Ce soir, c’était le réveillon. Normal, ici comme avant, notre civilisation bien blanche et bien chrétienne a toujours pensé que ses fêtes étaient universelles. A moins que nous célébrions toutes les occasions dans les mois à venir… Mon premier Noël au violon. Pâques ne sera ni au tison, ni au mouton, ni au ronron. Nous étions tous, les cent, réunis dans la grande salle des fêtes, lampionnisée par les garçons, enguirlandée par les filles. Mais pas de sapin. C’était tout prescrit par le manuel. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Moi, j’étais chargée de disposer les flûtes de champagne sur la table à la nappe dorée. Qui avait drapé la nappe ? … je n’en sais rien.

En fait, le manuel est totalement personnalisé. Au jour le jour, les instructions sont transcrites, qui attendent d’être, ou pas, suivies. Je pense que je ne vais pas m’exécuter. Ou alors seulement quand je ne pourrais pas faire autrement.


C’était un repas bien trop riche en graisses et en sucres. Ils ont trucidé les derniers canards pour le foie. Demain, ce sera magret, j’en jurerais ! Nous sommes de toutes origines, mais, dans la gravité de la situation, personne n’a posé la question de savoir si la viande est hallal, kasher, ou s’il y a des végétaliens parmi nous. Je crois qu’on s’en fout tous. Même Lila.

Je la trouve bizarre, Lila, tout bien considéré. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Elle prie, cinq fois par jour, tournée vers la Mecque, mais sa collection de foulards ferait pâlir un mannequin. Comme si ce signe de modestie devenait, pour elle, un colifichet dangereusement séducteur. Et puis, elle boit de l’alcool et elle fume. Elle a des rires de gorge qui doivent affoler le mâle. D’ailleurs elle a très vite été entourée de jeunes garçons empressés.

Ah ! la fumette ! j’ai failli assister à la première rixe. Il y a pourtant une pièce dédiée à ce vice –dont je suis adepte d’ailleurs-, mais peu l’utilisent. Du coup, ceux qui conchient la cigarette rouspétaient drôlement fort. Et ceux qui tiraient sur le mégot en rajoutaient. De toute façon, est-ce que ça compte ? Nous n’aurons pas le temps de mourir d’un cancer, nous nous serons entretués avant. Cette promiscuité, cet enfermement auront forcément raison des esprits les plus solides.

D’ailleurs, il me revient que les poètes survivent aux athlètes en général, parce qu’ils peuvent rêver. Il faut que je m’en souvienne. Et quand je relis mon cahier, je trouve mon récit passablement banal et mal rédigé. Demain, j’irai à la bibliothèque, je vais me gaver de mots, pour tenir le coup.

Bref, la fête était glauque, j’ai avalé deux coupes de champagne, normal, j’avais eu le boulot d’en disposer un cent, et puis je me suis éclipsée. Le vague flon-flon d’une musique barbare, trop forte, tambourinant pour que s’agitent les popotins, me parvenait, malgré la longueur du couloir. Et les cris de la viande saoule.


Chacun a reçu un petit cadeau. Moi, c’était un parfum, comme toutes les filles. Je crois que, pour les garçons, c’était cravate. Il y a de quoi se pendre.


J’ai fouillé l’armoire de Lila.

 


bunker

 


A suivre... peut-être

Jeudi 4 mars 2010 4 04 /03 /Mars /2010 18:41
- Vous fûtes plusieurs... 1 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Le Bunker - Communauté : La gazette des blogs
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