Princesse Lotus et l'indomptable Pépette

Le planète de la Princesse Lotus est une petite boule ronde, toute ronde, et blonde. C’est un bilboquet baroque et la ficelle qui tient la boule est tissée avec de l’arc-en-ciel. Dieu Taquin, se prenant pour Henri III, en joue quelquefois. Et la planète s’agite, tourne et tourneboule, perd le nord et le sud. Ces jours d’amusement sont jours de grand chambardement sur la planète. Quand il s’est bien détendu, Dieu Taquin repose le bilboquet sur l'Etagère Céleste, et le temps continue.
C’est fouillis. Mais Princesse Lotus n’aime pas l’ordre. Alors tout fout le camp. Les montagnes se promènent et se couvrent de neige ou se grillent au soleil. On ne sait jamais où elles vont aller se poser, celles là. La mer s’assèche parfois et puis, quand ses berges ressemblent à des lèvres trop mordues, elle se remplit, d’une traite. La Vache ! La campagne se couvre d’arbres ou de fleurs en se moquant des saisons. Et les saisons ne savent jamais s’il faut venter ou bruiner, s’il faut bourgeonner ou s’effeuiller. Les saisons alternent sans logique. L’hiver peut venir chatouiller l’été, et le printemps, embraser l’automne. Même le ciel taquine le climat. Il pleut sans nuage et le soleil brille sous la grêle.
Les habitants de ce drôle de monde sont les Mots. Mais ce ne sont pas les même que chez nous. Là-bas, les Mots sont VIVANTS. Ils naissent, ils grandissent, ils se parlent, ils se séduisent, ils se courtisent, ils s’épousent, ils s’accouplent, ils se multiplient, ils se chamaillent, ils se mélangent, ils se séparent. Ils meurent aussi. Et exister sur la Planète de la Princesse Lotus est une épreuve.
C’est qu’elle pique des colères, Lotus. Et quand la rage lui vient, elle se saisit d’une poignée de Mots, les torture.  Elle les écrase, les attache, les malaxe, les roule dans la farine. Elle les frappe, les aplatit, les étire, les moleste. Elle les brûle, les noie, les cuisine, les tartine, les découpe. Un matin, enfin, apaisée, elle les relâche, mais il faut voir dans quel état ils sont, les Mots.
La Princesse Lotus est une petite personne juste arrondie là où cela est nécessaire. Elle est brune mais quelques fois, elle est rousse. Elle a de grands yeux noirs qui parlent la tendresse. Elle sourit en penchant la tête, souvent du côté gauche. Elle a un grand nez un peu busqué et des narines à faire pâlir un nez. Ses seins, menus, sont en forme de poire williams et ses fesses ressemblent à des kiwis. Elle s’aime androgyne alors elle se cultive avec du fromage blanc et de la salade. C’est la mâche qu’elle préfère. Elle rit , beaucoup. Même quand elle pleure, elle rit. C’est une drôle de personne. Elle est aussi vieille que sa planète. Les Mots l’ont toujours connue d’aussi loin qu’ils s’en souviennent… Même au temps médiévaux, quand on disait « remembrez-vous » à la place de « souvenez-vous », la Princesse gouvernait déjà. Et pourtant, elle ne vieillit pas, elle est sans âge. Bien sûr, elle a quelques cheveux blancs. Quelques rides filigranent le coin de ses paupières et un sillon se creuse, en virgule de sa bouche. Mais elle est très proprette sur elle, elle change de slip tous les jours et des fois plus. Elle porte de jolis sous-vêtements et puis elle sent bon. Elle ne boit pas mais elle adore la Marie-Brizzard, la liqueur de pomme et de melon. D’ailleurs elle aime tellement ça qu’elle n’en a pas dans son palais.
Son palais, c’est un tout petit Palais pour une Princesse, mais il est comme son monde, fluctuant. Quand l’humeur est légère, primesautière, il est tout de couleurs envahi. Mais si d’aventure une crise de Mots la prend, il noircit d’un noir si profond que le Diable lui-même en tremble. Elle est ténèbres et lumière. Alors son Palais s’assombrit ou s’éclaire. Elle est tristement joyeuse. Alors son Palais rigole de larmes. Drôle d’endroit pour une planète… qui dérive doucement sur l'Etagère Céleste sous le regard bienveillant, mais goguenard, de Dieu Taquin.

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Jeudi 15 février 2007 4 15 /02 /Fév /2007 07:06
- Vous fûtes plusieurs... 2 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette

Les rues de la Planète Lotus sont susceptibles. Elles ont des lubies, des états d’âme. D’ailleurs, leur nom de rue raconte le caractère de l’endroit. Il y a la Rue des Méandres, qui s’amuse à changer constamment sa topologie, virant à droite, virant à gauche, se maquillant d’un rond-point quand le cœur lui en dit. Il y a la Rue des Boursouflures, qui se couvre de cloques les jours de bouderie, au point que, même à pied, circuler devient un parcours du combattant. Il y a l’Avenue du Silence, sur laquelle parler haut et fort, c’est prendre le risque, inconsidéré, de se faire aspirer par la bouche d’égout qui s’ouvre sous vos pas. Il y a le Boulevard des Mal Tournés, qui donnerait le roulis à un géomètre, qui descend quand on croit monter et qui grimpe si l’on pense descendre, qui vous jette contre un mur quand vous croyez doubler, bref, un boulevard criminel. Il y a la Nationale des Arbres à Came, bordée de feuillus inconnus sur terre, qui fument de la férociboulette, qui traversent sans regarder, qui font la fête avec certains vents et qui chantent du gospel pour louer Dieu Taquin… 

Une Fois, une rue, nommée la Rue du Moulin Malin, se prit soudain de dédain pour sa plaque et ses occupants. Les semaines, puis les années filaient et nul ne se rendait compte du malaise éprouvé par cette voie qui ne trouvait plus sa voix dans la cacophonie du quartier. Il faut dire qu’elle avait été déposée, sans grand égard, au beau milieu d’un espace chaotique surnommé, par les habitants, « La Foire aux Mal Lotis ». Les Mots qui avaient choisi d’élire domicile de part et d’autre de ses trottoirs n’étaient pas reluisants, chafouins, torves et fourbes. Tout au début de la rue, RODOMONTADE pérorait sans cesse, guettant le promeneur afin de l’assaillir de ses fanfaronnades, toujours assis sur sa chaise, devant sa porte, le verbe haut et la tenue débraillée. Un peu plus loin, un couple animait de ses incessantes scènes de ménage, le quotidien déjà tumultueux de la petite communauté. Drôle de couple ! MAL et BAISER. Chacun revendiquait la préséance sur la plaque de la boîte aux lettres. MAL arguait qu’écrire MAL BAISER était plus élégant que BAISER MAL. Lequel BAISER n’était absolument pas de cet avis. Toute la rue pensait qu’ils feraient mieux de divorcer plutôt que s’insulter copieusement du matin au soir. Mais, comme dans toute relation fusionnelle, leurs disputes alimentaient leur amour passionné. Et puis, plus loin, le squat vrombissait d’un sinistre tapage, et empuantissait toute la rue. Les CHIASSE, RELENT et autres REMUGLE, brassaient à qui mieux mieux afin de parfumer l’ambiance. Ils avaient choisis de s’installer là, à cause du nom de la rue, pressentant qu’avec un patronyme pareil, les courants d’air devaient s’en donner à cœur joie. 

La rue, malade de son odeur, fatiguée par le bruit et l’agitation, déprimée d’être à ce point malmenée, tombait en dépression. Elle eut une longue période d’abattement. Ses trottoirs se ratatinaient, ils ne dessinaient plus qu’une incertaine rive, et les maisons en profitaient pour déborder et s’étaler. Ses réverbères retournaient à l’état sauvage, préférant aller s’égayer dans la campagne plutôt qu’éclairer le passage. Ses pavés se déchaussaient. Un matin elle se réveilla et horrifiée s’aperçut de son état de délabrement. Le choc fut tel qu’elle entra en rébellion. Mais avant de se lancer dans une quelconque action, elle pensa, longuement. Il fallait qu’elle trouve ce qu’elle souhaitait devenir. Il fallait qu’elle localise le quartier dans lequel elle désirait émigrer. Il fallait qu’elle s’organise. Elle se concocta une stratégie de développement personnel destinée à changer son destin. En tout premier lieu, elle se préoccupa de son aspect extérieur. A petites touches, elle se refit une beauté, reprenant ses courbes harmonieuses, rehaussant son maintien, nettoyant ses façades, se creusant d’astucieux caniveaux. Elle licencia toute la troupe de ses luminaires indomptables et militants, pour inviter une nouvelle génération plus docile, à éclairage économique et au design bucolique. Elle se para de bancs confortables et de jolies poubelles, en forme de marguerites, jaunes comme le soleil, firent leur apparition ça et là. Enfin, elle se sentit fin prête pour lancer un grand tintamarre. 

Un matin, elle lâcha Vent de Sable et Vent de Froid sur ses habitants. Ils s’en donnèrent à cœur joie, soulevant les toitures, malmenant les fenêtres, remuant les miasmes et les effluves. L’odeur devenait pestilentielle et envahissait les habitations. Les occupants tentaient bien de fuir leur logis. Mais Vent de Sable les cinglait dès qu’il mettaient leur nez dehors, les aveuglait, les picotait, les fouettait. Ce fut comme si l’enfer se déchaînait. RODOMONTADE, d’habitude si bravache, prêt à clamer son courage et à vanter son allant se retrouva coupé en deux morceaux, RODO qui se mit derechef à la quête de LPHE. Et MONTADE, pris dans l’œil d’un cyclone, la ramena désormais beaucoup moins puisqu’il fut, essoré par le cataclysme, transformé en DEMONTA.  Il s’en fut sous d’autres latitudes porter sa verve douteuse. MAL pleura longtemps de retrouver son BAISER transformé en BRAIES. Quant à CHIASSE, il s’acquittait désormais de s’offrir des culs puisqu’il se fit CHAISES. RELENT perdit de l’air en perdant son R pour vivre désormais en tant que LENTE, et son orgueil de poux en pris un coup. REMUGLE regagna la terre de ses ancêtres bovins en gagnant le doux nom de MEUGLER

La rue se sentait revivre, débarrassée des importuns qui la malmenaient depuis tant d’années. Elle entreprit de déménager dans le joli et tranquille quartier des Mollets de Coqs. Dieu Taquin accepta de bonne grâce qu’elle prit désormais « rue du Moulin Joli » comme identité. La pose de la nouvelle plaque fut l’une des plus belles fêtes organisées de mémoire de MOTS. Depuis, elle vit, mignonne et soignée, dans son nouveau milieu, et se met en quatre pour attirer du beau monde. La rumeur court que PASSION envisage de l’installer chez elle. 

 

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Mercredi 21 février 2007 3 21 /02 /Fév /2007 19:24
- Vous fûtes plusieurs... 2 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette

C’était un amour de petite boule poilue. Dieu Taquin la baignait chaque jour, la séchait soigneusement et la parfumait. Elle était si soignée qu’elle sentait bon la tarte Tatin et sa crème chantilly. Elle était minuscule, la Babouine, miniature. Elle tenait sur l’ongle d’un pouce de Dieu Taquin. Il avait toujours sa loupe pour l’observer et admirer sa bouille rigolote, ses mimiques désopilantes. En adoration devant sa guenon, le Dieu inventait chaque jour des jeux pour l’amuser. Un fois, il avait découpé le détendeur de sa bouteille de gaz pour lui fabriquer un parc d’attractions. Dans un grande boîte, il avait installé des balançoires, des échelles, des ponts suspendus. Il avait également voulu un plan d’eau étendu, qu’il avait peuplé de créatures curieuses, des poissons-crevettes, des zèbres de roche, de la ratatouille de mer, des rochers-fantômes, des colibrius, sortes d’oiseaux amphibies, agités de hoquet… et bien d’autres encore. Il avait même confectionné un scaphandre à la taille de la simiesque créature, afin qu’elle puisse visiter ce monde aquatique… Et depuis, Dieu Taquin ne mangeait plus que des sandwich au camembert, bien en peine de réchauffer la moindre tambouille.

Mais elle s’ennuyait la Babouine. Elle reluquait l’Etagère Céleste, intriguée par le drôle de Bilboquet qui trônait en bonne place. C’est ainsi qu’un jour, elle partit à l’assaut du palais, s’échappant de son monde clos. Ce fut un long périple, une aventure. Les dangers guettaient l’animal à chaque joint de carrelage, à chaque pied de chaise. Il lui fallait rester vigilante pour ne pas tomber dans un trou de vrillette là où le parquet se faisait vieux. Il lui fallait surveiller le ciel afin de ne pas être écrabouillée par la miette de pain, débris planant d’un repas de son Dieu.

En cours de route, elle traversa la plaine de la Moquette et rencontra une tribu d’acariens, qu’elle prit pour des cousins ; ils ressemblaient, vaguement, à des australopithèques. Ils étaient civilisés cependant, ils avaient inventé le bermuda pour couvrir leurs caractéristiques sexuelles aux yeux de leurs congénères. Car il est bien connu que les acariens mâles ont un membre hypertrophié. C’est pourquoi leurs bermudas ont trois jambes, et ç’est à cela que l’on reconnaît les dames des messieurs, au nombre de jambe du bermuda. Mais Babouine, innocente, ne se posa pas de questions.

Le soir venu, lorsque la nuit tombait, ils se réunissaient pour partager le narguilé, qu’ils bourraient d’un tabac composé des miettes collectées au cours de la journée dans la grande forêt laineuse. Ces dernières semaines, la fumée avait une vague odeur de vieux fromage…

Elle serait bien resté plus longuement avec ses nouveaux amis, la Babouine, mais l’appel de l’Etagère fut le plus fort, un matin elle reprit son chemin.

Des jours durant, elle gravit des pantoufles, contourna des meubles, traversa de vastes étendues poussiéreuses. Elle arriva, enfin, au pied de la grande muraille de l’Etagère Céleste. Elle était fatiguée, elle s’installa confortablement pour dormir un peu, et réfléchir, beaucoup. Comment escalader ces parois et atteindre le Bilboquet ? Mais quand on est singe, la moindre aspérité devient une prise solide. Et la belle, toute imprégnée de sa jeunesse, téméraire, se lança dans l’ascension périlleuse. Si bien qu’à force de ténacité, de tâtonnements elle parvint au bas de la colonne supportant la boule de la planète Lotus. Elle respira un grand coup et, de saut en saut, de balancement et vol plané, elle prit pied sur le sol de ce lieu tant convoité. Et elle se mit à pousser de grands cris d’effroi.

-oOo-

C’était un beau dimanche sur la petite planète. Lotus, alors, était une adolescente silencieuse dont le regard foncé dévorait le minois, et qui observait son horizon avec une lassitude naissante. Il était vide, dépeuplé, abêti d’une immense solitude. La Princesse commençait juste à créer ses Mots, à partir de son dictionnaire magique qu’elle avait ouvert au hasard de la lettre « G ». Il traînait ça et là quelques GAMINERIES, GATERIES, et autres GALERIES. Mais elle ne maîtrisait pas encore cet immense pouvoir d’incarner les lettres, de leur donner un corps. Autant avouer que ces tous premiers habitants là paraissaient bien de guingois. GAMINERIES était surtout un ramassis de tentatives avortées pour faire rire ses parents. GATERIES se donnait des goûts acides et avariés. Quant à GALERIES, c’était une collection d’horreurs. Un jour la fillette saurait tirer le meilleur de ses Mots, mais le temps n’était pas encore venu.

Ce dimanche là, Lotus se baladait dans l’herbe du jardin. Elle errait à la recherche de quelque occupation qui la sortirait de son mutisme. Elle était accompagnée du seul de ses Mots qu’elle avait réussi, à la perfection : STRADIVARIUS. Il murmurait une petite musique aigrelette, un peu triste et virevoltait autour de la petite, heureux de se sentir vibrant, vivant. Il accordait ses pizzicati aux sautillements de la fille. Il enveloppait l’atmosphère de l’ambiance légère des notes d’une mélodie mélancolique.

Alors que Lotus vagabondait dans sa prairie, elle tomba nez à nez avec deux grandes choses velues. Elle leva le nez et aperçu une bestiole courbée, avec de longs bras, un postérieur bien chauve et qui se colorait du plus beau rouge. La créature l’observait d’un drôle d’air. Lotus se mit à glapir.

-oOo-

Voilà, la Babouine et Lotus hurlent de s’être retrouvées l’une face à l’autre. Elles ignorent encore qu’elles vont se séduire et s’aimer. Elles s’observent, la première frayeur digérée. La fillette ose un geste vers le poil soyeux de l’animal, surprise de la sensualité du contact. La Babouine se met à roucouler de la douceur de la caresse. Lotus, si seule, vient de rencontrer une amie. La Babouine vient de découvrir le bonheur de bercer un petit être fragile. Elle se saisit de l'adolescente et la pose délicatement dans le creux de son cou. Elle s’en va explorer son nouveau foyer. La Princesse rêve qu’elle inventera de nouveaux Mots pour peupler l’espace de leurs jeux. Et elle murmure, comblée, elle qui n’avait pas parlé depuis des lustres : « je t’appellerai Queen Kong ! ».

-oOo-

Bien sûr, Dieu Taquin piqua une énorme colère d’avoir ainsi perdu sa Babouine. Mais les Dieux sont versatiles et celui là plus que les autres. Après avoir rageusement secoué le Bilboquet, et constatant que les deux comparses ne se lâchaient pas, il s’en alla à la recherche d’une autre passion.

 

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Dimanche 13 mai 2007 7 13 /05 /Mai /2007 17:56
- Vous fûtes plusieurs... 8 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette

Lotus n’est pas née sur la terre des hommes. Mais elle est née grosse boule noire, chevelue et hurlant sans cesse tant elle était affamée…

Ses premiers mois d’existence furent rythmés par les tétés puis par les biberons de phosphatine, par les premières purées et les premières aversions. Petite, déjà, c’était un bébé hors normes, elle détestait le yaourt mais trempait ses doigts mignons et dodus dans les pots de moutarde forte, suçant avec délectation le condiment qui aurait du lui brûler la langue. Elle mâchouillait des cornichons que sa maman lui donnait, à la place des boudoirs, qu’elle refusait obstinément. C’était un enfançon ballon, à la bouille rebondie, babillant ou braillant dans son berceau.

L’entrée dans la vie de la fillette fut une longue suite de jours sans couleurs. La planète alors était lisse comme le crâne d’un chauve. Chaque matin, Lotus venait saluer ses parents, immuablement vautrés chacun sur son trône. Rigides, empesés autant que leurs atours, ils regardaient d’un œil de pigeon, rond, vide, ahuri, parfois légèrement intrigué, cette petite qui passait avec aisance de l’exubérance joyeuse au mutisme le plus sombre. Ils s’étaient résolus, sur le tard à pondre une descendance, Dieu Taquin insistant pour que la planète ne restât pas sans maître après leurs trépas respectifs. Il insista lourdement, secouant le Bilboquet avec une constance à donner la nausée, jusqu’à ce que l’heureux évènement soit enfin sonné par les hérauts du palais.

Les parents, débordés et parfaitement inaptes aux fonctions éducatives, peu intéressés, du reste, avaient délégué cette tâche à la Chevalière Du Bruck De la Mitonnière. C’était une curieuse personne, longue et osseuse, peu encline au sourire, sans doute parce que ce sourire découvrait une ahurissante dentition, et dont l’expression était proche de celle d’un équidé. D’ailleurs, quand elle riait, elle hennissait. Elle présentait une forme particulière de mysticisme. Dévote, elle appartenait à la confrérie des adorateurs du Taquin Rigolard, un des avatars du Dieu. Plusieurs fois par jour, elle s’absentait afin de sacrifier au rituel : se chatouiller sous les aisselles et s’esclaffer en remerciant son Dieu. C’était pour elle un véritable enfer, car la joie était bien la dernière chose qui lui serait venue à l’esprit, quelle que soit l’occasion. Cette Chevalière là était drôle et joyeuse comme un croque-mort face à un immortel.

Elle adorait sa protégée, ne lui laissant, du coup, que très peu d'espace. Elle s’était donnée la mission d’en faire une parfaite honnête princesse, avec rigueur et détermination, ce qui agaçait prodigieusement la gamine, qui, du coup, s’employait à construire d’invraisemblables stratégies afin de lui échapper.

Une année, pour la fête de l’Etagère Céleste, Lotus reçut en cadeau une boîte contenant une chose étrange. C’était un gros ouvrage, relié, absolument rempli de signes, et éclairci, ça et là, par une belle image. : Grand Dictionnaire. Dès lors, elle se réfugia dans sa chambre et ne quitta plus son livre. Elle ne connaissait pas encore son alphabet, elle ignorait ce qu’était une syllabe quand elle s’agence de lettres. Elle disait les Mots, mais ne connaissait rien de leur orthographe. La syntaxe, la grammaire, toutes ces règles qui organisent le langage, lui échappaient. Mais elle occupait ses heures, ouvrant Grand Dictionnaire au hasard, puis caressant la page, les yeux à demi fermés, elle imaginait les volumes que lui inspirait l’encre sous le bout de ses doigts. Frustrée cependant par son incapacité à déchiffrer les pages, Lotus harcela la Chevalière jusqu’à ce qu’elle consentit à lui enseigner cette science si convoitée. Laquelle Du Bruck De la Mitonnière ne comprenait vraiment pas pourquoi une demoiselle se piquait d’écriture, puisque son destin serait, sans aucun doute, de s’asseoir sur un trône au côté d’un prince.

-oOo-

Tout est arrivé un matin, alors que l’automne dorait de son soleil mourant la surface si lisse de la planète…

Lotus, comme à son habitude, ouvre, en fermant les yeux, Grand Dictionnaire. C’est le mot « Nez » qui lui saute à la figure, le premier qu’elle a pu lire seule. Il est court, bref et la prononciation interpelle la petite. Faut-il dire « nè », « né » ou « nèze ». Elle a identifié ce dont il s’agit, mais les éléments anatomiques décrits dans la définition, ainsi que les photos illustrant le mot, la laissent perplexe. Il y a donc toutes sortes de nez, et sans le « s » du pluriel ? Elle s’abîme longuement dans la contemplation du mot, elle le dit, le crie, le chante, le susurre, le murmure tant et plus.

Et le mot, à force d’être dit, crié, chanté, susurré, murmuré, d’un seul coup, d’un seul s’incarne. La petite est interloquée, elle regarde ce Mot, son premier, sa création, avec un sentiment de fierté mêlée de crainte. Elle se sent vidée, éreintée, fatiguée d’avoir donné une vie. Mais elle contemple, heureuse, son œuvre, avec, déjà, l’envie d’en mettre d’autres au monde.

Le Nez, lui, s’ébroue, se secoue, se palpe et s’apeure d’avoir été ainsi expulsé à l’air libre. Encore heureux qu’il soit arrivé débouché et sans rhume ! Il ne sait pas s’il doit se réjouir de sa soudaine liberté. Et puis la petite ne cesse de le transformer, à mesure qu’elle perçoit des nuances, il se modifie. Il lui pousse une touffe de poils gris à droite, pendant qu’un poireau germe douloureusement sur l’autre narine. Il s’allonge ou s’épate. Il se pince ou se plisse. Il se casse aussi, et ça, ma foi, ce n’est pas très agréable. Mais le pire est à venir. Soudain, une attaque d’acné le bouleverse. Le voilà qui se couvre de points noirs, qui bourgeonne. Le voilà qui donne un feu d’artifice de comédons. Il se serait bien passé de faire le spectacle, ce pauvre Nez !

-oOo-

Lotus découvre qu’elle peut faire vivre les Mots. Désormais elle se lance dans le peuplement de sa planète, au grand dam de ses parents, et de la Chevalière. Mais elle n’en a cure, les années qui suivront ce jour d’automne, elle va s’employer à modifier son univers, à l’agrémenter, à le modeler au fil de ses envies, de ses lubies.

Quant au Nez, équipé d’un anneau, tenu en laisse, il accompagnera souvent la fillette dans ses virées d’inspection, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il ne faut pas enchaîner les Mots, parce qu’ils souffrent emprisonnés, et qu’ils s’épanouissent et donnent leur pleine mesure si on ouvre leur cage. 

 

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Jeudi 24 mai 2007 4 24 /05 /Mai /2007 13:41
- Vous fûtes plusieurs... 3 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette

La Chevalière se promenait souvent dans la campagne, accompagnée de Babouine et de Nez. A cette époque de l’année, un peu de printemps, mélangé d’extrait de mois de septembre, piquait l’herbe de pâquerettes. Les fleurs jaunes des pissenlits laisseraient bientôt éclore l’évanescence duveteuse de ces boules blanches que l’on souffle, et que l’on regarde s’envoler. Nez avait le rhume des foins, et lorsqu’un appendice gigantesque, en liberté, peu. distingué, ignorant ce qu’est un mouchoir, se délivre les narines, mieux vaut se tenir à distance. Nez était heureux cependant, se grisant des odeurs végétales, humant toutes les fleurs, même les marguerites, qui sentent la petite fille négligée. Babouine regrettait l’absence d’arbres, de Ginkgo Biloba surtout, cet arbre d’un or flamboyant à l’automne, et dont elle se serait amusée à écraser les fruits, juste pour empoisonner Nez. Le fruit du Ginkgo dégage une subtile fragrance qui oscille entre le vomi et le caca.

En ce temps là, la Chevalière s’était fixée la mission d’éduquer ces deux créatures, tant les manières peu policées de la bestiole et du tarin lui semblaient dénoter dans l’entourage d’une princesse. Elle traquait les effusions du morceau d’anatomie, l’obligeait à se couper les poils chaque matin. Il faut avouer que la pilosité de Nez avait quelque chose d’extravagant. On ne savait jamais de quelle couleur serait la touffe du jour, mais elle poussait si vite et si drue que les artisans matelassiers de l’Etagère Céleste s’approvisionnaient désormais à ses tombées de ciseaux. Elle tentait de l’initier à l’art savant de se vider dans la dentelle sans émettre le moindre beuglement de trompette. Le pauvre appendice devait se contorsionner, sautiller, souffler tant qu’il subsistait une infime trace de morve. La vieille carne avait même inventé un traitement particulièrement cruel pour Nez. Une fois la semaine, elle déboulait dans son antre, armée d’un énorme clystère et lui administrait un copieux lavement d’une eau saline. Le blair mettait souvent plusieurs heures à s’en remettre, coulant piteusement, signant ses pérégrinations d’une trace mouillée, comme une limace.

Babouine n’était pas mieux lotie. Elle avait découvert le bonheur de se gratter, et de chatouiller son entourage. Elle avait pris l’habitude, du reste, de gratouiller Nez, surtout lorsque du pollen venait lui titiller les narines. Mais ce qui mettait la Chevalière hors d’elle, c’est que Babouine se tripotait quelle que soit l’assemblée, elle se tripotait en gloussant, en roucoulant, avec un air extatique et de petits râles de plaisir. La rombière s’était munie d’une tapette à mouches dont elle corrigeait brutalement la guenon, assénant de grandes claques sur les mains de l’animal quand lui prenait une envie de se livrer à cet incongru loisir.


-oOo-


Ce matin, l’air donne le frais, la rosée nappe le sol de gouttelettes crémeuses et goûteuses, sucrées, au parfum de vanille. Sur Lotus, parfois, les moules à gâteaux et les saucières se piquent de générosité. La charcuterie, par contre, fait assaut de radinerie et ne se donne pas à la dégustation gratuite. Les saucissons et autres cochonnailles pensent appartenir au patrimoine culturel et se réservent aux soirées princières. De mémoire de Planète Lotus, jamais une rondelle de salami n’a eu l’idée de se promouvoir en se laissant porter par la brise, comme une feuille morte dans un automne doré. D’ailleurs, l’arbre à salami se recroqueville sous les rochers et rampe jusqu’au cœur des grottes quand un quidam entre dans son champ d’exposition. L’arbre à salami est une charogne avare de ses fruits.
Les trois compères baguenaudent. Le tableau est idyllique. On croirait une publicité pour quelque fromage pasteurisé, genre « Colère de Zeus ». Ils sautillent, exécutent de petits bonds joyeux. Ils devisent, gentiment. La Du Bruck serine quelques consignes d’élégance, de maintien et de savoir vivre. Elle insiste. Et voilà qu’au beau milieu de sa phrase, alors qu’elle évoque la délicatesse et la grâce avec lesquelles il faut se déplacer dans les couloirs du palais, avec un mot en bouche qu’elle s’apprête à postillonner, elle bascule brutalement.  

Cul par-dessus tête ! La tête dans l’herbe moussue !

Le jupon relevé dévoile des jambes maigrelettes, des fesses avares de rondeurs, creusées comme de vieilles joues. Elle porte des bas de contention, opaques, épais, qui tirebouchonnent un tantinet sur ses genoux osseux. Ses godillots, qui seraient de mise dans une tranchée plus que dans un château, ont volé et ont atterri dans un arbre à salami, surpris, qui n’a pas eu le temps de se planquer. Des tranches tombent en piaillant.

Nez et Babouine en sont restés figés, puis sont partis d’un grand éclat de rire. Babouine, on l’entend s’esclaffer, elle pousse de petits cris aigus, en rafale. Mais Nez, lui, on le voit rire. Et voir rire Nez, c’est un spectacle : il se plisse, se tord, se retrousse et s’allonge tour à tour. La demoiselle se relève, pincée, avec une moustache de lichen au-dessus de la bouche. Elle fonce sur ses deux comparses, histoire de défouler la soudaine colère qui l’a saisie. C’est qu’elle a buté sur une bosse, de la taille d’une taupinière.

Alors que la vieille brandit un point rageur, la terre se met à gronder. La motte perfide, qui a fait un croc-en-jambe à la Du Bruck, gonfle, grandit, grossit. Les trois n’ont que le temps de se carapater à distance respectueuse. Ils contemplent, médusés, cette montage croître à la vitesse d’un cheval au galop. Bientôt, le sommet transperce un nuage qui se baladait dans le coin. Le pauvre éclate en orage aussi soudain que bref. Et puis, un cratère fumant crache un lave brûlante, en gerbes, dans le ciel effaré.

C’est que Lotus vient de ressentir, brusquement, son premier émoi amoureux. Elle a croisé le regard sombre d’un maure dans son dictionnaire. Il est couvert de la peau d’un tigre royal, porte haut le turban. Le visage de cet homme fascine l’adolescente. Elle s’est absorbée dans les prunelles noires, secrètes, qui évoquent un orient qu’elle n’imaginait pas jusque là. Elle a ressenti, jusqu’aux creux de ses reins, un déchirant désir, jusqu’au fond de son cœur, un troublant roulement de tambour.

Et le corps de la Princesse, à l’aube des premières amours, s’éveille dans un bouleversement, une fulgurance dont le paroxysme devient volcan.


maure.jpg

Un Maure - Jean-Léon Gérôme - Source Wikipédia


Mardi 30 octobre 2007 2 30 /10 /Oct /2007 11:36
- Vous fûtes plusieurs... 2 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette - Communauté : La gazette des blogs

La Péronnelle était perplexe. Sa poubelle se révoltait. Elle avait décidé de ne plus descendre au sous sol. Désormais, elle stockerait les ordures, elle les ruminerait jusqu’à l’indigestion, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus une trace. Il faut dire que c’était devenu douloureux pour elle, de se taper les étages, de traverser un perron ragoûtant et sale pour rejoindre un local humide et puant. Chaque fois que la Péronnelle l’appelait pour aller se vider, elle faisait la sourde oreille et s’obligeait à peser une tonne ou à se coller au plancher.

Ce n’était pas une poubelle ordinaire. Lorsque la Péronnelle l’avait extirpée d’un ahurissant bric-à-brac, au fond d’une boutique noire et sombre, une brocante malpropre, elle avait eu un mouvement de recul. L’ustensile était en forme de perruche, et c’était la touffe de plume qui faisant office de système de fonctionnement. On tirait et le bec s’ouvrait. Littéralement, la poubelle se décrochait la mâchoire. Si on écrasait la patte gauche, l’œil correspondant offrait soudain un orifice pour jeter les mégots. Le brocanteur, lorsqu’elle se pointa vers lui, la poubelle dans les bras, la regarda avec un drôle d’air et répéta plusieurs fois, comme pour lui seul : « vous êtes sûre ? ». Il ne se priva cependant pas d’en demander un prix prohibitif. La fille hésita. C’est que le percepteur venait d’effectuer une ponction significative dans ses finances. Et son compte en banque était bien maigre. Mais elle ne résista pas longtemps. Elle voyait déjà la tête de ses copines observer, ahuries, le mystérieux, mais bien utile, accessoire.

La poubelle pris naturellement sa place entre la cuisinière et l’évier. Le temps passa, ce fut une période tranquille. Mais cette paix relative ne pouvait pas durer. Un matin, quand elle se leva, la Péronnelle trouva la Perruche au milieu du salon, elle avait l’air penchée vers le cactus qui ornait la table basse. La Pépette, c’est comme ça que la fille appelait sa poubelle, s’était piquée d’un périple exploratoire dans l’appartement. « Purée ! » brama la Péronnelle, « Ma Pépette est un drôle de personnage ! La perle des poubelles ! Elle doit pouvoir aller se vider seule avec un peu d’éducation…». Le « Purée ! », proclamé un peu vivement, fit sursauter la promeneuse, comme si elle sentait un péril imminent. Dans un hoquet, elle avala le cactus. La Péronnelle en fut contrite. La plante faisait partie de son univers depuis longtemps. La Perruche, elle, se retrouva à devoir digérer la succulente, qui était, au demeurant, parfaitement indigeste. C’était une langue de belle mère, couverte de piquants capables de percer les flans de n’importe quelle honnête poubelle, même bien flanquée.

Pépette se trouva mortifiée d’avoir été découverte. Depuis qu’elle était tombée, petite, dans une marmite de poudre de perlimpinpin, elle était dotée d’un peu d’intelligence, une parcelle. Mais, forte de ses expériences de vies antérieures, elle aurait souhaité pouvoir garder le silence sur sa nature magique. Après tout, elle avait trouvé un havre bien confortable, des voisins charmants. La cuisinière aimait à mijoter des petits plats, odorants, et n’éclaboussait pas trop. L’évier était extrêmement courtois. De plus, il ne refoulait pas du goulot. Elle pouvait même se permettre un petit rot de temps à autre, sans se sentir jugée. Elle était personna grata dans cet univers là. Elle se voyait bien en prendre pour perpette, coincée entre Riton l’évier et Rita la cuisinière.
Et maintenant, la Péronnelle était au parfum, c’était la perte de la paix pour la Pépette. Elle serait sous le joug permanent de la donzelle, obligée de montrer ses talents, acculée à faire le zouave lors des soirées pyjamas ou pizzas. Il faudrait recommencer à danser d’une patte sur l’autre, à bailler chaque fois qu’une de ces dames lancerait un papier en l’air dans sa direction, à cligner de l’œil pour s’ouvrir aux mégots. Vie de chiotte ! Elle aurait préféré périr d’ennui, plutôt que de devoir jouer à la poubelle savante.

Commença une longue période d’apprentissage, pénible et fatigante. Le dressage devint permanent, chaque jour il fallait apprendre le chemin pour descendre au local à ordures, se laisser porter au-dessus des containers, ouvrir grand le bec pour se vider. A ce rythme là, il faudrait perfuser la Perruche pour qu’elle tienne le coup, la gaver de désodorisant et autres produits destinés à faire la toilette. Il faut dire que la Pépette était coquette, et que la seule récompense qui marchait était de lui offrir une cure de bonnes odeurs. La Péronnelle tenta même de la pervertir, de la circonvenir, de l’acheter. Elle lui promis un flacon entier d’essence de lavande si elle acceptait de faire fonction de ramasse-miette. Ce fut l’exigence qui mit le feu aux poudres. C’est que ramasser de toutes petites miettes du bout d’un gros bec relevait de l’exploit. La Pépette se mit en grève, elle refusa de bouger, de se déplacer.

La Péronnelle harcela sa poubelle, insulta sa Perruche, molesta sa Pépette tant et si bien que l’accessoire en conçut une violente colère, une rancœur abyssale. Un jour que la fille passait à proximité, en écrasant méchamment une des pattes de l’oiselle, voilà que, à bout de patience, l’engin ouvrit grand le bec, attrapa le mollet de la Péronnelle et s’arrima solidement à la guibole de sa patronne. La Péronelle hurla, mais la poubelle ne lâchait pas. Lorsque, enfin, elle accepta de se détacher, la jambe était du plus beau bleu qu’un hématome puisse prendre. Il fallut plusieurs semaines pour que la peau retrouve son aspect velouté…

En apparence, l’incident fut oublié, la Péronnelle laissa vivre sa poubelle dans une relative tranquillité. Mais la Pépette savait qu’elle allait retourner, un jour ou l’autre, dans l’antre du brocanteur. Elle se jura bien que, plus jamais, elle ne serait tentée par la moindre balade. Elle n’irait plus écouter le chant du cactus au petit matin, même quand le cactus est une langue de belle-mère bien pendue.





pepette

 


Lundi 3 décembre 2007 1 03 /12 /Déc /2007 18:09
- Vous fûtes plusieurs... 4 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette - Communauté : La gazette des blogs
L'indomptable Pépette s'ennuie ferme dans sa cuisine. Elle n'a, à digérer que des épluchures de pommes blettes, la Péronnelle s'astreignant à un régime draconien. Elle regarde vivre le lieu en songeant qu'il est temps, pour elle, de reprendre son bec à ses pattes et de tailler la route. Le plus difficile, quand on est une poubelle en forme de perruche, c'est de longer les murs...
Les humains sont bien bizarres qui refusent que les objets vivent leur vie. Ils seraient même un peu répressifs que ce ne serait pas un scoop. D'ailleurs, il suffit d'observer un quidam entrain d'ouvrir une pochette de dévédé pour se rendre compte à quel point l'existence d'un objet est difficile. Le quidam ne trouve pas la languette, il s'énerve. Il tente de déchirer le film avec les dents, il gratte avec l'ongle. Les plus malins vont se munir d'une paire de ciseaux, les autres pestent, hurlent, tempêtent. Et ceux dont l'intelligence avoisine celle d'une feuille d'endive balancent le récalcitrant à travers le salon.
Observer la vie quotidienne d'une cuisine n'a rien de bien folichon. Ses relations, pourtant cordiales au départ, avec Rita la cuisinière et Riton l'évier se sont considérablement dégradées. Le robinet goutte et, selon son humeur, il espace son écoulement ou s'affole. Le bruit lancinant, insupportable, du floc au fond du bac, qui part en glouglou, tout d'un coup, agace prodigieusement la Perruche. Elle soupçonne le robinet de le faire exprès. C'est au moment où elle s'assoupit, bercée par la régularité des gouttes, que le geyser la fait sursauter. Les portes de placard grincent. Elles discutent du matin au soir avec un bruit de craie crissant sur de l'ardoise. De vraies commères. Et tous les accessoires, de la cuillère jusqu'au robot mixeur méprisent cordialement l'indomptable Pépette. Forcément, son rôle est en bout de chaîne. Quant à la cuisinière, elle s'arrange toujours pour l'arroser d'huile bouillante, quand elle en a l'occasion.
C'est dit, elle se casse.
Et ce matin, elle a guetté le départ de la Péronnelle. Elle a sorti ses pattes télescopiques et trottiné jusqu'à la porte. Le plus dur a été de trouver l'énergie pour l'ouvrir, et la refermer sans attirer l'attention des voisines de palier. Pallier à l'indiscrétion d'une voisine envahissante est toujours un exploit, à tous les étages.
Elle a croisé, dans l'ascenseur, Anémie, la fille de Mme Filoche. Anémie aurait du se prénommer Amélie, mais l'employé de mairie, chargé de l'état civil, était ce jour là fort éméché par la célébration de la victoire de l'équipe de foot locale. Il avait trouvé la plaisanterie aimable. La fillette est curieuse et encline à croire au merveilleux. Mais quand la Pépette lui adresse une sorte de sourire navré, entre le troisième et le quatrième étage, elle décide de suivre cette chose bizarre.
En se faufilant, en rasant les murs, en évitant le badaud, l'incroyable poubelle a, vaille que vaille, atteint un immense porche aux volutes sculptées, dans la pierre et dans le bois. Cette entrée là tente la poubelle. Elle est si grande qu'il doit être aisé de passer inaperçu. En tout cas, elle ne retournera pas dans l'antre du brocanteur sadique, qui l'a tant exploitée, autrefois. Anémie piste la perruche, et la perruche s'indiffère de la filature. Elles sont fatiguées, les deux fugueuses. Alors, parce qu'elle est une poubelle douce et compatissante, la Pépette baille un grand coup et la petite se réfugie dans sa gueule pour piquer un roupillon réparateur.
Elles attendent que s'ouvre la porte monumentale. Elles perçoivent, au delà des lourds battants, des bruits sourds, de tonitruants éclats, de voix mais aussi de rire. Quand enfin elles peuvent se faufiler dans les lieux, elles sont devenues très amies. La petite tient fort serrée l'aile de la poubelle. Elles ont un peu peur et l'immense des lieux n'est pas là pour les rassurer. Tout est gigantesque, c'est la demeure de quelque titan.
Un vieillard s'est endormi, le nez dans son assiette, là haut dans le ciel. Il ronfle bruyamment. Et sur les étagères de la bibliothèque, un bilboquet chahute, se déforme, gigote. C'est qu'un malin sort les a conduites chez le Dieu Taquin. Un repli du temps les a happées.




Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 20:53
- Vous fûtes plusieurs... 2 très exactement. - Vous en dites... - Publié dans : Princesse Lotus et l'indomptable Pépette - Communauté : La gazette des blogs
C'était une drôle de gamine. Avec un drôle de prénom : Anémie. Elle s'appelait Anémie parce que l'employé de l'état civil, avait trop tété d'une fillette d'un mauvais vin. Il célébrait, à sa façon, la victoire laborieuse de l'équipe de foot du coin. Chacun des gosses qui avait eu la mauvaise idée de naître ce jour là se retrouva affublé d'un prénom ridicule. Il se commit en jeux de mots approximatifs en bafouant tous les désirs des couples énamourés et comblés par un rejeton. C'est ainsi que la petite Auffray, qui aurait du se prénommer Marie, se vit gratifiée de Mélaminète et que le petit Messain, s'appelle désormais Aimé.
Les parents auraient voulu qu'elle soit Amélie, Amélie Filoche, et son destin aurait sans doute été fabuleux. Mais que peut-on espérer lorsqu'on s'appelle Anémie. Devenir une petite fille malingre, osseuse, un peu gauche. Au demeurant, l'enfant avait un joli sourire et un nez retroussé qui lui donnait un air coquin. Elle était blonde, de ce blond indécis qui ne sait pas s'il va éclaircir ou foncer, avec les années. Et son regard espiègle ne déparait pas sa mine toujours un peu distraite.
Anémie n'avait pas de chance, parce que, en plus de devoir assumer son drôle de prénom, elle était née dans une famille pas très aimante. C'est pas que ses parents la malmenaient, non. Mais ils ne s'en occupaient pas. C'est comme ça qu'elle avait poussé comme une graine de fleur des champs. Libre et incontrôlée. Et elle avait développé, au gré de ses errances infantiles, une imagination débordante. De plus, elle ne voyait pas grand chose et tout le monde s'en foutait. L'institutrice avait mis sur le compte d'une débilité quelconque son incapacité à lire correctement le charabia noté sur le tableau noir. Forcément, pour la petite, il n'y avait que des têtes de toto et des bâtons prêts à cogner sur le crâne chauve. Et comme elle s'obstinait à se réfugier dans le fond de la classe, près de la fenêtre, elle ne risquait pas d'améliorer ses performances.
Elle avait cependant un talent très particulier, qu'elle utilisait quand elle s'ennuyait. Elle avait la possibilité de faire se gratter les gens. Il suffisait qu'elle pense à un endroit du corps, qu'elle pose son œil amusé sur une personne, pour que ladite personne soit prise d'une intense envie de soulager une démangeaison aussi soudaine que violente. Au début, quand elle avait découvert cet étrange don, elle en avait abusé. Sur le chemin qui la menait à l'école, les passants se tortillaient, qui pour se curer le nez, qui pour atteindre le milieu du dos, qui pour se soulager l'entrejambe. La gamine était coquine. Mais c'est bien dans la classe qu'elle s'était déchaînée. Au point que la pièce avait été désinsectisée à plusieurs reprises. La directrice cherchait, agacée, les cohortes de puces qui poussaient les gosses à s'épouiller consciencieusement sous le regard ahuri de l'institutrice. Qui, elle même, trouvait que son genou droit lui grattait furieusement depuis un certain temps.
Et puis le jeu avait lassé Anémie. Tout juste usait-elle de cette curieuse aptitude quand sa mère l'engueulait. La mère, d'ailleurs, commençait à craindre cette gamine. Elle trouvait bizarre que, quand elle partait après sa fille, pour une broutille comme pour quelque chose de grave, elle était prise d'une crise d'urticaire aigu, sans plaques.
Elle habitait dans un petit immeuble d'une ville trop grande pour elle. Les voisines étaient excentriques, surtout celle du cinquième étage. La voisine s'appelait Mademoiselle Péronnelle et elle était toujours chargée de grands paniers remplis de vieilles pommes ratatinées. Anémie traquait la dame. Elle lui inventait une vie aventureuse, une de ces existences qu'on raconte à la télé. Elle imaginait qu'elle était une espionne qui torturait ses prisonniers, attachés aux radiateurs de son appartement, en les gavant de compote acide et sans sucre. A ce régime là, ils devaient tous finir par cracher le morceau.
Un matin, alors qu'Amélie partait à l'école, elle entendit claquer la porte de Mademoiselle Péronnelle. Ce n'était pas l'heure habituelle de sortie de la donzelle. La petite était intriguée. Elle décida de guetter devant l'ascenseur. Quand la porte s'ouvrit, tout d'abord elle crut que la cabine était vide. Et puis en baissant les yeux, elle aperçut une drôle de bestiole verte, emplumée, de la taille et de l'ampleur d'une poubelle de cuisine. La chose possédait deux pattes en forme de pédale et un long bec tout jaune qui claquait méchamment. La petite fille eut un haut le cœur, une réaction de crainte.
La Pépette lui fit un clin d'œil, et la gamine ressentit quelque chose de l'ordre d'un sourire. C'est à cause de cette complicité naissante qu'elle décida de la suivre, telle une détective partant à la découverte d'un mystère inavouable. Un poubelle vagabonde est une curiosité, mais rien ne déboussolait jamais Anémie Filoche.





Dimanche 19 avril 2009 7 19 /04 /Avr /2009 00:17
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