Partager l'article ! 27 décembre 2012: Je suis retournée à la salle de travaux manuels. J’ai barbouillé des miniatures colorées, pas plus grandes que des t ...
Je suis retournée à la salle de travaux manuels. J’ai barbouillé des miniatures colorées, pas plus grandes que des timbres postes. Ce travail de précision m’évite de ruminer la situation. Imperceptiblement, l’enfermement modifie nos comportements. Nous nous dépouillons des apparences. Déjà, certaines filles ont cessé de se maquiller. Les garçons sont moins bien rasés. Et ce n’est que le huitième jour du bunker. Dans quelque temps, certains d’entre nous ne prendrons même plus la peine de s’habiller correctement. Je ne sais pas comment ils ont conçus le système de ventilation, mais une odeur animale flotte, celle de corps humains qui ne respirent plus sous le ciel, celle de la peau qui ne prend plus le soleil.
La bibliothèque devient mon refuge, je m’accroche aux milliers de pages typographiées, pour trouver une goutte de réconfort. Je picore, au rayon de la philosophie, ou à celui des religions. Je promène en romans. Je traque l’humour. Je braconne un romantisme tragique, cueillant les bruyères autour des Hauts de Hurlevent. Au fil des mots, je dénoue le fil de mes émois, de mes intérieurs défaits.
Et moi, qui voulait me terrer dans ce terrier à rats, je me découvre souriante aux repas, capable de nouer des liens, alors qu’à la surface je ne savais que fuir.
J’ai fait la connaissance de John Rice pendant que je gribouillais mes miniatures. Un british très british. Je l’ai baptisé JR. Il est piqué de taches de son, roux comme un diable. Il parle un français impeccable, désuet. Il a l’air démuni, perdu, comme si cette absence de cadre dans une boîte close le dépouillait de ses repères. Il regrette le rigide protocole qui réglait son existence d’avant le bunker. Je pense qu’il s’ennuie. Et je le comprends. Lorsque la vie quotidienne nous balance à chaque heure une obligation, nous rêvons de temps libre. Et quand vient le temps libéré, nous rêvons de l’occuper. Mais nous ne savons pas comment.
Dans l’après-midi, à l’heure de la digestion, que certains ont fort lourde parce qu’ils se gavent, j’ai été me balader dans le bunker. Je suis descendue jusqu’aux locaux techniques, aux entrailles de la bête. Il y a un énorme incinérateur. Des stocks de bouffe pour tenir un siège. Des stocks de tout. Contempler cette débauche d’objets, de conserves, de fringues m’a estomaquée. J’ai l’impression qu’Ils ont prévus que nous pourrions ne jamais ressortir.
A un moment, j’ai entendu un bruit furtif derrière moi, j’ai sursauté. C’est stupide, que peut-il arriver dans cet endroit ou nul voleur ne peut entrer ?
C’était Soizic. Elle m’avait suivie. Elle est venue vers moi mi-engageante, mi-hostile. Elle voulait me parler de Carl. Je dois avoir une tête de confidente. J’ai l’impression qu’elle a un sacré béguin pour le jeune homme. C’est étrange, elle, on dirait qu’elle le connaît depuis longtemps. Elle évoque tout ce qui les lie comme s’ils étaient un couple déjà très soudé. De deux choses l’une, où elle le connaissait d’avant, et ça explique Lila/Soizic, où elle s’imagine que les nuits partagées l’autorise à se l’approprier. Lorsque j’ai pu échapper à son verbiage creux, j’ai susurré tout doucement : « A plus, Soizic ». J’ai savouré son regard ahuri.
Je sais pourquoi le collier de saphirs est caché dans mon armoire.