En soi, si la question me dérange, parce que je me dis que je ne devrais pas avoir à me la poser, elle a le mérite de mettre le doigt sur un impalpable malaise qui, au lieu de nous fédérer, comme ce fut parfois le cas d’autres malaises, nous désunit. Il n’y a qu’à regarder l’effervescence déclenchée par ce débat. De la gauche rouge à la droite noire, chacun fait assaut, qui d’humour, qui d’indignation, qui d’opportunisme. Comme d’habitude.
Comme quoi « à quelque chose malheur est bon », s’avère exact. C’est un malheur d’avoir à poser la question de l’identité nationale. C’est un plus grand malheur encore d’avoir à subir les réactions de notre classe politique.
En lisant ça et là les remarques ou contributions, je pêche des mots, qui reviennent comme des refrains : valeurs, liberté, égalité, fraternité, pour les plus présents.
Mais, quand on parle de valeurs, de quoi parle-ton ? Beaucoup parlent de leurs valeurs, bien peu expriment ce qu’ils mettent derrière ce mot. Si je m’en tiens au fait qu’une valeur c’est une idéologie, la morale d’une personne ou d’un groupe de personnes, alors le consensus fera que les valeurs de démocratie, d’honnêteté, de travail, de respect, etc… vont probablement fédérer le plus grand nombre. Et en quoi ces valeurs là sont-elle différentes de celles d’un pygmée ou d’un patagon ? Est-ce que les règles nécessaires, indispensables à la survie de l’humanité, à la possibilité de vivre en groupes sociaux sont particulièrement françaises ? Je ne crois pas.
Quant à « Liberté, égalité fraternité », ce ne sont pas des valeurs, ce sont des déclarations d’intention, des feuilles de route. Que nous avons oubliées en chemin.
La liberté ne va jamais sans une éducation, un apprentissage de sa jouissance, un soin tout particulier pour ce qu’elle a de communautaire. Nous serons vraiment libres le jour où nous nous souviendrons qu’il faut se battre pour la liberté de son voisin et non pas pour ses propres et petits intérêts personnels. Que dire « Merde au Président » n’a rien à voir avec la liberté, tout au plus avec du défoulement. Que nous perdons nos libertés parce que nous ne les exerçons plus, par fainéantise, ou par peur du lendemain. Que nous nous censurons sans cesse de crainte de perdre quelque avantage insignifiant.
L’égalité, c’est la plus grosse farce de l’histoire. Nous ne naissons pas égaux, ni en droit, ni en devoir, ni en avenir, ni en possibilités, ni en atouts : santé, beauté, capacités, etc…. L’égalité, c’est comme la géométrie non euclidienne. Nous sommes tous plus ou moins égaux. Il y a forcément un coefficient qui pondère notre droit à l’égalité. Encore plus aujourd’hui, alors que le capitalisme s’est transformé en libéralisme sauvage. Pour moi, le capitalisme est une approche fonctionnelle et économique de la création de richesse. Rien ne dit comment la richesse doit être partagée. Le libéralisme est l’appropriation de cette richesse par quelques puissants, où, pêle-mêle, nous retrouverons la grande industrie, la haute finance et la politique. Main dans la main.
Quant à la fraternité, c’est une vue de l’esprit. L’humanité est fraternelle, ou solidaire, quand il y va de sa survie. Ce sont les gens pauvres qui accueillent, qui partagent le pain. Ce sont les pauvres gens qui ne laissent pas l’étranger dormir sous le pont du village. Ici, dans cet instant de présent, dans cet instant de vie, aucun de nous n’est fraternel. Tout au plus sommes nous généreux avec les membres de notre tribu. Où est la fraternité, pour ce qu’elle a de transcendant et d’universel, dans le fait de prêter du pognon à son beau-frère ?
… Donc, il est dit qu’il faut remettre des règles. Quelles règles ? Chanter la Marseillaise. Pourquoi pas, il n’est pas compliqué de transformer un enfant en perroquet. Apprendre à mettre de l’âme, c’est une autre paire de manches.
Faire de l’attribution de la nationalité française, une cérémonie, comme une communion solennelle ? Pourquoi pas. De toutes les façons, les miséreux prêteront toujours tous les serments sans sourciller, histoire d’émerger un peu de leur cloaque. A moins qu’il ne s’agisse d’attribuer la nationalité qu’à ceux qui ont bac+28, un joli compte en banque et une plastique digne de Marilyn.
Ma France, et son identité, s’il fallait que je les définisse, ce serait par tout ce qu’il leur manque aujourd’hui. Et il manque tout, de petites comme de grandes idées. Nous nous vautrons dans la facilité du discours exclusif. Au sens de l’exclusion. Nous nous vautrons dans la culture du consumérisme. Nous nous vautrons dans le médiocre.
Ma France n’est pas…
… un pays où le fait d’avoir un nom à consonance bizarre met au rang des inemployables au mieux, des délinquants au pire, en passant par l’état d’indésirable.
… un pays où il faut nettoyer les quartiers au karcher.
… un pays où il est impossible de discuter de la moindre réforme, de la moindre évolution. Il n’y a qu’à regarder ce que ce grand corps, incontournable qu’est L’Education Nationale, est devenu, à force d’être pour ce qui est contre et contre ce qui est pour.
… un pays où la réussite passe par la télé-réalité plutôt que par « Cinq colonnes à la Une » ou « La caméra explore le temps ». Je sais, c’est ringard.
Ce n’est pas non plus le pays du niqab et des fantômes noirs dans nos rues. Ce n’est pas le pays où être sans emploi est un défaut plus qu’une fatalité.
Je mets tout, intentionnellement en vrac et sur le même plan. Les petites et les grandes choses concourent à parts égales, à la même bêtise.
Et je pourrais continuer à l’infini, en nommant, point par point, tout ce qui me dérange dans ce beau pays de France. Il y a quelque chose de pourri. La France d’aujourd’hui est comme ces vieilles actrices qui furent si jolies, mais qui, vieillesse venant, se font tirer jusqu’à être figées, au point que, nues, elles sont la caricature de ce qu’elles furent.
Nous pouvons débattre à l’infini de notre identité, de la façon de la préserver ou de la faire partager, nous oublions l’essentiel. C’est que ce débat est un débat de nantis. Nantis sur le dos des pauvretés d’autres nations. Et nous oublions que, nous pourrions élever le plus haut des murs, lorsqu’elles en auront.plus qu’assez, ces nations, nos armes n’empêcheront pas un milliard d’individus, du dehors ou du dedans, de déferler pour prendre ce bout de pain qu’ils convoitent, dont ils ont tellement besoin. Et là, l’identité nationale, elle volera en éclats.
Parce que si l’identité française se résume à faire classer « le pied de porc vinaigrette » au patrimoine de l’humanité, et à offrir cent grammes de bêtises de Cambrai lors d’une cérémonie d’adoubement, alors il ne reste qu’à rire.
Il n’en demeure pas moins que je suis française, et ce n’est ni une question d’identité ou de choix, c’est un fait. Et la dernière fois que je me suis sentie fière d’être française, c’est quand Chirac a dit NON à Bush, avant que ce simple d’esprit, qui a longtemps fait office d’exemple, n’aille dégommer Saddam Hussein.