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Je me suis assise, confortablement, et adossée au mur. Je vais griller ma dernière cibiche, et j'ai bien l'intention de la savourer, celle là. J'arrête de fumer, c'est dit. J'enflamme l'allumette. Je chauffe doucement le bout de ma cigarette jusqu'à ce qu'il rougeoie. Et j'aspire un peu, pour lancer la combustion. Première bouffée, la fumée envahit mes poumons. Mon oxygène, c'est la nicotine qui vagabonde dans mon corps, jusqu'à ce centre du plaisir situé quelque part sous mon crâne.


Je vais voyager au pays nostalgique de mon tabagisme, tout en la grillant, cette dernière là. Je vais visiter ces clopes qui ont marqué ma vie, qui ont imprimé le tracé indélébile de quelque souvenir, qu'il soit triste, coquin ou dramatique, qu'il soit tendre, heureux ou douloureux. Une vie peut-elle, en fin de compte, se résumer à quelques cigarettes... je me le demande.

Je rêvasse, et je contemple les volutes qui tournoient dans la pièce, une blancheur laiteuse, odorante, dans la grisaille de l'endroit.


La première fois, ce fut infiniment mieux que mon premier homme. La sensation physique était déconcertante et je me souviens avoir eu l'idée que j'entrais dans le monde des grands, des adultes. Nous étions un troupe d'adolescents, largués par nos familles, dérivant de squatte en squatte, éveillant nos sens et nos révoltes à toutes les expériences. Du moins, nous racontions nous nos brèches... Mon milieu familial, trop rigide certes, mais peu attentif, n'avait rien de tellement anormal. A quinze ans, qu'il est doux de s'inventer des malheurs...


Il y eut la cigarette du premier orgasme, jouissive, partagée. Nous l'avons savourée, nos deux ventres emmêlés et nos souffles embués. Les ronds de fumée ondulaient au dessus de la crasse de la couche, un vieux matelas oublié dans un hangar vétuste. Les fringues éparpillées racontaient la fureur qui nous avait jetée l'un dans l'autre. Ce n'étaient que des amours juvéniles, de celles que l'on croit éternelles et qui ne durent que le temps d'une saison. Mais qu'elles étaient belles ces amours là, vraies, de celles que l'on n'oublie jamais et que l'on cherche, dans tous les yeux, sur toutes les peaux. Je ne sais même plus comment il s'appelait, mais je me souviens de ces serments murmurés, de ces serments éphémères.


Et puis, il y eut toutes ces clopes festives, les soirs arrosés, les virées dans la ville, les bagnoles que le Jojo ou le Loulou piquaient... Et c'est la vie qui dérive.

La cigarette fumée nerveusement ce soir là... Nous avons percuté notre premier passant. Il me semble avoir entraperçu le regard de stupeur, teinté de terreur, juste avant que son corps ne vole, gracieusement, dans les airs, avant d'aller s'écraser dans le fossé. Nos rires étaient grinçants et nous avons abandonné la caisse dans un terrain vague, avant de nous disperser à pied, chacun de notre coté. Mais ce frisson, jamais plus je n'ai pu m'en passer. Chacune des tiges grillées devint escalade, s'abîma dans cette recherche terrible qui me fit rencontrer la mort. La cavale venait de commencer, ponctuée des manchettes des journaux.


Alors j'ai volé, pour fumer. J'ai braqué pour manger. En partance pour un monde violent, j'ai tourné le dos aux années de mon enfance. Un errance sans fin venait de me prendre. J'ai laissé, sur mon chemin, des paquets vides, des allumettes et des filtres jaunis. Mais je n'ai pas rencontré de main salvatrice, je n'ai pas connu la rédemption. Ma voix s'est cassée, ma peau s'est ridée, grise, fatiguée. Mes doigts étaient tachés, et je puais le cendrier froid. J'ai tracé, semant sur ma route, comme de petits cailloux blancs, des mégots.


Aujourd'hui, je suis rattrapée par toutes ces cibiches consommées, consumées. Et voilà, je viens de l'écraser. C'était ma dernière cigarette. Au moins, je ne mourrais pas d'un cancer. Le bourreau et la chaise électrique m'attendent.


Voir les 21 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Mignardises et macarons : que des histoires
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  • murmures
  • : Là où mes mots murmurent... Je me raconte des histoires depuis toujours. Alors pourquoi ne pas les partager. Je crois bien que je vis dans un drôle de monde.

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