C’est fouillis. Mais Princesse Lotus n’aime pas l’ordre. Alors tout fout le camp. Les montagnes se promènent et se couvrent de neige ou se grillent au soleil. On ne sait jamais où elles vont aller se poser, celles là. La mer s’assèche parfois et puis, quand ses berges ressemblent à des lèvres trop mordues, elle se remplit, d’une traite. La Vache ! La campagne se couvre d’arbres ou de fleurs en se moquant des saisons. Et les saisons ne savent jamais s’il faut venter ou bruiner, s’il faut bourgeonner ou s’effeuiller. Les saisons alternent sans logique. L’hiver peut venir chatouiller l’été, et le printemps, embraser l’automne. Même le ciel taquine le climat. Il pleut sans nuage et le soleil brille sous la grêle.
Les habitants de ce drôle de monde sont les Mots. Mais ce ne sont pas les même que chez nous. Là-bas, les Mots sont VIVANTS. Ils naissent, ils grandissent, ils se parlent, ils se séduisent, ils se courtisent, ils s’épousent, ils s’accouplent, ils se multiplient, ils se chamaillent, ils se mélangent, ils se séparent. Ils meurent aussi. Et exister sur la Planète de la Princesse Lotus est une épreuve.
C’est qu’elle pique des colères, Lotus. Et quand la rage lui vient, elle se saisit d’une poignée de Mots, les torture. Elle les écrase, les attache, les malaxe, les roule dans la farine. Elle les frappe, les aplatit, les étire, les moleste. Elle les brûle, les noie, les cuisine, les tartine, les découpe. Un matin, enfin, apaisée, elle les relâche, mais il faut voir dans quel état ils sont, les Mots.
La Princesse Lotus est une petite personne juste arrondie là où cela est nécessaire. Elle est brune mais quelques fois, elle est rousse. Elle a de grands yeux noirs qui parlent la tendresse. Elle sourit en penchant la tête, souvent du côté gauche. Elle a un grand nez un peu busqué et des narines à faire pâlir un nez. Ses seins, menus, sont en forme de poire williams et ses fesses ressemblent à des kiwis. Elle s’aime androgyne alors elle se cultive avec du fromage blanc et de la salade. C’est la mâche qu’elle préfère. Elle rit , beaucoup. Même quand elle pleure, elle rit. C’est une drôle de personne. Elle est aussi vieille que sa planète. Les Mots l’ont toujours connue d’aussi loin qu’ils s’en souviennent… Même au temps médiévaux, quand on disait « remembrez-vous » à la place de « souvenez-vous », la Princesse gouvernait déjà. Et pourtant, elle ne vieillit pas, elle est sans âge. Bien sûr, elle a quelques cheveux blancs. Quelques rides filigranent le coin de ses paupières et un sillon se creuse, en virgule de sa bouche. Mais elle est très proprette sur elle, elle change de slip tous les jours et des fois plus. Elle porte de jolis sous-vêtements et puis elle sent bon. Elle ne boit pas mais elle adore la Marie-Brizzard, la liqueur de pomme et de melon. D’ailleurs elle aime tellement ça qu’elle n’en a pas dans son palais.
Son palais, c’est un tout petit Palais pour une Princesse, mais il est comme son monde, fluctuant. Quand l’humeur est légère, primesautière, il est tout de couleurs envahi. Mais si d’aventure une crise de Mots la prend, il noircit d’un noir si profond que le Diable lui-même en tremble. Elle est ténèbres et lumière. Alors son Palais s’assombrit ou s’éclaire. Elle est tristement joyeuse. Alors son Palais rigole de larmes. Drôle d’endroit pour une planète… qui dérive doucement sur l'Etagère Céleste sous le regard bienveillant, mais goguenard, de Dieu Taquin.
