1. - Parking
Un parking derrière un immeuble trentenaire ; l'endroit est sinistre ; pas d'éclairage, des voitures à demi
désossées.
Les talons accrochent les pavés disjoints. A force de prudentes exploration du terrain, du bout des semelles,
elle parvient, vaille que vaille, à rejoindre la silhouette géante, épave sombre, de l'entrepôt.
Des fenêtres sans lumière édentent la façade abandonnée. Est-ce la nuit sans lune qui déguise d'angoisse la
bâtisse ébréchée ? Seule une porte vitrée troue l'obscurité d'un halo blafard, phosphorescence blême diffusée par des néons tels qu'on en rencontre dans les usines.
2. - Montée
Les murs blêmissent sous le fard badigeonné par les tubes à l'opalescence blanche. La cathédrale industrielle
résonne des échos d'une musique qui crépite, loin, par-dessus sa tête. S'ouvre un labyrinthe en étoile, des couloirs décolorés, boîtes à lettres, canalisations qui grimpent, escaladent les
parois, tentacules gris.
Se diriger à l'oreille, suivre le tintinnabulant chahut de la fête...
Entre les orgues grises qui alimentaient autrefois les chambres froides, des femmes peintes, Venus
callipyges, déballent leurs obscènes rondeurs : des mamelles comme des courges, des ventres fécondés.
Un escalier : elle commence une lente ascension pour se perdre dans les dédales sournois du bâtiment. Les
murs sont couverts de graffiti colorés et de tailles diverses. Ils cèdent parfois leurs vagues calligraphiées à une Venus ou à une mâle dont la virilité triomphe, agressive.
A chaque étage, des réseaux de galerie s'effilochent et se perdent sans qu'elle ose les explorer. Les accords
métalliques planent toujours et l'incite à grimper plus avant dans les entrailles de la forteresse.
A force de monter, la musique se rapproche.
Un palier, et elle l'entend, distinctement. Un couloir : l'ultime invitation s'accroche à une porte dont la
serrurerie chatoie, éclaboussée d'ors mats.
Elle se retourne ; face à l'entrée, une fresque découpe ses bras, ses jambes, entrelacs désordonnés, des
visages en quête de sexes, et des sexes sans visages. Une pieuvre dont émerge parfois une main, un regard, débauche l'uniforme grisaille du grand corridor.
3. - Les amours
Elle sonne, en insistant, comme une affiche le suggère. La porte s'ouvre sur un seuil tendu de velours
rouge.
Dire « Bonjour » aux invités qu'elle connaît ; un sourire à ceux qu'elle ne connaît pas.
Quelques enjambées et le décor bucolique qui orne les murs l'interpelle.
Des amours dodus, aux fesses potelées, joufflues, bandent des arcs de leurs menottes piquées de fossettes.
Ils voltigent sur les ciels bleus ou blancs, cotonneux, moutonnants.
Ils s'ébattent en groupes, guettant des cibles qu'elle imagine, tendres couples étreints sur une herbe
nouvelle.
Dans un angle, trois de ces chérubins épient, farceurs, quelque gracile naïade blottie derrière un coquillage
nacré. Une lumière diffuse galbe leurs bouilles enfantines.
Sont-ils anges ou démons ?
Ils exhalent la volupté perverse de ceux qui font naître des émois sensuels.
4. - Hors sujet : elle songe
Elle aurait mit un grand lit dont le coquillage aurait formé la tête ; un nid drapé de satin noir, imprégné
des parfums de nudités gourmandes.
5. - Paysage
Toile de fond, enclavée entre deux fausses colonnes de faux marbre, s'étale une vallée, lumineuse comme un
jardin de Toscane ou encore un plateau de son Ardèche. Calme paisible d'un matin d'été. Le clocher découpe son envol. Elle oublie les relents de musique qui pulsent. Elle franchit la plinthe
comme on saute une haie ; elle s'en va balader.
Elle a tant parcouru les sentiers caillouteux que ses semelles, encore, s'en souviennent. Son pied connaît
les rondeurs de ces pierres qui parsèment le rivière, basalte et calcaire enchevêtrés. Et le ciel est si bleu, qu'il évoque la mer, troquant l'odeur de l'iode contre le parfum des herbes séchées,
des arbres fruitiers, de la vigne abandonnée.
Là, les montagnes découpent leurs rotondités, comme des seins trop lourds, de trop de lait, de trop d'années.
S'y nichent dans les creux, au bord des chemins, intrépides, du serpolet, la myrtille soigneusement peignée, le sureau et la fougère.
Quand la nuit s'incendie de toutes ses étoiles, si nettes, alors le silence se trouble. Les bêlements des
dernières chèvres laissées sauvages, à flanc de coteaux, évoquent ces légendes dont bien peu se rappellent ; quelques vieux ... et elle, qui se les invente.
6. - Le bar
Une table encombrée d'assiettes, de bouteilles, attire l'assemblée. Elle s'approche : ça bourdonne ; ça
papote ; ça marmonne.
Elle saisit des bribes de phrases, des mots en quête d'identité, creux, malades de leurs vides, des phonèmes
assemblés sans soucis d'esthétique.
Lieu où l'on cause, déballant, pêle-mêle, états d'âmes et considérations philosophiques. Lieu où l'on boit,
s'imbibant pour se griser, s'alcoolisant pour s'amuser.
Des visages, déjà rubiconds, dévoilent leurs dentures étincelantes dans d'étranges imitations de rires. Des
regards, déjà brumeux, s'attardent sur des nuques balayées de boucles. Il y a dans ces yeux avides quelque chose du boucher estimant sa bête.
Une jolie serveuse s'affaire, abeille industrieuse, offre un sourire, bise une joue, virevolte et toupille,
comme une poupée sur sa boîte à musique, une verre dans chaque main.
7. - Une arrivée
Richard arrive : oiseau de paradis dans une volière.
Il a troqué son éternel jean contre une éblouissante robe de marquise : dentelles noires et strass dorés. Il
ne marche pas : il glisse, et cerceaux et jupons se balancent, amples ondulations des tissus qui brasillent aux éclairs des spots.
La voilette de son bibi accroche une pudeur de jeune fille à son fin visage.
Elle aime sa pupille bleu-lavande et son nez retroussé. Il est toute blondeur et des diamants, petites
étoiles enchâssées, avivent les lobes translucides de ses oreilles.
Il a de ces rougeurs de vierge ! Des paupières qui s'affolent quand elle lui murmure qu'il est belle. Des
rires cristallins, maladroits et timides quand elle dépose un baiser sur sa joue tendre.
Ironie de la nature qui fabriqua, de ce beau garçon, une évanescente demoiselle !
8.- Hors sujet : elle songe ...
Son lit de satin noir, perdu dans les brouillards bleutés des fumées de cigarettes, palpite
faiblement.
Elle est assise et ses jambes, qu'elle a enduites de paillettes, s'irisent de rayons argentés, qu'elle
s'amuse à faire serpenter le long de sa cuisse.
9. - Des mains
Un groupe d'hommes, de jeunes hommes, s'agglutine autour d'un pilier. La musique clame si fort ses tempos
ponctués de chants gutturaux, qu'ils ne s'entendent pas. Commence alors une pantomime à plusieurs. Ils conversent à grands gestes, amples et vigoureux, accentués des jeux de leurs physionomies.
L'un esquisse une cambrure, amphore grecque, pleine de chairs laiteuses. L'autre caricature quelque coquette : pruderies et chatteries.
De mines en mimiques, ils se racontent.
Une main s'est envolée, dans l'espace, à demi suspendue. Une main comme l'aile d'un rapace qui se déplie.
Elle retombe, inutile, démunie. Elle triture, discrètement, une couture de pantalon, une poche. Puis, courageuse, elle décolle à nouveau, vient se poser sur une épaule. Et la main s'anime,
doucement. Elle invente un ballet. Elle remonte sur la nuque, tendre et câline. Elle s'attarde, alors qu'elle explore un dos robuste, au creux des reins, s'appliquant à épouser tous les contours.
Elle s'aventure, plus bas encore, à la recherche des émois de l'autre.
Les demoiselles, assises près d'elle, gloussent. Elles ont des rires gênés, des malaises, des regards
interrogateurs ou désapprobateurs. Les demoiselles, engoncées dans leurs tenues sages, fausses vierges, pas même coquines, se gaussent des amours masculines. Mais elle sait bien, elle, qu'elles
imaginent ces mains d'hommes sur leurs cuisses ouvertes.
10. - La fille
Une fille, presque rousse, la peau très pâle, vêtue de rouge et de noir, avec un gros papillon posé sur son
petit derrière : le noeud de sa robe ; cette fille titube. Ivre, elle se cogne aux murs. Elle ose des sourires comme s'ils étaient sacrilèges.
Quand la musique s'enfle, elle hasarde un pas de danse, et ses jambes, largement découvertes, s'ouvrent et se
ferment aux rythmes. Elle s'accroche à un bras, s'abandonne.
Et qu'importe que l'autre soit homme ou bien femme ! Elle mendie un baiser, offre sa bouche qu'elle a grande
et mince, barbouillée de peinture, rouge, largement étalée.
A trop boire, elle se perd, incapable désormais de brider ses pulsions. Tout lui est prétexte à sensualité.
Chatte, elle ronronne, elle frôle les peaux, arque son buste menu où pointent deux tétons. Elle se désarticule, préservant un équilibre précaire. Elle tangue, barque dans une tempête, s'empare de
mains salvatrices, se pend à des cous, se colle à des ventres.
Elle, elle en voit des qui s'amusent de ces tendres excès, profitant des élans passionnés qui la jettent dans
leurs bras.
11. - Ambiance
Trop de bruit : une musique agressive qui réussit parfois à interrompre ses rêveries. Trop de fumée qui pique
ses yeux. Trop de gens qui semblent s'amuser.
Une petite chinoise, fragile comme une porcelaine, enlace tendrement un grand jeune homme
mince.
Une sensuelle brune dont le décolleté plonge jusques aux reins, qui ondoie aux rythmes infernaux, tortille
ses fesses dessinées par une courte jupe.
La charcuterie sur la table, étalée, où s'ébattent des mains, des couteaux, des fourchettes, gueules voraces,
ventres affamés.
Une file d'attente qui s'allonge, chacun attendant son tour devant les toilettes, qui pour pisser, qui pour
gerber.
Une Marilyne, blonde platine, qui se déhanche, qui trépigne, qui gesticule, caoutchouteuse,
élastique.
Des femmes lianes qui s'enroulent. Des hommes roseaux qui balancent.
Des groupes compacts qui babillent : éclats de rires, éclats de voix.
Des odeurs d'eaux de toilette mélangées de sueurs, de tabacs, de nourritures et de boissons : effluves qui
aromatisent l'air de leurs lentes marées.
Des jambes : une forêt de gambettes agitées de frissons, qui sautillent ; un pied décolle, un autre atterrit
; souliers vernis ou ballerines ; des bijoux qui scintillent sur des chevilles ; des genoux qui se découvrent ; des mollets qui gigotent ...
12. - Déclaration
Une petite coiffeuse, toute blonde, la tignasse coupée court, le visage poupin, éclairé d'un beau sourire ;
elle danse, indifférente au grondant murmure des conversations.
Elle se fatigue, et, peu à peu, son allure se ralentit. Une femme la regarde, qui la désire ; une femme
glissée dans un tailleur masculin.
L'une a rejoint l'autre. Et, dans un élan, l'une susurre des « je t'aime », à l'autre.
13. - Epilogue
La soirée, la fête, s'appelle, ou s'appelait « La dernière Valse ».