Je suis un blog égaré, j'ai perdu le fil. C'est une longue histoire. Elle aurait pu être belle, l'histoire. Mais aujourd'hui, je ne suis plus qu'un amas de mots, un quadrillage de lignes qui ne savent plus s'entrelacer, qui s'ignorent, se snobent. Je ne sais même pas comment mon errance a commencé. Je peux juste me souvenir.
Un soir, alors qu'un été troublait les sommeils d'une chaleur poisseuse, j'ai reçu mon nom de baptême. Je n'étais alors qu'un murmure inaudible, une fable simplette coincée dans les rets d'une immense toile. Je balbutiais, je radotais mes quelques vers. Et puis, je fus alimenté. J'ai grossi, grossi, grossi. Je suis devenu polymorphe. J'ai entremêlé les chemins d'hier avec les rêves de demain. J'ai fui la vie dans des comptines poétiques ou des éclats d'un rire un peu trivial. Aux égarements fantasques répondaient parfois des notes joyeuses. J'étais un blog qui cahotait sur les prairies d'une vie bien banale, entre le labeur quotidien et les songes caressés dans les nuits réparatrices.
Et puis...
Un jour, cette fille, cette femme plutôt, celle qui m'accouchait chaque jour, dans l'intime de son lit, fut prise d'un incroyable tourbillon, celui d'aller coller ses pas dans ceux de quelque aventurière, celui d'aller lire ailleurs les traces du temps qui passe. Parfois, des adolescences se vivent à l'heure des frimas. Elle était bizarre, celle là. Un peu perdue, terrorisée par les autres alors qu'elle leur parlait, engageant toujours un brin de conversation. Elle cueillait aux terrasses des cafés les sourires, ou les larmes, qui viendraient épicer ses bluettes. Elle fuyait dès que se refermaient sur elles les portes du bureau. Coincée entre un monde volubile, superficiel, et son désir d'une profondeur sans cesse à creuser, elle traversait l'existence emmitouflée d'une espèce de nostalgie que jamais rien ne venait secouer.
Je crois que c'est la couleur qui l'a tirée de sa torpeur tranquille. La couleur d'un pays. Mais peu importe ! Ce qu'elle a vécu ne compte pas.
Elle m'a confié au silence. Alors je me suis enfui, j'ai décidé de vivre ma vie de blog. J'ai pris mes lignes à mon cou et j'ai commencé à explorer la toile. De temps en temps, je reviens à la maison mais ma désertion n'est pas sans dommage. Je n'intéresse plus personne. N'empêche, sans bruit, en fantôme, j'en découvre de jolies choses, j'en savoure des ambiances d'ailleurs, j'en déguste des mots qui ne sont pas moi. Et je ne laisse plus de traces, je n'ai pas le temps, je suis devenu avide. Si vous croyez que je suis encore là, vous vous trompez. Je ne suis plus qu'une illusion, parce que, désormais, j'existe ailleurs.

Sur un sujet proposé par Enriqueta... le Mystério de l'été

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