... ma vie. Je l'entremêle de tous les fils que je ramasse. Ya pas que du fil d'ailleurs. De temps en temps, je
me pose et regarde la pièce de tissu qui se fabrique sous mes yeux. Elle me paraît disparate, comme fabriquée par un lutin malicieux ou malveillant, selon son humeur. Et le lutin a tapé dans tous
les matériaux improbables. Les morceaux de l'enfance sont mouillés de larmes et d'humiliations, avec, au beau milieu de ce fatras, un gros cœur tout rose. C'est ce qui compte, le cœur tout rose,
comme une fraise tagada qu'on aurait fait tremper dans un bol de lait L'adolescence est chaotique, où s'incrustent des chutes de goudron et des trous qui ne seront jamais rapiécés. Autant dire
que Pan-Mol Saunier ne pourra jamais en faire une corset blindé, malgré son immense talent. Quand vient le métrage de l'âge adulte, s'il prend un aspect plus lisse, il faut regarder entre la
trame et la chaîne. Des accidents, des nœuds, des épissures cabossent l'étoffe. Ici, le tissage se serre, là il lâche. Il y a des feuilles d'automne qui flirtent avec la cibiche qui va bien. Il y
a le coup de foudre et le coup de colère qui se disputent la chaîne. La Tanche que je suis, en contemplant ce panneau encore accroché au métier, se raconte que chaque vie de poisson fabrique un
tapis. Et qu'à chaque vie, une esthétique se dégage. Il y a des jours, je suis lasse, et je voudrais que le fil casse, que le tapis se termine. Mais ce ne sont que quelques minutes de désarroi.
Et puis, quand la Tanche redevient Pénélope, elle tisse, elle n'a pas vraiment le choix, question de légende, et d'être à la hauteur.
La tanche, le 7 mars 2009
La petite phrase du jour
L'enfer des femmes, c'est la vieillesse.
François de La Rochefoucauld
Samedi 7 mars 2009
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Publié dans : Ce qu'en dit la Tanche