Lorsque l’on rencontre Empty Ducond, l’on est frappé par la rondeur du bonhomme. Tout est rond chez lui, les
yeux, le nez, la bouche, l’estomac, et même ses mains, grassouillettes, qui prennent l’allure de petits boudins antillais. Tout est rond, sauf son âme, raide et figée comme l’attribut d’un
priape.
Il se présente toujours de la même façon, ayant mis au point depuis des lustres un immuable discours :
-« Ducond, Ducon « Dé », et pas Ducon « Té ». Je suis né le 25 mars 1957, le jour de la signature du traité de
Rome ».
A croire qu’il en est l’auteur.
Le parcours de vie du personnage n’a été qu’une suite de mesquineries et autres méchancetés, parcours qui l’a conduit, au demeurant, à la direction de l’entreprise où il sévit.
Aujourd’hui il est bien installé dans son poste, il veille jalousement à ce qu’aucun individu de son acabit ne vienne mettre du désordre dans son organisation. Les « Savonneries
industrielles et chimiques de l’Ondaine » ont enfin trouvé un digne penseur. Car il pense le savon comme une philosophie de vie. Hors le savon, point de salut. Il a développé des compulsions
qui tournent à l’obsession, il colle du savon à tout va. Il a même réussi à en fourguer à son ami, beau-frère et partenaire économique, Coffasse Tuput, ce dernier étant à la tête du service Achat
des « Vinaigrettes et Sauces du Bassin Houiller de la Loire ». Il faut savoir que la lessive permet de conserver l’onctuosité et le pétillant dans la vinaigrette
industrielle.
Ces deux là se sont rencontrés à la fac. Et, de camaraderie en affection, Empty a finit par épouser
Homlette Tuput. Au moment de signer l’acte de mariage, ils ont hésité à conserver les deux noms de famille : Ducond-Tuput. Et puis, devant l’espèce de vulgarité fatale de l’association, ils
se sont contentés de se conformer à l’usage. Homlette Tuput est devenue devant les hommes et devant Dieu, Homlette Ducond. Il faut bien avouer que, pendant les célébrations de l’union,
l’assemblée, l’officier d’état civil, et même le prêtre, ont eu du mal à garder leur sérieux.
Cela dit, l’épouse ne
brille pas par l’esprit. Elle a un tendre regard de vache qui doit bien plus à la myopie qu’à la gentillesse. Les années ont plissé et enrobé un corps qui fut svelte, ont agrémenté son expression
d’une grimace pincée, d’un nez à rallonge, la faisant ressembler à une tête de nasique montée sur une bouteille de Perrier. Elle éprouve une indéfectible admiration pour son homme, acceptant
tout, les rebuffades comme les mensonges, les tromperies comme les humiliations. Parfois, l’entourage se demande si elle comprend réellement les mots que lui assène son cher et
tendre.
De cette union, est né un garçon chétif et malingre, à la santé vacillante. Il se prénomme Pan-Servela. Il a
grandit adulé par sa mère, méprisé par son père. A vingt-huit ans, il est encore célibataire et a trouvé un emploi de veilleur de nuit, à la morgue de l’hôpital, après des années de petits
boulots. Il garde, de son enfance ballottée entre l’inconditionnel amour maternel et le dédain paternel, une propension au rêve et à la paranoïa. Il oscille constamment entre l’abandon confiant
et la méfiance absolue. C’est un grand jeune homme maigre et voûté, dont le crâne se dégarnit déjà, et qui affiche un air absent, ennuyé, même lorsqu’il devrait être en joie. Taciturne, il parle
peu, mais aurait une nette tendance à tâter de la dive bouteille. Bizarrement, lorsqu’il est aviné, il montre un incroyable sens de la répartie, maniant un humour de dérision avec habileté,
parfois brio et génie.
Au moment où commence cette présentation des personnages, la tête de l’état est occupée par
un président atypique, un homme encore jeune et fougueux qui croit à sa mission comme si elle émanait de Dieu lui-même. C’est le Président Nictoplasme Razratis.
Bien entendu, aux dernières élections, toute la grande famille Ducond-Tuput a voté pour Nicto, comme les médias l’ont gentiment
baptisé. Parce qu’il a l’art et la manière de faire croire qu’il parle vrai, et ça, le peuple adore.
Mais c’est une autre histoire…
