. Même s’il ne s’est rien passé hier. Ils ont ...
Le manuel stipule que notre enfermement durera cent quatre vingt jours. Même s’il ne s’est rien passé hier. Ils ont appelé ce laps de temps : principe de précaution. Et si la porte blindée ne s’ouvre pas à la fin du temps ? Rien n’est dit dans ce foutu bouquin.
Dans ma carrée, il y a Lila. Fine Lila, plutôt secrète et distante, dont émane une aura d’une douceur infinie, jusqu’à ce qu’on plonge dans son regard : sombre et impénétrable. Elle est musulmane. J’ignore si, avant le Bunker, elle était pratiquante. Mais depuis le premier jour, elle se conforme strictement aux préceptes de sa religion. Elle ne quitte jamais la chambre sans un foulard noué, cachant sa superbe tignasse aux reflets roux. C’est elle qui m’a appris qu’il y avait une salle des cultes. Il paraît que les murs sont peints et qu’ils donnent les orientations de villes ou de lieux saints : La Mecque, Saint-Pierre de Rome, Bénarès, Jérusalem… Drôle de conception que de regrouper les différentes croyances dans une boîte. Finalement, ils ont fait des économies.
Il y a aussi Grande Gourdasse, je n’ai pas trouvé d’autre nom pour cette asperge qui chougne en permanence, parce qu’il n’y a pas de salon d’esthétique dans le Bunker. Elle s’appelle Milly. J’imagine que son coffre personnel contient tout le nécessaire à peinturlurer la façade. Je jurerais, cependant, qu’il y a quelque part un stock de fanfreluches où nous pourrons puiser à volonté de quoi améliorer l’ordinaire. Des fois qu’en six mois nous nous ridions comme de vieilles pommes, et ne soyons plus consommables, au sortir de la champignonnière… Dans le cas contraire, comment respecter un minimum d’hygiène ? Ce n’est pas la trousse de toilette dont chacun s’est pourvu, qui assurera 540 lavages de quenottes par invité.
Je me suis mise à observer mes compagnons de ce voyage en sous-sol. Nous sommes au Jour 3, il faut que j’en occupe encore 177. Observer est un labeur édifiant, apprenant également. Quand on repère certains de ses propres travers chez autrui, et que cela vous agace, alors il est temps de SE réfléchir. Je sais, je fais dans l’abscons.
Et puis, il y a quelque chose d’extrêmement vexant dans le choix de notre aréopage : nous sommes tous d’un physique plutôt « agréable à regarder », mais sans plus : ni laideron, ni beauté. Et je me dis que, quelque part, il y a le Bunker des canons, ou le Bunker des thons.
J’en ressens un malaise diffus.