Une ligne droite, interminable, déroule ses kilomètres depuis Taourirt. Elle coupe la terre ocre, rouge
parfois où s’amoncelle la caillasse. C’est un pays mordu par un implacable soleil. Peu à peu, des bouquets de lauriers s’invitent et parsèment de rose l’étendue désertique. Peu à peu, des
bâtisses, comme poussées du sol, se donnent des airs de legos oubliés par un enfant désordonné. Une montagne comme une arène grandit et les arbres gagnent.
Tout au bout, là-bas, c’est Debdou, enclavée, qui laisse l’impression d’achever le monde, blottie qu’elle est
au pied du plateau du Rekkam, en bordure du Moyen-Atlas. Entrer dans Debdou c’est, soudain, remonter le temps, pénétrer une civilisation ancienne, rurale et pauvre, même si l’internet et de
belles autos s’affichent. De part et d’autre de la chaussée, cabossée, des échoppes édentent les murs. L’une propose des cigarettes, une autre de l’épicerie. Ici, un cabri écorché, déjà débité,
entamé, achève son périple pendu à une esse. Il tournoie doucement en attendant le chaland. Le boucher chasse les mouches qui tentent de voler leur pitance. Un vieux tisserand, courbé sur son
métier, travaille la laine pour en faire des tapis et autres couvre-lits. Il est sans âge, le tisserand. Au seuil de son atelier, des écheveaux dodelinent et éclaboussent de couleurs la façade
lépreuse.
Et puis, comme une insulte faite à la canicule, au cœur du bourg, une trouée fraîche et verdoyante offre un
refuge. On descend une volée de marches et le jardin foisonne, la source murmure, les platanes majestueux effleurent un ciel chauffé à blanc. Des troquets encerclent cette minuscule oasis, où le
thé à la menthe coule à flot. Ça sent la sueur, le tabac et quelques relents de fumées interdites. Pas de femmes… ou si peu. Des hommes discutent, échangent des propos animés. D’autres se
querellent, s’esclaffent, grondent, fanfaronnent, assis en tailleur sur une natte, qui à abattre ses cartes, qui à aligner ses dominos. Les jeux des hommes n’ont pas de langage, les visages
racontent partout les mêmes passions.
Il y a bien la vieille toute ridée, minuscule, édentée, qui réclame un peu d’argent pour manger… mais la
mendicité est quasi absente. Elle est rigolote avec ses tresses oranges du henné et son regard malicieux. Elle sourit, malgré son dénuement.
Dans le mellah, il n’y a pas moins de onze synagogues, dont certaines achèvent de s’effriter.
Mais Debdou, bien que blessée des outrages du temps, se drape de dignité, sous l’œil énigmatique de sa casbah perchée à flanc de falaise. Quand je vole la photo de cet homme, nonchalamment
accoudé à son âne, parce qu’il m’aperçoit, il se redresse. Il pose et m’offre un beau cliché, sans un mot, sans rien demander en retour. Il a l’air de me dire :
« Je marche courbé par le labeur. Je n’ai parfois que du pain et du
thé pour tout repas. Mais mon âme n’oublie pas que je suis fils d’un peuple fier et courageux, issu d’une cité qui enfanta une dynastie de souverains… ».
On le dirait tout
droit sorti d’un péplum biblique tourné en cinémascope, ou encore de l’inénarrable « Angélique et le Sultan ».
Le mellah, l’ancien quartier juif, déserté par ses premiers habitants et fondateurs, abrite tout un monde agité. Les enfants s’amusent dans les ruelles étroites et les adultes regardent passer
les rares touristes. Les portes sont ouvertes, on entend les voix des dames derrière les rideaux qui protègent l’intimité des foyers.
Et voilà que mon imagination s’envole, se pose sur la muraille de la casbah, tricote les légendes attrapées
en écoutant parler ceux qui savent. Mais c’est une autre histoire…
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A suivre...