2017. C'était l'année du grand changement. Un aréopage de scientifiques tenaient séance du matin jusqu'au
soir. Il y avait là des sociologues, des historiens, des psychologues, des économistes, des journalistes, et tout une cohorte de penseurs triés sur le volet, consultés pour leur expertise.
Parfois, un livreur ravitaillait l'assemblée, consignée tant qu'elle n'aurait pas rendu son rapport. Un peu comme un concile, sans la fumée. Par contre, le pain sec avait été remplacé par de la
brioche, et l'eau par du champagne. On ne traite pas les serviteurs de la république comme des cardinaux.
Les débats étaient vifs, et, parfois, agressifs, chacun soutenant avec conviction des arguments, attirant l'attention sur un point de détail qui n'est serait plus un, au final. Tout était
épluché, décortiqué, disséqué. De l'âge à la couleur de cheveux, des attirances sexuelles aux choix de marque de bière. Rien ne serait laissé au hasard. Il fallait que le dossier soit parfait :
clair, étayé, sans ambiguïté.
C'est ainsi qu'après trois semaines de débat, le document, top secret, fut remis aux instances en charge du problème.
...
Tous les services pour l'emploi furent mobilisés. Le profil du candidat qu'ils devaient repérer, dans leurs informatiques méandres, présentait de curieuses caractéristiques. Ça jasait ferme, ça
commentait, ça papotait. La demande était incongrue. Elle émanait d'une entreprise inconnue, dont les références ne figuraient dans aucun registre et paraissait, presque, caricaturale, jusqu'à ce
que l'on prenne connaissance du salaire. C'était des émoluments de ministre...
L'offre était formulée de la façon suivante :
« Recherchons homme, entre quarante et cinquante ans, pour mission très particulière. Il devra aimer avec passion les sports de balle, préférer le vin rouge au champagne. Il ne devra n'avoir
exercé, dans sa précédente carrière professionnelle, que des missions en extérieur. Plutôt noctambule, n'aimant pas se lever le matin, il sera enclin à une certaine nonchalance. Il n'est pas
demandé de qualification particulière pour ce poste, si ce n'est une capacité certaine à comprendre ce qu'un interlocuteur explique. Etc... »
La liste des attitudes et aptitudes n'en finissait pas, les agents de l'état s'arrachaient les cheveux, ne dénichant pas cet oiseau si rare.
Robert Bonnechoses glandait, comme tous les matins, devant ses séries préférées, tout en buvant un bol de café dans lequel il trampouillait d'énormes tartines de camembert. Toute sa journée était
programmée, comme celles d'avant d'ailleurs, et comme celles d'après... enfin, c'est ce qu'il croyait. Il alluma sa première cigarette, qu'il savoura, en tirant de longues goulées de fumée. Il
irait se faire sa petite virée au bar du Bonsourire un peu plus tard, pour taper la coinche et boire le vin nouveau. Il retrouverait ses potes Jojo (qu'on appelait Le Mérou) et Paulo (qu'on
n'appelait pas). Le trio rebâtiraient le monde, entre deux verres, avec une habituelle verve cassante, un tantinet méchante et désabusée.
C'est que Robert était l'archétype de l'échec d'une société qui passe ses membres à la moulinette. Entre surpression professionnelle à laquelle il n'avait pas résisté, aumône étatique qui le
maintenait dans une misère ordinaire, et abandon humain, il s'était réfugié dans l'inaction. Au moins, personne ne venait lui rappeler qu'il n'avait pas réussi. Il se gargarisait d'un passé qu'il
avait revisité, ne fréquentant que ses semblables.
Dans l'après-midi, il fit sa petite sieste, comme à son habitude. Et se prépara à regarder la finale de la coupe de France, qui promettait d'être torride : le choc des Olympiques, Marseille
contre Lyon.
C'est au moment du coup d'envoi que le programme s'interrompit et que le monsieur du journal de 20 heures fit son apparition. Il était en direct d'un petit village de la campagne profonde. Et
Robert reconnu son village. Excité comme un puce sur le dos d'un clébard, il se précipita vers l'extérieur... pour se retrouver nez à nez avec une compagnie de la garde républicaine.
« Monsieur Bonnechoses, si vous voulez bien nous suivre ».
L'homme de 20 heures : « Nous avons le plaisir de vous annoncer que le Président de la République a été désigné. Comme vous le savez, le profil du dirigeant a été fort complexe à déterminer. En
effet, selon la loi de janvier 2017, il fallait trouver la personne la moins avide de pouvoir et la plus loin possible de la fonction, tout en veillant à sa capacité à l'adaptation.
Je vous rappelle que, désormais, occuper la plus haute fonction de l'état est une punition. Et que seul un président qui aura été un bon président pourra quitter le siège et retourner à ses
occupations... ».
Pendant que Robert montait dans l'élégante automobile qui l'attendait, il se disait que s'en était fini des grasses matinées, des pintes de picrate avec les copains et des matchs de foot à la
télé. Il était dépité, dépité et malheureux. Il se promis de ne pas dépasser les trois ans réglementaires.
Empty Ducond, installé lui aussi devant son petit écran, était hilare. De toutes façons, ça ne pouvait pas être pire que les mandats apocalyptiques de Nictoplasme Razratis, qui avait fini par se
sauver en Argentine quelques mois avant la fin de son deuxième quinquennat, le pays frisant la guerre civile.
Mais c'est une autre histoire...
Vendredi 30 janvier 2009
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Publié dans : Ducond and Co
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